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Palestine - ISM France

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USA -

"Je suis rentrée, le cœur brisé" - Impressions de Palestine, pêle-mêle

Par

> christison@counterpunch.org

Kathleen et Bill Christison sont d'anciens analystes de la CIA

Un séjour de quelques semaines en Palestine représente toujours une rude épreuve pour les sens et les émotions.
Et après avoir effectué trois voyages en Cisjordanie au cours des dix-huit mois écoulés, impossible de ne pas tirer certaines conclusions.
Pour la plupart des Américains, le onzième commandement, consacré à la dimension politique du conflit palestino-israélien est le suivant : "A Aucune Conclusion Tu Ne Parviendras !".

Car les conclusions – à savoir :
qu’Israël veut la terre de Palestine débarrassée de son peuple ;
que les colonies israéliennes, les routes réservées aux seuls Israéliens, les confiscations de terres, les démolitions de maisons, la destruction de parcelles agricoles… finissent par constituer un véritable ethnocide à l’encontre du peuple palestinien ;

que l’occupation israélienne et la boulimie d’Israël pour les territoires sont à la racine du problème et sont la cause première du terrorisme –
ces conclusions-là sont trop orientées, pour la plupart des gens : elles décrivent avec une précision bien trop embarrassante une réalité horrible qu’il est impossible d’ignorer.


En l’absence de conclusions, les amis américains d’Israël peuvent continuer à vivre confortablement dans le déni, en croyant que, bien que l’occupation soit sans doute mal gérée, Israël reste en fin de compte bon et innocent, qu’il ne fait que protéger sa sécurité, et que l’entièreté de la faute, dans ce conflit, incombe aux seuls Palestiniens.

Mais, quand vous êtes en Palestine, quand vous voyez des oliveraies pluriséculaires rasées au sol par des bulldozers pour déblayer le terrain pour la construction du Mur, lorsque vous voyez des pâtés de maisons entiers, dans les villes, passés au bulldozer et détruites les maisons où, la veille, vivaient des milliers de personnes, lorsque vous assistez en direct à la démolition d’une maison, lorsque vous voyez d’immenses colonies israéliennes et des dizaines de petits avant-postes saupoudrés sur les sommets de toutes les collines, lorsque vous voyez des marchés fermés parce que le mur a séparé les commerces de leurs clients, lorsque vous voyez la destruction, de tous côtés – le déni n’est plus possible. Force vous est bien de conclure qu’il y a, là derrière, un projet mûrement réfléchi.

Il faut vous rendre à l’impensable : Israël a été construit, depuis le début, sur les ruines d’une autre nation ; Israël a fait rien moins que détruire un autre peuple afin de disposer d’un Etat majoritairement juif ; et, décidément, non : Israël n’est pas "moral", comme le clament ses amis et il ne s’agit en aucun cas d’une "lumière éclairant les Nations"…


"Vous êtes la preuve que les Palestiniens ne sont pas seuls au monde !"

Ce qui est sans doute plus étonnant, c’est de rencontrer tellement de personnes, des Israéliens aussi bien que des internationaux, qui sont d’accord avec ces conclusions et qui parlent ouvertement, et presque naturellement, du dégoût que leur inspire le sionisme et les failles inhérentes au système qu’il a généré.

Pour la deuxième fois de l’année, nous avons rencontré, dans un camp de travail volontaire sponsorisé par l’ICAHD [Israëli Committee Against House Demolitions – Comité israélien contre la démolition de maisons] afin de reconstruire une maison palestinienne détruite récemment par l’armée israélienne dans le village d’Anata, à côté de Jérusalem Est, beaucoup plus de personnes dont nous pensions qu’il en existait, appartenant à plus d’organisations que nous en connaissions, et qui œuvraient à dénoncer l’occupation et aidaient les Palestiniens à faire face à l’expansionnisme israélien.

Ce sont des gens qui mettent en danger leur propre sécurité et qui mettent de côté leur petit confort personnel afin d’aider des Palestiniens à reconstruire et de les protéger contre l’agression des colons et des soldats israéliens, de transmettre au monde le message des Palestiniens, d’être solidaire avec eux, qui sont plongés dans le malheur.

L’ICAHD lui-même, fondé et financé par Jeff Halper, est tout à la fois une organisation militante et éducative, avec un petit noyau d’experts israéliens et palestiniens, à commencer par Jeff Halper lui-même, lequel connaît le moindre recoin des routes de Cisjordanie , la moindre colonie, les détails de chaque plan israélien d’expansion, chaque kilomètre du Mur de séparation…



Et il y a aussi un nombre incalculable d’autres organisations militantes, dont International Solidarity Movement [ISM], Christian Peacemaker Teams, Oecumenical Accompagniers (lesquels accompagnent les Palestiniens dans les régions où la présence des colons israéliens est particulièrement «pesante», pour user d’un euphémisme).

Certains de ces militant(e)s retournent en Palestine année après année, durant leurs congés ou les vacances scolaires ; une femme Quaker était là pour son neuvième été d’affilée.

Les associations pacifistes israéliennes – dont certaines, non sionistes, rejettent l’exclusivisme juif et sont prêtes à vivre dans une Palestine où juifs et Palestiniens jouiraient des mêmes droits – ne manquent pas et sont bien présentes et actives.

Des volontaires internationaux travaillent également aux côtés des organisations palestiniennes médicales et sociales.

Durant les deux semaines de notre camp de volontariat, nous avons manipulé des parpaings et transporté du ciment, avec des volontaires français, anglais, israéliens, palestiniens, canadiens, australiens, écossais, espagnols, italiens, mexicains, suédois, sud-africains et américains – dont beaucoup, parmi eux, travaillaient sur d’autres chantiers, avant et après notre camp.

Un groupe de Japonais venus aider des enfants de Gaza nous ont rejoints durant une journée de dur labeur : il fallait voir ces maçons japonais : c’étaient d’authentiques stakhanovistes !



Côtoyer ces personnes et ces associations vous donne un sentiment de réelles possibilités existantes, un sentiment qu’avec des gens aussi nombreux dévoués à ce que justice soit rendue aux Palestiniens, la lutte ne saurait échouer.

Mais le retour au pays vous ramène à la dure réalité…
Cette réalité, c’est que très peu d’Américains – et, en tous les cas, aucun homme politique, de quelque couleur que ce soit – en ont quelque chose à cirer.

La dure réalité, c’est que tant John Kerry que George Bush se moquent éperduement du nombre de Palestiniens tués tandis qu’ils louangent Ariel Sharon pour ses efforts visant à "assurer la sécurité d’Israël", de même que peu leur chaut le nombre de Palestiniens dont l’existence et le gagne-pain ont été anéantis lorsque des maisons ont été confisquées ou démolies, des terres agricoles et des serres passées au bulldozer et des puits détruits, pour dégager le plancher pour le mur, ce mur que Kerry, exactement comme Bush, considère comme une innovation merveilleuse dans la manière qu’a Israël de "faire la paix".

La triste réalité, c’est que plus de 90 % de nos représentants au Congrès votent avec une régularité confondante en faveur de la strangulation délibérée du peuple palestinien !



Combien sont-ils ignorants, tous ces politiciens censés nous représenter, des réalités de la vie sous la domination d’Israël.

Combien sont-ils ignorants, tous, des faits : à savoir qu’Israël détruit ou vole quotidiennement des maisons et des terres aux Palestiniens parce que les juifs veulent ces propriétés ; que des kilomètres supplémentaires de la muraille permanente et impénétrable de béton armé sont construits quotidiennement en territoire palestinien ; qu’Israël a tué 385 Palestiniens, dont quarante enfants de moins de quinze ans, au cours des derniers cinq mois et demi au cours desquels les Israéliens ont bénéficié d’un répit dans les attentats suicides.

Le ratio des tués, 385 contre 29 – cela représente plus de deux Palestiniens tués chaque jour, contre un Israélien tué chaque semaine – est bon pour Israël, et ce qui est bon pour Israël, c’est bon pour les politiciens américains aussi…

C’est aussi bon pour les médias, qui sont mis en congé de reportage sur l’aspect humain du conflit.

Les Américains n’ont rien appris, de la part des médias consensuels, au sujet de ces 400 nouveaux tués palestiniens.



Depuis notre séjour en Palestine, l’an dernier, de nouveaux kilométrages de mur et de routes réservées aux Israéliens ont été construits. De nouvelles destructions de marchés et de domiciles sont intervenues.
Mais très peu de tout ceci est évoqué dans la presse bien-pensante.

Durant deux semaines, en août dernier, les militants de l’ISM ont organisé une marche non-violente longeant une portion du mur, depuis Jénine, dans le Nord de la Cisjordanie , jusqu’à Jérusalem – chaque jour, des dizaines de protestataires se contentant de marcher le long du mur – mais très peu de gens allaient savoir cela en regardant les infos des télés américaines, voire même en lisant le New York Times.



Combien cavalièrement ignorent-ils – les politiciens, les médias et les amis d’Israël – que les Palestiniens sont des êtres humains, qui ont des droits humains fondamentaux, comme tous les membres de l’humanité ; combien cavalièrement excluent-ils les Palestiniens, qu’ils jugent indignes de ces droits, qui nous sont garantis, à nous, les Américains, et bien sûr, aussi, aux Israéliens : les droits à la vie, à la propriété, à la recherche du bonheur, à la protection contre des envahisseurs étrangers.

Combien cavalièrement oublient-ils la décence humaine la plus élémentaire ! Comme cet arbre qui tombe, proverbialement, dans une forêt, nous autres, les volontaires internationaux et les associations pacifistes, nous devons nous demander s’il y a quelqu’un, quelque part, qui nous entende ?



Toutefois, nous reprenons courage, en sachant une chose, en particulier : les Palestiniens, eux, nous entendent, et après tout, c’est la seule chose qui compte vraiment.

Les Palestiniens savent que les volontaires de l’ISM restent auprès des familles dont les maisons sont détruites au cours d’actions illégales de punition collective perpétrées par les Israéliens, ce qui leur donne un peu de force et un tout petit peu d’espoir. Les Palestiniens savent que des groupes d’internationaux les aideront à récolter leurs olives, le mois prochain, dans des régions où le mur empêche désormais les propriétaires palestiniens d’oliveraies de s’y rendre.

Les Palestiniens savent que des groupes chrétiens protègeront leurs enfants sur le chemin de l’école, contre le harcèlement de colons israéliens haineux et racistes.

Les Palestiniens savent que des volontaires de l’ICAHD reconstruiront une maison ici ou là, en un acte de défi lancé à l’occupation et en solidarité avec eux.

Les Palestiniens savent que tous les Américains ne sont pas comme leur gouvernement, ni même comme la plupart de leurs candidats d’opposition aux élections présidentielles. Salim Shawamreh, dont la maison a été reconstruite, l’an dernier, grâce à l’ICAHD, et qui appartient maintenant au conseil d’administration de cette association humanitaire militante, a pris la parole lors de la cérémonie célébrant la fin des travaux de reconstruction d’une nouvelle maison, cette année.

Les Palestiniens pensent souvent que personne, dans le monde, ne connaît ou ne se préoccupe de leur calvaire, a-t-il dit, mais il a poursuivi – se tournant vers les volontaires internationaux – en leur affirmant, rayonnant : "Vous êtes la preuve que les Palestiniens ne sont pas seuls au monde !"



"C’était le prix que le peuple devait payer, pour être libre"

Le mur est "le plus grand crime contre l’humanité commis depuis cinquante ans", a dit Juliano Mer Khamis, directeur du film documentaire sorti récemment, Les Enfants d’Arna.

Il s’exprimait devant les participants au camp de volontariat, après la projection de son film bouleversant. Lui-même, il a une puissante présence – élégant, énergique, en colère au nom des Palestiniens. Mer Khamis est le fils d’Arna, qui a donné son titre au film : une juive israélienne, née et élevée en Galilée, et d’un Palestinien de cette même région, située dans le Nord d’Israël.

Ses parents étaient communistes, ils n’ont jamais été sionistes, et Arna a consacré une grande partie de sa vie au travail en vue de la libération palestinienne.

Durant de nombreuses années, seule l’identité juive de sa famille eut un quelconque impact sur le fils : comme de nombreux enfants de couple mixte, Mer Khamis commença par s’identifier de manière agressive avec le pouvoir et la supériorité incarnés par sa judaïté, à tel point qu’il s’engagea dans les paras israéliens afin de prouver à quel point il était loyal à l’Etat juif.

Jusqu’à, c’est-à-dire, ce fameux jour où, en mission sur un checkpoint entre des «zones» «palestinienne» et « juive», à l’intérieur même du territoire israélien, il fut confronté à toute une voiturée de parents palestiniens éloignés, et où son officier supérieur lui donna l’ordre de les humilier. Il refusa et il fila une torgnole à son supérieur, en conséquence de quoi il passa dix-huit mois dans une prison militaire.

Chez lui, tout changea : sa manière de penser, son positionnement politique et le centre de son identité personnelle.



Mer Khamis travailla au projet de sa mère : la création d’un théâtre pour la jeunesse. C’est le sujet de son documentaire Les Enfants d’Arna. Ce film retrace les efforts déployés par Arna, en 1994, afin de mettre sur pied une troupe destinée à initier au théâtre des jeunes Palestiniens du camp de réfugiés de Jénine.
Bien que des filles aient participé également à cette formation, le film se concentre sur une demi-douzaine de garçons palestiniens, d’environ quinze ans.

C’était une période, juste après la signature de l’accord de paix d’Oslo, d’optimisme considérable, tant en Israël qu’en Palestine, et le film montre des jeunes heureux, entièrement pris par leur formation de théâtre amateur.

Dix ans après, l’espoir et l’insouciance de ceux qu’on avait vu travailler ensemble s’étaient taris.

Arna est elle-même décédée d’un cancer, et tous les adolescents palestiniens sont morts, sauf un : ils ont été soit la cible d’assassinats israéliens, soit tués par l’armée israélienne durant le siège de Jénine, en avril 2002, ainsi, pour deux d’entre eux, qu’au cours d’attentats kamikazes à l’intérieur d’Israël.

En voyant le visage de ces jeunes garçons devenus des combattants mûris avant l’âge, les spectateurs ont les bras qui leur en tombent.


Lorsqu’on lui demande, dans un débat faisant suite à la projection de son film, s’il soutient les attentats suicides, Mer Khamis ne dit jamais ni oui ni non : il répond à cette question en faisant une longue description de la situation en Palestine.

La Palestine, fait-il observer, connaît une guérilla unique en son genre : il n’y a ni montagnes, ni jungles dans lesquelles se cacher pour attaquer les Israéliens ou leur dresser des embuscades.
"Tout ce dont les Palestiniens disposent, ce sont les attentats suicides".

Il fait observer que "l’Intifada des pierres', la première Intifada, à la fin des années 1980, "où les Palestiniens mouraient devant la caméra et où le monde entier compatissait" est devenue une Intifada armée, après qu’Israël eut répliqué aux pierres lancées avec des rafales de mitraillettes et de mitrailleuses : cela s’est produit lors du premier jour de la Seconde Intifada, en septembre 2000.

Israël n’a cessé de pousser les Palestiniens toujours plus à bout, explique Mer Khamis, suscitant un militantisme accru à chaque étape, afin de pouvoir justifier ses actions aux yeux du monde entier. Ces actions allèrent jusqu’aux assassinats ciblés et, peut-être pire encore, jusqu’au mur de séparation.


Un responsable officiel israélien a convoqué Mer Khamis pour un rendez-vous après le lancement de son film, pensant qu’il pourrait être utilisé à des fins de propagande pro-israélienne, car il montre une Israélienne aidant des Palestiniens.

Mais Mer Khamis lui a répliqué que, loin d’ « aider » les Palestiniens avec paternalisme, en réalité, Arna "renforçait ces garçons afin de les rendre aptes à lutter pour leurs droits".

Elle avait tourné le dos au sionisme et elle se battait contre Israël, au nom des Palestiniens. Les garçons qu’on voit dans le film sont aujourd’hui presque tous morts, et Mer Khamis dit qu’à Jénine, aujourd’hui, ont ne voit plus aucun jeune entre dix-huit et vingt-neuf ans.

Mais, dit-il, "c’était là le prix qu’il fallait payer, pour être libres". Il a cité l’un de ces garçons, lequel disait qu’il préférait mourir debout que vivre à genoux.

C’est la seule manière d’être libre, affirme Mer Khamis. (Sans doute, ni Mer Khamis ni les adolescents de Jénine n’ont jamais entendu parler de Patrick Henry ni d’aucun de ces autres héros révolutionnaires dont nous autres, les Américains, prétendons vivre – entre nous, tout du moins – fidèlement à leurs mémorables professions de foi de liberté).



Sur le long terme, Mer Khamis est optimiste, pour les Palestiniens, mais il pense que le combat se poursuivra encore durant des années. Les conflits ne peuvent être résolus qu’après avoir atteint un apex, explique-t-il, et le rôle d’Ariel Sharon consiste à amener le conflit actuel à son sommet.

Mais avant de s’améliorer, la situation empirera.

La première Intifada a formé le leadership de la seconde, y compris les jeunes adolescents du groupe de théâtre animé par Arna, adolescents dont certains sont présentés en train de chanter un chant patriotique à la fin du film, et qui sont en train d’être formés pour devenir les cadres de la troisième Intifada, le moment venu, à l’avenir. On le voit : l’opitmisme est toujours là, mais il est devenu hors de prix.


Petit a-parte : Un des adolescents est montré, dans le documentaire, disant qu’il s’était méfié de Mer Khamis, au début du tournage, parce qu’il était juif, jusqu’à ce qu’il ait fait la démonstration incontestable de sa sympathie pour les Palestiniens. Interrogé, lors du débat, sur la raison pour laquelle les jeunes Palestiniens se focalisaient sur sa judaïté, alors qu’il est en réalité tout aussi palestinien que juif, Mer Khamis fit observer que, pour les Palestiniens, Israël ne représente pas une culture, mais un appareil d’oppression et que, lorsqu’ils entendent « juif », ils voient un soldat.

Ils ne sont pas antisémites de la même manière que beaucoup d’Occidentaux le sont ; ils ne haïssent pas les juifs en général, ils ne haïssent que les juifs qu’ils considèrent comme des oppresseurs. Mais c’est là, en l’occurrence, malheureusement la seule facette du judaïsme qu’il soit donné aux Palestiniens de voir.



Les conséquences inévitables du sionisme

Les jours de repos, au camp de volontariat, des membres de l’ICAHD emmenaient le groupe effectuer des visites politiques dans les régions palestiniennes et bédouines, en Israël.

Ces excursions s’avérèrent des illustrations dramatiques de la discrimination et du racisme inhérents à un système taillé sur mesure afin de maintenir une majorité juive – un système basé sur la supériorité des juifs sur tous les autres. Les Palestiniens, et parmi eux, les bédouins, vivant à l’intérieur d’Israël sont (en théorie) des citoyens de l’Etat d’Israël.

Ils ont le droit de vote ; les bédouins, à la différence des autres Palestiniens, effectuent le service militaire dans l’armée israélienne. Toutefois, de par la loi et en raison d’arrangements institutionnels inhérents au statut d’Etat majoritairement juif d’Israël, les Palestiniens et les bédouins, parce qu’ils ne sont pas juifs, ne reçoivent rien qui ressemblât à des droits égaux ou à des services auxquels des citoyens peuvent légitimement prétendre de la part de leur Etat.

Non seulement sont-ils confrontés au genre de discrimination de facto auxquels les Noirs étaient confrontés, aux Etats-Unis, mais leurs écoles sont vétustes, leurs services municipaux sont inadaptés, ils sont en bute à des discrimination à l’embauche, leurs villes sont souvent situées à proximité de champs d’épandage de produits toxiques et d’autres sites dangereux – mais, Israël étant un Etat explicitement juif, les Palestiniens ne sauraient, de par la loi, bénéficier des services assurés par l’Etat aux juifs, ce qui signifie que les Palestiniens ne peuvent acheter de terres – même celles qu’ils possédaient avant la création d’Israël et dont ils ont été dépossédés.

Généralement, ils ne peuvent même pas louer des terres de l’Etat. Ils ne sont pas autorisés, légalement, à s’installer dans des villes israéliennes, ni dans les quartiers juifs des villes mixtes.

Malgré un taux de fécondité élevé et une population en croissance, les villes et villages palestiniens ne peuvent élargir leur emprise municipale.

Beaucoup de villes palestiniennes ou bédouines ne sont pas reconnues par l’Etat, ce qui signifie qu’elles ne bénéficient d’aucun service, quel qu’en soit la nature, du gouvernement, y compris l’électricité et l’eau potable, et que leurs habitants sont passibles de voir leurs édifices démolis, qu’il s’agisse de résidences, de mosquées, d’écoles, voire de mairies.

La politique gouvernementale d’Israël consiste à encercler les villes palestiniennes de villes israéliennes afin de limiter la croissance palestinienne. Dans certaines localités mixtes, les autorités sont d’ores et déjà en train de construire des murs, afin d’éviter aux juifs d’avoir à supporter la vision ou le « risque » d’avoir un quelconque rapport avec leurs concitoyens palestiniens.



Plus significatif encore : de par la loi, et parce qu’Israël se définit comme l’Etat de tous les juifs, où qu’ils se trouvent dans le monde, et non comme l’Etat de ses citoyens, aucun Palestinien, y compris ceux qui vivaient sur le territoire d’Israël avant 1948, ne peut immigrer dans l’Etat juif.

La seule manière, d’ailleurs, qui permit à Israël de s’établir, en tant qu’Etat peuplé d’une majorité juive assurée, consista à exproprier et à expulser la plupart des Palestiniens qui vivaient sur son territoire antérieurement à 1948 ; Israël maintient sa majorité juive en empêchant ces indigènes et leurs descendants de retourner chez eux.



Nous avons pu constater certains des effets de ce racisme au cours d’un voyage dans plusieurs villes bédouines du Néguev où, du fait que les villes ne sont pas reconnues et les écoles ne sont pas construites, les enfants doivent marcher sur des kilomètres, sous le cagnard du désert, avant d’atteindre leurs écoles dans des villages, eux, reconnus ;
des villes où les déchets chimiques et nucléaires provenant du centre de Dimona et d’autres zones industrielles s’infiltrent dans le sol, contaminant l’eau et les sols ;
où des ordres de démolition sont suspendus virtuellement, tels des épées de Damoclès, au-dessus de tous les bâtiments ;
où des Bédouins qui ont loyalement servi l’Etat en faisant leur service militaire ne perçoivent aucune des allocations auxquelles les vétérans juifs sont éligibles ;
où les villes juives sont implantées délibérément de manière à empêcher l’expansion des Bédouins.



Nous avons également visité la ville palestinienne de Baq’a, dans le Nord d’Israël, où le mur de séparation a coupé en deux une cité prospère, qui se trouve à cheval sur la frontière de 1967, une moitié du côté israélien, l’autre moitié du côté de l’extrémité Nord de la Cisjordanie .
(En 1948, Baq’a était une seule et même ville, mais elle fut coupée en deux par la ligne d’armistice de 1949, la moitié occidentale restant à l’intérieur d’Israël, tandis que ses habitants devenaient citoyens israéliens, et la moitié orientale passant côté cisjordanien, sous le contrôle de la Jordanie. Les moitiés occidentale et orientale furent physiquement réunies – mais non pas légalement – après la conquête de la Cisjordanie par Israël, en juin 1967, et la ville recommença à fonctionner essentiellement comme une unité, jusqu’à ce que le mur ne vienne la scinder en deux irrévocablement.)

En août 2003, dégageant le terrain pour le mur, des tanks et des bulldozers israéliens ont détruit une place où se tenait un marché, à cheval sur la limite. Ce marché en plein air, le plus animé et le plus actif de toute la Cisjordanie , était fréquenté tant par les juifs israéliens que par les Palestiniens, venant tant d’Israël que de la Palestine.

Aujourd’hui, il a disparu, des deux côtés de la frontière : près de cent cinquante étals et plusieurs maisons privées d’habitation ont été démolis, et les quelques échoppes rescapées à la destruction ont dû fermer, faute de clientèle.



Le mur, massif, d’une hauteur de huit mètres, coupera la principale rue commerçante est-ouest et séparera des familles, il empêchera des liens commerciaux et séparera la population de prestataires de services indispensables.

Un système d’autorisations ne permet aujourd’hui qu’à guère plus d’une centaine de personnes dûment répertoriées, sur une ville qui compte plusieurs milliers d’habitants, de passer d’un secteur à l’autre, au travers d’un unique portail ménagé dans le mur, portail gardé par des soldats israéliens.

Notre groupe a laissé une trace de son passage, à l’insu des soldats israéliens, en écrivant des messages de protestation sur le mur, en plusieurs langues. Mais c’était là une infime victoire, comparée à la prise de conscience du bousillage de vies qu’incarne le mur, et de la conscience attristante qu’Israël traite ses propres citoyens de la même manière, mais quand il ne s’agit pas de juifs.


Nous avons constaté une situation tout aussi discriminatoire dans les villes jumelles de Lod et Ramléh, bien à l’intérieur d’Israël, pas très loin de Tel-Aviv. Jadis villes entièrement palestiniennes, elles furent toutes deux pratiquement vidées de leurs habitants palestiniens en juillet 1948, grâce à une expulsion en règle menée par un futur Premier ministre d’Israël : Yitzhak Rabin.

Ceux des Palestiniens qui échappèrent alors à l’expulsion, et leurs descendants, représentent de 25 à 30 % de la population de chacune de ces deux villes, qui vivent, majoritairement, dans les bidonvilles de ces villes peuplées par ailleurs d’immigrants juifs parmi les plus déshérités.

Ce sont les banlieues pauvres de Tel Aviv, et l’aéroport Ben Gourion, de Tel-Aviv (avec ses nuisances) jouxte la ville de Lod.


Comme ailleurs en Israël, les habitants palestiniens de Lod et de Ramléh ne peuvent étendre leurs quartiers.

Nous sommes passés, en voiture, dans un quartier résidentiel où les autorités israéliennes avaient installé d’énormes blocs de rochers afin d’empêcher les Palestiniens de construire quoi que ce soit. Des murs – pas si hauts que le mur de séparation en Cisjordanie , mais tout aussi solidement bâtis en béton armé – ont été érigés, dans l’une et l’autre ville, afin de séparer les quartiers juifs des quartiers palestiniens.


Plusieurs maisons palestiniennes (mais aucune maison juive…) ont été démolies afin de permettre le passage du mur. Notre guide, un Israélien sympathique préparant un doctorat en urbanisme qui mettra particulièrement l’accent sur la manière dont Israël institutionnalise ses politiques racistes, nous a fait remarquer un endroit, à Ramléh, où les gamins palestiniens escaladent régulièrement le mur pour aller jouer au foot ou au basket-ball, dans un champ, de l’autre côté, tout près d’un quartier résidentiel juif.

Les juifs sont outrés de voir que des enfants palestiniens osent ainsi « envahir » leur quartier, et un responsable municipal de Ramléh, interrogé par notre Mentor dans le cadre de la préparation de sa thèse, lui a confié qu’il avait le sentiment d’avoir été poussé à la démission de ses fonctions municipales parce qu’il n’avait pas réussi à maintenir les gamins palestiniens à l’écart du côté juif.

A Lod, l’armée et la police israélienne ont carrément installé un check point, à un endroit, entre les sections juive et palestinienne : ils y arrêtent les voitures et posent leurs questions.

Notre bus fut stoppé, et bien que nous ayons eu l’autorisation de passer du côté palestinien, une jeep de l’armée a suivi en permanence notre bus, tous gyrophares clignotant, jusqu’à ce que nous ayons dépassé les limites de l’agglomération.

A l’évidence, quand des étrangers sont témoins du racisme de leur Etat, cela a tendance à rendre les Israéliens nerveux…



Toutes ces mesures discriminatoires officielles, imposées par l’Etat, à l’encontre de la population non-juive, sont les conséquences imparables de la création d’un Etat sur la base de l’exclusivisme juif et de la loi imposant une majorité juive. Pour les Israéliens, le plus ils peuvent maintenir les Palestiniens hors de leur champ de vision et de leur esprit, le mieux c’est.

Du point de vue juif, le fait que les Palestiniens soient invisibles, c’est bien ; s’ils avaient totalement disparu, ce serait le rêve. Mais c’est là quelque chose que les Israéliens n’ont pas encore réussi à faire ; ils y travaillent. D’arrache-pied.



Afin de compléter le tableau de l’impact du sionisme sur la population palestinienne indigène, nous avons visité aussi les vestiges d’une ville palestinienne, en Galilée, que l’armée israélienne a rayée de la carte, en 1948. Saffûriyyéh, à environ vingt kilomètres au Nord de Nazareth, était une bourgade agricole de plus de 4 000 habitants, dont l’histoire remontait à l’époque hellénistique.

Des fouilles archéologiques ont mis au jour les vestiges d’un amphithéâtre romain ; les ruines d’une église remontant au sixième siècle sont très visibles ; au dix-huitième siècle, un dirigeant ottoman y avait fait ériger une forteresse, qui se dresse encore aujourd’hui au point le plus élevé de la localité.

Les forces israéliennes l’ont attaqué en juillet 1948, et la plupart des habitants ont pris la fuite, en direction du nord, cherchant à aller se mettre à l’abri au Liban. Ils furent très peu nombreux à rester ou à se ré infiltrer, mais d’après l’historien israélien Benny Morris – qui n’est pas un ami des Palestiniens, mais un historien honnête – les autorités juives voulaient les quelque 7 000 acres de terres cultivées de Saffûriyyéh, qu’ils convoitaient afin d’y construire de nouveaux villages israéliens.

Elles redoutaient aussi que, laissée à elle-même, la ville ne regagne sa population d’avant-guerre. Résultat : au début 1949, les autorités emmenèrent les habitants palestiniens demeurés sur place dans d’autres villages, après les avoir chargés dans des camions. Après quoi, elles distribuèrent les terres entre trois villages agricoles israéliens, et elles chargèrent l’armée de démolir les quelque 700 maisons de Saffûriyyéh…



Notre groupe était piloté par un jeune homme, petit-fils d’habitants de Saffûriyyéh, qui vit aujourd’hui à Nazareth, à travers des roseaux élevés et entre des figuiers de Barbarie hérissés d’épines menaçantes – dans lesquels tout Palestinien reconnaît un signe incontestable de la présence d’un village palestinien abandonné – avant d’arriver enfin sur le site, abandonné depuis des lustres, de Saffûriyyéh.

Nous sommes restés un moment dans l’ancien cimetière, pour regarder la colline qui constituait jadis la partie construite de la ville.

Notre jeune guide se tenait en face de la colline : il nous montra un grand calendrier mural, orné d’une photo du même lieu, datant des années 1930. Sur cette photo, on voit une ville de taille respectable, des maisons étagées au flanc de la colline, des terres cultivées, en bas, et la forteresse ottomane, carrée, au sommet.

Aujourd’hui, la forteresse est toujours là, mais il n’y a plus aucune maison ; le flanc de la colline a été densément planté de pins financés et cultivés par le Fonds National Juif.

Les Américains ont l’habitude de ces campagnes juives, menées depuis des décennies, visant à recueillir des fonds pour des plantations d’arbres en Israël, soi-disant afin d’aider les Israéliens à «faire fleurir le désert».

A Saffûriyyéh, nous avons vu la preuve de la tragédie humaine qui a permis la plantation de beaucoup de ces arbres. A l’évidence, dans le contexte israélien, les arbres valent plus que les Palestiniens. Encore une conséquence du sionisme.



La logique de l’occupation

Ayant projeté de visiter la petite ville palestinienne de Zababdéh, au Nord de la Cisjordanie , un dimanche matin après la fin du camp de volontariat, nous rencontrâmes l’arbitraire de la domination israélienne. Invités à venir rendre visite à un prêtre catholique melkite, ami d’amis américains, nous avons quitté Jérusalem à neuf heures du matin, en voiture.

C’est Ahmad, un ami palestinien qui conduisait : il détient une carte d’identité de résident de Jérusalem, et les plaques d’immatriculation de sa voiture sont jaunes – en plus de l’arabe, il parle couramment l’anglais et, ce qui ne gâche rien, l’hébreu. Pour les Palestiniens, dans cet environnement quasi surréaliste, l’origine de leur carte d’identité et la couleur de leurs plaques d’immatriculation s’avèrent essentielles, s’ils veulent mener une vie aussi « normale » que possible.

Seule l’indication d’une résidence à Jérusalem permet à un Palestinien de pénétrer dans cette ville sans permis spécial, difficile à obtenir pour les autres.

Quant à avoir des plaques d’immatriculation jaunes, par opposition aux plaques vertes et blanches de la Cisjordanie , c’est le vade-mecum du Palestinien s’il veut franchir la plupart des check points ou emprunter l’une des nombreuses routes réservées aux colons israéliens.


Sortis de Jérusalem, nous empruntons la route qui descend dans la vallée du Jourdain, et nous prenons vers le nord une route parallèle au cours du Jourdain.

Bien que considérablement plus long, Ahmad estime que ce trajet est plus facile que celui consistant à aller directement en Cisjordanie en prenant plein nord, car on peut ainsi éviter le tristement célèbre check point de Huwwara, près de Naplouse, où les militaires israéliens infligent usuellement un traitement très dur aux Palestiniens.

Après avoir roulé pendant environ une heure, nous tournons à gauche, en nous dirigeant vers le cœur de la Cisjordanie , c’est-à-dire, là encore, vers un inévitable check point… mais il s’agit de celui de Hamra.

Après l’avoir franchi, nous bénéficierons d’une route dégagée, « checkpoint-free », jusqu’à Zababdéh.

Tout est calme, dans ce coin, il n’y a que quelques voitures, dans les deux sens, attendant de pouvoir franchir le barrage routier. Nous sommes au milieu de la matinée ; il commence à faire chaud, et les soldats israéliens commencent à mourir d’ennui : ils sont de plus en plus nerveux.

Notre voiture s’approche du barrage, nous nous arrêtons.
Les militaires commencent à harceler Ahmad, qui finira par se résigner à couper le moteur.
"Eteins ta clope ! Eteins ton moteur ! Ta carte d’identité ! Qu’est-ce que tu fous ici ?" Ahmad reste poli. Obséquieux : certainement pas… Il éteint sa cigarette, mais en demandant pour quelle raison il doit le faire.
"C’est parce que vous, les Palestiniens, on vous connaît : vous êtes bien capables de nous balancer votre clope dans la tronche", répond le soldat, stupidement.



Ahmad explique la raison de notre déplacement. Zababdéh est un village chrétien, le prêtre est (par définition) chrétien, il n’y a pas de terroristes, là-bas, nous sommes Américains. Les militaires disent qu’il est hors de question que des gens qui ont une carte d’identité de Jérusalem et des étrangers entrent en Cisjordanie .

Bien entendu, cela fait des semaines que nous résidons en Cisjordanie , mais cet argument logique ne semble pas valoir, en ces lieux. Nous plaidons tous notre cause, nous le faisons en anglais, de notre côté, avec un des militaires qui parle anglais (et qui est, à l’évidence, d’origine américaine), tandis qu’Ahmad parlemente en hébreu avec le commandant du check point.

Pas de bol. Ils disent que nous pouvons appeler le QG du district militaire israélien, et déposer une demande, mais que cela prendrait vraisemblablement des heures. Ils nous font des signes de la main : nous devons attendre, garés sur le bas-côté de la route. Nous voudrions nous en retourner, mais, problème : ils ont gardé la carte d’identité d’Ahmad, et ils refusent de la lui rendre.
C’est pire que s’ils lui avaient volé son pantalon, voire même confisqué sa voiture.

Tandis que nous attendons, Ahmad bout de colère : "Ils ont chacun un rôle", nous dit-il. "Celui-là, il est là pour s’occuper des étrangers ; cet autre, là, il est là uniquement pour attendre les autorisations des supérieurs ; ce troisième, c’est le glandard de service. Chacun son rôle. Chacun pense qu’il est le Dieu de tous les autres".

A tour de rôle, nous essayons, de temps à autre, de parler à l’un ou l’autre des soldats, non pas pour continuer à demander à passer, mais simplement pour qu’ils restituent à Ahmad sa carte d’identité. Mais c’est en vain.

Finalement, après plus d’une heure d’attente, le soldat d’origine américaine vient vers la voiture et il nous dit que nous deux, les Américains, nous sommes autorisés à «entrer» - c’est-à-dire : à franchir le checkpoint à pied, et à prendre un taxi de l’autre côté. Nous deux, les Américains. Mais pas Ahmad…



Ayant clairement signifié que nous n’abandonnerions pas Ahmad, ils lui rendent finalement sa carte d’identité : nous partons et nous refaisons le trajet, à rebours, redescendant dans la vallée du Jourdain.

Nous allons plus au nord, et à nouveau, nous prenons sur la gauche afin de nous diriger vers le cœur de la Cisjordanie , en tentant notre chance à un autre check point. Il est déjà midi, et il fait 40 °C à l’ombre – cela suffit à créer une certaine compassion, même chez des soldats israéliens…

Un des soldats, au pied d’un mirador dominant le check, se fait tellement chier qu’il pionce à poings fermés, la tête renversée sur le dossier de sa chaise. Le soldat responsable, ici, est plus affable. En tout cas, il ne fait rien pour humilier Ahmad, et il ne prend pas sa carte d’identité avant de rentrer dans le poste de garde pour aller s’enquérir de ce qu’il devait faire de nous.

A nouveau, c’est reparti : nous attendons une bonne heure, retenus captifs par les objurgations du « gentil » soldat (pour nous, c’est un véritable supplice de Tantale) qui nous répète qu’il fait tout son possible afin d’obtenir le feu vert dont il a besoin pour nous laisser passer.
Toutefois, au bout d’une heure, une nouvelle fois, nous nous faisons rembarrer.



Cette fois-ci, l’histoire est différente : Ahmad peut entrer, mais nous, nous ne le pouvons pas, car nous sommes étrangers !

Dans le système de pensée israélien, cela ne constitue à l’évidence pas une contradiction : il faudra vous y faire : c’est la «logique» de l’occupation...

Nous retournons à Jérusalem, environ six heures après en être partis.
Si Israël ne contrôlait pas tous les faits et gestes des Palestiniens, nous aurions pu, durant ces six heures, aller directement à Zababdéh, en prenant la route directe allant vers le Nord de Jérusalem, nous aurions passé trois heures en visite chez notre ami le prêtre, et nous serions rentrés directement, par le même chemin, à Jérusalem.

De retour à Jérusalem, nous téléphonons au religieux. "C’est exactement ce qui nous arrive, tout le temps…" nous explique-t-il. "S’il vous plaît, racontez ce qui vous est arrivé, quand vous serez rentrés chez vous…" Voilà qui est fait.



Nous rencontrons des Américains

Non sans surprise, nous avons rencontré des travailleurs coopérants américains, sous contrat de l’USAID [Organisme étatique américain de coopération à l’étranger, ndt], dans notre hôtel de Jérusalem Est, cette année aussi, comme l’an passé. Ils étaient tous sous contrat avec des boîtes privées, qui forent des puits et reconstruisent des routes pour les Palestiniens.

Quelle ironie ! L’an dernier, en parlant avec l’un de ces Américains, un contre-maître dont les ouvriers travaillaient sur des routes, à Ramallah, nous avons glosé sur l’ironie de la situation, en nous émerveillant d’un gouvernement américain finançant la destruction par Israël des routes, dans l’ensemble de la Cisjordanie , ses tanks semant la dévastation tant dans les villes que dans la campagne, tout en finançant la reconstruction de ces mêmes routes !

Oh, nous dit ce sous-traitant, en faisant une drôle de tête qui trahissait son malaise, nous ne faisons pas de politique ; cela rendrait la vie et le travail beaucoup trop difficiles, si nous prenions partie pour l’un ou l’autre camp, dans ce conflit. Certes. La vie serait difficile, aussi, s’ils décidaient de remettre en question l’absence de logique de leurs donneurs d’ordre du gouvernement américain…

Cette année, nous avons soulevé la même question devant un autre sous-traitant, dont l’équipe travaillait à des forages de puits, mais sa réponse fut des plus agressives : "Personne n’a jamais détruit l’un quelconque des puits que j’ai aménagés!", insista-t-il, ne se rendant absolument pas compte qu’il ne faisait que réparer les dégâts causés par Israël.

Son contrat, nous a-t-il déclaré en se rengorgeant, portait sur la bagatelle de 7 millions de dollars de travaux. Bigre, cela aurait presque été suffisant pour acheter la moitié d’un aileron de l’un des nombreux F-16 que les Etats-Unis donnent chaque année en étrennes à Israël !…



Un peu après, à l’aéroport d’Amman, alors que nous nous préparions à rentrer, nous avons rencontré quatre jeunes Américains prêts à s’embarquer eux aussi dans l’avion. Ils portaient des tenues d’explorateurs du désert, sans le moindre sigle, tout en muscles et le cou puissant ; ils évoquaient avec un plaisir évident, à haute voix, afin que tout le monde en profite bien, le nombre de tirs de RPG que leur installation avait essuyés durant telle ou telle nuit…

A l’évidence, ils venaient d’Irak, et ils rentraient chez eux en permission ; ils n’avaient pas le comportement enjoué de soldats retournant chez eux pour de bon.

Comme ils continuaient leur bruyante conversation, très largement au profit de ceux qui les entouraient, aussi bien Jordaniens qu’Américains, qui n’avaient pas le privilège de vivre dans le monde macho de Bagdad, une jeune femme en civil arriva à l’embarquement et, de la même manière culottée, elle engagea une conversation délibérément destinée à être entendue par tout le monde.

"Qu’est-ce que vous foutez à Bagdad ?", leur demanda-t-elle. C’étaient des gardes du corps personnels de l’ambassadeur américain John Negroponte. Ah bon ?

Est-ce qu’ils travaillaient chez Blackwater (compagnie désormais célèbre pour avoir envoyé des centaines de ses soi-disant « contractuels » - lire : mercenaires américains – en Irak pour aller y surveiller les prisonniers et les installations militaires) ?

Yep ! Il s’avéra rapidement que cette femme se trouvait elle-même à Bagdad, quelques mois auparavant : elle y travaillait dans quelque service juridique à l’intérieur de la Zone Verte. Ils se mirent, tous, à comparer leurs avantages en nature – ils avaient l’air d’habiter, tous, dans des sections de la Zone Verte portant des noms dans le genre « Paradise Hills », ou bien était-ce « Paradise Gardens » ? – et leurs expériences personnelles en matière d’évitement des tirs de mortiers et de RPG.

L’un des jeunes hommes demanda "et aujourd’hui, où en sommes nous ?", après quoi il se plaignit de la situation déplorable, "l’idéalisme s’étant dissipé" [sic].

Nous ne pûmes nous empêcher de nous demander à quel moment y avait-il eu un quelconque «idéalisme» ?

Mais nous n’avons pas posé la question. Nous nous sommes faits tout petits, traversés par l’idée que des Américains comme ceux-là ne cessent de transiter par Amman, en allant en Irak et en en revenant, et qu’ils laissent derrière eux une impression sur les Américains qui ne cesse d’empirer de jour en jour.

Et ces Américains de se demander pourquoi les Arabes ne peuvent plus nous voir en peinture !



Tristesse

Nos adieux au Moyen-Orient, l’an dernier, avaient été entourés d’un peu de romantisme. Après avoir laissé la Palestine de l’autre côté du Pont Allenby, et avoir pénétré sur le territoire de la Jordanie (c’était en août 2003), nous avions passé l’après-midi de la veille de notre vol de retour à Amman en compagnie d’amis palestino-jordaniens qui possèdent une maison avec jardin, sur une des collines au Nord d’Amman.

Arrivés chez eux en fin d’après-midi, nous avons conversé un moment, puis nous sommes sortis dans le verger pour cueillir des figues. Manger les figues tout fraîchement cueillies sur l’arbre, dans ce cadre magnifique, c’était comme si nous nous retrouvions au milieu des collines de la Toscane, loin, très loin de la tragédie palestinienne et du tourbillon de la situation politique moyen-orientale. Nous pouvions voir le Jourdain et, au-delà du Jourdain, toute la Cisjordanie .

La nuit tombée, les lumières de Jérusalem et de la Cisjordanie commencèrent à scintiller. Nos amis Palestiniens nous montrèrent du doigt les lumières de Naplouse, juste en face de là où nous nous trouvions, celles de Jénine, plus loin, vers le Nord. Jérusalem, c’était une énorme tache de lumières, loin, au Sud.
"Et que sont ces lumières, si proches, là, juste de l’autre côté du Jourdain ?", demandai-je, sachant qu’il n’y avait aucune agglomération palestinienne visible de là où nous nous trouvions, dans ce coin.
"C’est une colonie israélienne", nous expliqua l’un de nos hôtes. Le charme était rompu. Un ange passa.


Le départ, cette année, fut bien plus triste. Le souvenir du mur, l’évidence qui saute partout aux yeux, dans toute la Palestine, des destructions cruelles d’Israël au nom du confort de la vie des juifs, et le souvenir du traitement raciste infligé par Israël à ses citoyens non-juifs étaient encore vivaces, dans nos esprits, tandis que nous venions de quitter la Palestine, et tout au long des quelques jours suivant notre départ de Jordanie. En particulier, le mur nous a hantés, et il continue à le faire.

Les partisans d’Israël se plaisent à dire avec un sarcasme considérable que mur n’est qu’un inconvénient, pour les Palestiniens – et, s’empressent-ils d’ajouter, ce n’est, de surcroît, qu’un inconvénient temporaire – alors que les juifs assassinés ou estropiés par le terrorisme palestiniens sont assassinés ou estropiés à vie.

Mais il y a quelque chose de spécial, d’indéfinissable, qui entoure la brutalité qui émane du mur, et qui vous frappe en plein visage. Il détruit de manière permanente, il bousille des existences, et il le fait en permanence. C’est une tache permanente dans le paysage (même si on le détruisait un jour, les oliveraies et les terrains agricoles qu’il aura détruits ne seraient pas remis en état avant très longtemps), c’est une ternissure permanente sur la vie des gens. Plusieurs Palestiniens qui manifestaient pacifiquement contre la construction du mur ont été abattus par des soldats israéliens. Définitivement.

La taille du mur, gigantesque – et le mépris absolu des vies palestiniennes chez ceux qui sont partisans de sa construction – laissent interdits ceux qui ont eu l’occasion de se trouver dans son ombre, écrasés par sa présence monstrueuse : pour décrire sa monstruosité, les mots leur manquent. Mais leur sentiment d’immense tristesse est palpable.


Hier, une Française, qui participait à notre camp de volontariat, nous a écrit qu’elle pensait sans cesse à la destruction et à la désolation en Palestine, qui contrastaient violemment avec la beauté des paysages, autour de chez elle, dans les Alpes. Elle nous a dit qu’elle en était revenue le cœur brisé. La Palestine a tendance à avoir cet effet sur chacun de ceux qui y ont séjourné.


Lire l'échange de mails entre Benny Morris et les Christinson suite à la diffusion de cet article sur Counterpunch

Source : http://www.counterpunch.org/

Traduction : Marcel Charbonnier

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