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Palestine - ISM France

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USA -

A propos d’Israël, de l’Amérique et de l’Aipac

Par

in The New York Review of Books, volume 54, n° 6, 12 avril 2007

Une fois de plus, l’administration Bush est en train de commettre une gaffe monumentale au Moyen-Orient – une gaffe qui risque d’avoir des conséquences désastreuses, mais qui ne retient pas toute l’attention requise. Cette fois-ci, il s’agit des relations israélo-palestiniennes.
L’administration Bush continue à soutenir activement le gouvernement israélien, lequel refuse de reconnaître un gouvernement palestinien d’union nationale incluant le Hamas, un mouvement dans lequel le département d’Etat des Etats-Unis voit une organisation terroriste.

Ceci obère tout progrès possible en direction d’un règlement de paix, alors même qu’une avancée sur la question palestinienne serait susceptible d’éviter une conflagration généralisée dans le grand Moyen-Orient.

Les Etats-Unis et Israël tiennent à ne traiter qu’avec le seul président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, dans l’espoir que de nouvelles élections refuseraient au Hamas la majorité dont il dispose aujourd’hui au Conseil législatif Palestinien.

C’est là une stratégie sans aucun avenir, car le Hamas a déjà déclaré qu’il boycotterait toute élection anticipée et que, quand bien même le résultat d’hypothétiques élections aboutirait à l’éviction du Hamas du gouvernement, aucun accord de paix ne pourrait tenir, en l’absence du soutien du Hamas…


Sur ces entrefaites, l’Arabie saoudite continue à explorer une piste différente. Au cours d’un sommet réuni à La Mecque, le mois dernier, entre Mahmoud Abbas et le dirigeant du Hamas Khaled Meshaal, le gouvernement saoudien a œuvré à les faire accoucher d’un accord entre le Hamas et le Fatah, ces deux mouvements qui s’affrontaient violemment depuis plusieurs mois, afin de constituer un gouvernement d’union nationale.

Selon l’accord de La Mecque, le Hamas a convenu de "respecter les résolutions internationales et les accords signés [avec Israël] par l’Organisation de Libération de la Palestine", dont notamment les accords d’Oslo.

D’après des articles publiés dans la presse le 15 mars, le futur gouvernement palestinien, comme l’actuel d’ailleurs, sera dirigé par Ismail Haniya, Premier ministre palestinien Hamas ; mais le Hamas obtiendra neuf ministères sur trente-six, ainsi qu’un ministre supplémentaire (sans portefeuille) ; le président Abbas et son parti Fatah auront quant à eux le contrôle de six ministères, et des députés indépendants – dont, dit-on, certains seraient de fait inféodés au Hamas ou au Fatah – ainsi que d’autres factions politiques, se verront confier les neuf ministères restant.


Le gouvernement saoudien voit dans cet accord le prélude à une proposition de règlement de paix avec Israël, conforme dans les grandes lignes à l’Initiative de paix arabe de 2002.

Il s’agissait (rappelons-le) d’un règlement (qu’auraient garanti l’Arabie saoudite et d’autres pays arabes), fondé sur les frontières internationales de 1967 et sur une reconnaissance pleine et entière d’Israël (par les pays arabes, ndt).

Cette proposition aurait dû être élaborée par le souverain saoudien Abdullah au cours d’un sommet de la Ligue arabe dont la réunion en Arabie saoudite devait être programmée pour la fin mars.

Mais aucune avancée n’est possible, dès lors que l’administration Bush et le gouvernement d’Ehud Olmert s’enferrent dans leur position actuelle consistant à refuser de reconnaître un gouvernement palestinien d’union nationale incluant le Hamas.
D’ailleurs, la rencontre récente entre Condoleezza Rice, Abbas et Olmert s’est avérée purement formelle et dénuée d’un quelconque contenu.

Bien des causes de l’impasse actuelle sont attribuables à la décision prise par l’ex-Premier ministre israélien Ariel Sharon d’un retrait israélien unilatéral de la bande de Gaza, sans aucune négociation avec une Autorité palestinienne contrôlée, à l’époque, par le Fatah. Cela n’a fait que renforcer la position du Hamas.

Durant la campagne électorale précédant les élections législatives palestiniennes de janvier 2006, Sharon a refusé de lever ne serait-ce que le petit doigt afin de soutenir un tant soit peu les espoirs du Fatah.

Au nom du Quartette (composé de l’Union européenne, des Etats-Unis, de la Russie et de l’Onu), James Wolfensohn travailla sur un plan en six points afin d’aider les habitants de la bande de Gaza ; entre autres choses, ce plan préconisait la facilitation du transit routier entre la Cisjordanie et la bande de Gaza, ainsi que l’ouverture d’un port et d’un aéroport dans la bande de Gaza. Mais aucun de ces six points ne fut mis en œuvre.

Le responsable de l’administration Bush chargé de cette question, Elliot Abrams, a saboté le plan en six points, dès le départ. Conséquence indirecte de ce sabotage : le Hamas a remporté les élections législatives palestiniennes haut la main.

C’est alors qu’intervint la connerie monumentale dont il est question. Israël, avec le puissant soutien des Etats-Unis, a refusé de reconnaître le gouvernement Hamas (pourtant) élu démocratiquement, et il a bloqué le paiement de millions de dollars de taxes collectées par les services fiscaux israéliens en son nom. Cela a causé de très graves difficultés économiques, et sapé la capacité du gouvernement palestinien de fonctionner normalement.

Mais cela n’a en rien réduit le soutien populaire au Hamas, parmi les Palestiniens, et cela n’a fait que renforcer la position des islamistes et d’autres extrémistes opposés à toute négociation avec Israël.

La situation s’est détériorée jusqu’au point où la Palestine n’eut plus aucune autorité avec laquelle il aurait été envisageable, pour Israël, de négocier.


Ce fut une grosse connerie, parce que le Hamas n’est pas un mouvement monolithique. Sa structure interne est peu familière aux observateurs extérieurs, mais d’après certaines sources, le Hamas a une aile militaire, largement pilotée depuis Damas, et dévouée à ses sponsors iranien et syrien, et une aile politique, qui se préoccupe essentiellement des besoins de la population palestinienne qui l’a porté au pouvoir.

Si Israël avait admis les résultats des élections palestiniennes, cela aurait pu avoir l’effet de renforcer l’aile politique du Hamas, plus modérée. Malheureusement, l’idéologie de la "guerre contre la terreur" n’autorise pas ce genre de distinguo subtil. Néanmoins, les événements qui s’ensuivirent donnent quelques raisons de penser que le Hamas est effectivement divisé entre différentes tendances.

Le Hamas ne voulait pas aller jusqu’à reconnaître l’existence d’Israël, mais il était prêt à participer à un gouvernement d’union nationale qui aurait ratifié les accords déjà existants avec Israël.

A peine un accord avait-il été obtenu que l’aile militaire (du Hamas) organisa la capture d’un soldat israélien, qui allait en l’occurrence s’avérer le caporal Gilad Shalit, ce qui eut pour effet d’empêcher la formation d’un gouvernement palestinien de cette nature, en provoquant une réplique militaire extrêmement violente de la part d’Israël.

C’est alors que le Hezbollah profita de l’occasion pour mettre en scène une incursion, à partir du Liban, à travers la frontière internationalement reconnue, se concluant par le kidnapping de plusieurs militaires israéliens supplémentaires.

En dépit de la riposte militaire totalement disproportionnée d’Israël, le Hezbollah fut capable de tenir ses positions, conquérant par ses hauts-faits l’admiration des foules arabes, tant sunnites que chiites.

C’est cette situation dangereuse – notamment l’effondrement du gouvernement palestinien et les affrontements armés entre le Fatah et le Hamas – qui ont suscité l’initiative saoudienne, qui offre la perspective d’un règlement de paix.
Un tel règlement serait éminemment dans l’intérêt d’Israël et des Etats-Unis.


Les défenseurs de la politique (américaine) actuelle diront qu’Israël ne peut pas se permettre de négocier en étant en position de faiblesse. Mais la situation d’Israël ne s’améliorera vraisemblablement pas, aussi longtemps que ce pays poursuivra son escalade militaire actuelle.

Heureusement, l’Arabie saoudite, dont la position est elle aussi précaire, a un intérêt bien senti à promouvoir un règlement du conflit fondé sur deux Etats.

Il serait, de ce point de vue, criminel de ne pas attraper la balle au bond et de refermer cette perspective qui signifierait à la fois un retrait israélien de grandes parties de la Cisjordanie (permettant l’installation d’un Etat palestinien viable) et l’acceptation de l’existence d’Israël par le Hamas.

Les grandes lignes d’un règlement de cette nature sont parfaitement bien définies. Ses concepts sous-jacents ne diffèrent pas considérablement de ce qu’ils étaient à l’époque du mandat du président Clinton.


La menace la plus inquiétante provient d’Iran. Une avancée vers un règlement en Palestine aiderait grandement à y faire face. Mais tant Israël que les Etats-Unis semblent figés dans leur refus de négocier avec une Autorité palestinienne comportant des ministres Hamas.

Le point d’achoppement, c’est le refus du Hamas de reconnaître l’existence d’Israël ; mais on pourrait faire de cette reconnaissance une clause d’un éventuel règlement, plutôt qu’un préalable à des négociations. [1]

La politique américaine actuelle ne fait même pas question, aux Etats-Unis. Alors que d’autres régions problématiques du Moyen-Orient font l’objet d’âpres discussions ad libitum, toute critique de notre politique vis-à-vis d’Israël est, de fait, totalement étouffée.

Le débat, en Israël, sur la politique israélienne est bien plus ouvert et vigoureux que ce n’est le cas aux Etats-Unis. C’est d’autant plus notable que la Palestine est une question qui oppose, bien davantage encore qu’aucune autre, les Etats-Unis et l’Europe.

Certains gouvernements européens, indiquent certains analystes, semblent désireux de mettre un terme au boycott économique du Hamas dès qu’un gouvernement palestinien d’union nationale parviendrait à être formé. Mais les Etats-Unis ont dit qu’ils n’en feraient rien.

On peut trouver une explication de cet état de fait dans l’influence envahissante de l’Aipac [American Israël Public Affairs Committee), qui affecte à la fois le parti démocrate et le parti républicain. [2]


L’Aipac a certes pour mission de garantir à Israël le soutien des Etats-Unis, mais dans les années récentes, on peut dire qu’il s’est surpassé. Il est désormais étroitement allié aux néoconservateurs et il a été un partisan enthousiaste de l’invasion de l’Irak. Il a exercé un lobbying actif en vue de la confirmation de John Bolton au poste d’ambassadeur des Etats-Unis à l’Onu.

Il continue de faire obstacle à tout dialogue avec tout gouvernement palestinien qui inclurait des ministres Hamas. Plus récemment, il fut au nombre des groupes de pression qui imposèrent à la majorité démocrate de la Chambre des Représentants de rejeter l’exigence que le président obtienne l’approbation du Congrès avant de décider d’une quelconque opération armée contre l’Iran.

L’Aipac, avec sa direction actuelle, a manifestement outrepassé sa mission première et, loin de garantir l’existence d’Israël, il l’a mise en danger.

Il n’y a pas de solution purement militaire au problème palestinien. La supériorité militaire est indispensable à la sécurité nationale d’Israël, mais elle ne saurait suffire.

La solution doit être politique, comme l’a reconnu le président Clinton. Il avait déployé une énergie considérable pour amener un règlement de paix, et ses efforts furent tellement efficaces qu’il fallut rien moins que l’assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, en 1995, par un extrémiste israélien, pour empêcher la mise en œuvre d’une initiative de paix avec Arafat.

Même après que la promenade d’Ariel Sharon sur l’Esplanade des mosquées, à Jérusalem, en septembre 2000, eut déclenché de nouvelles violences, Clinton a proposa un plan de paix, plusieurs mois après, qui fut rejeté par Arafat, mais qui suggérait probablement les grandes lignes que pourrait prendre un règlement futur.

Mais le président Bush n’a jamais rien tenté, en la matière. Il a fait sienne la métaphore trompeuse de la guerre au terrorisme, et il a permis à Sharon de n’en faire qu’à sa tête. Sharon ne voulait pas d’un règlement négocié. Ayant pris conscience du fait que l’occupation militaire ne pouvait être poursuivie indéfiniment, celui-ci se retira de Gaza, en partie, a-t-il été dit, afin de renforcer la position israélienne en Cisjordanie .

Mais le retrait unilatéral de Gaza entraîna l’enchaînement des événements actuels. L’administration Bush ne s’est pas contentée d’acquiescer passivement aux politiques du gouvernement Sharon/Olmert : elle les a encouragées activement.

L’Aipac doit endosser sa part de responsabilité d’avoir aidé et approuvé des politiques telles la réplique militaire disproportionnée d’Israël au Hezbollah, l’été dernier, et son entêtement à ne voir dans le Hamas rien d’autre qu’une organisation terroriste.

La politique actuelle, consistant à ne pas rechercher de solution politique, mais à poursuivre l’escalade militaire – non pas seulement "œil pour œil", mais en gros "dix vies palestiniennes pour chaque vie israélienne" – cette politique a atteint un point particulièrement lourd de périls.

Après les représailles de l’armée israélienne contre le réseau routier, l’aéroport et bien d’autre infrastructures encore du Liban, on ne peut que s’interroger sur la nature de la prochaine cible de l’armée israélienne ?

L’Iran représente un danger bien plus grave, pour Israël, que le Hamas ou même le Hezbollah, qui ne sont pas l’Iran, mais seulement les clients de l’Iran.

Avec la capacité démontrée du Hezbollah de résister à l’assaut israélien et l’émergence de l’Iran en puissance nucléaire potentielle, l’existence d’Israël est plus menacée qu’elle ne l’a jamais été depuis sa création.

Les partisans d’Israël ont de bonnes raisons de remettre en question le rôle de marketing politique de l’Aipac, et c’est ce qu’ils font d’ores et déjà. Mais au lieu d’entreprendre son introspection critique, l’Aipac reste intransigeant.

Récemment, le lobby pro-israélien est passé à l’offensive, accusant les "soi-disant" progressistes critiquant la politique israélienne de fomenter l’antisémitisme et de mettre en danger l’existence même de l’Etat juif.

Le procès fait à ceux qui ne sont pas d’accord avec la politique israélienne actuelle a été présenté en détail par Alvin H. Rosenfeld dans un pamphlet publié par l’American Jewish Committee [3]


Après avoir passé en revue la montée de courants antisémites, en particulier dans le monde musulman et en Europe, Rosenfeld établit le signe d’égalité entre l’antisémitisme et l’antisionisme, affirmant que les détracteurs juifs de la politique israélienne ne font que renforcer l’un et l’autre.

Il reconnaît que les critiques que lui-même formule ne sont pas antisémites ; de fait, il écrit : les prophètes de la Bible étaient du côté de la justice, et ils n’hésitaient jamais à dénoncer le comportement de leur peuple quand ils le voyaient se détourner de ce qui est juste".

Mais, reproche-t-il, "condamner les actions d’Israël, tout en passant sous silence tout contexte réel, historique et social susceptible de justifier ces actions" ; voilà qui n’est pas admissible !

Le recours à des "termes outrés et diffamatoires", écrit-il, "rend Israël impossible à distinguer de "ce pays méprisé [fantasmé] régulièrement dénoncé par les antisémites les plus passionnés."

Qualifier Israël de pays nazi… ou l’accuser de pratiquer un apartheid de style sud-africain, de procéder à une épuration ethnique, voire carrément à un génocide ; voilà qui outrepasse à l’évidence largement une critique légitime.
Mais parler de victimes devenues des agresseurs tombe, à ses yeux, dans la même catégorie.

Pour étayer sa thèse, Rosenfeld passe en revue les écrits d’un certain nombre de détracteurs de la politique israélienne. Il se concentre en particulier sur un recueil d’essais dont les auteurs, de son point de vue, font apparaître Noam Chomsky comme un "penseur quasiment conservateur", mais sa liste inclut notamment Tony Judt, un historien éminent dont le crime consiste à suggérer une possible solution binationale pour Israël, et Richard Cohen, un éditorialiste du Washington Post qui a écrit, entre autres, que "le choix le plus sain, pour Israël, consiste à se retirer jusqu’à des frontières défendables – mais pratiquement indolores" et de "sortir de la quasi totalité de la Cisjordanie " – une politique pourtant souvent défendue en Israël même.

Rosenfeld recourt, sans connaître en aucune manière personnellement les gens qu’il attaque, à des accusations primaires de "haine de soi", mettant tous ces penseurs critiques dans un même sac : celui de gens "fiers d’avoir honte d’être juifs".

Il conclut en disant que "l’effet cumulatif de ces idées hostiles, qui n’ont cessé de progresser inexorablement en faisant tache d’huile, depuis les marges vers l’opinion "progressiste" consensuelle, a été de recharger en énergie des idées monstrueuses et des passions agressives considérées depuis fort longtemps comme léthargiques, sinon tout à fait mortes".
On l’aura compris : ce qu’il vise par là, c’est, bien entendu, l’antisémitisme…

L’argumentation rosenfeldienne souffre, au minimum, de trois erreurs de raisonnement élémentaires. La première, c’est la transitivité de la culpabilité.

Le fait que des critiques constructifs d’Israël disent des choses qui, extraites de leur contexte, ou paraphrasées de manière provocatrice, peuvent être déformées au point de les faire ressembler à des commentaires formulés par des antisémites ne fait en aucune manière de ces critiques des antisémites, ni des suppôts de l’antisémitisme. Ensuite, il y a l’absence de preuves factuelles.

Les expressions utilisées par ces détracteurs constructifs d’Israël sont-elles bien, réellement, "outrées et diffamatoires"? Cela dépend des faits.

Quelle est l’expression la plus appropriée : "La barrière de sécurité d’Israël, non-encore achevée", ou "le mur d’apartheid" ?
Cela ne peut être tranché qu’en prenant en considération l’impact effectif que cette muraille a actuellement sur la vie des Palestiniens – question totalement ignorée par Rosenfeld et l’Aipac.

S’ajoute à cela le fait que le respect de la critique (proclamé par l’Aipac) est une parfaite plaisanterie, dès lors qu’il interdit de "condamner les actions d’Israël et, en même temps, de faire abstraction des contextes avérés historiques et politiques qui les justifient".

Telle qu’elle est présentée par Rosenfeld, cette formule implique que les actions d’Israël sont nécessairement justifiées, que ces actions soient justes, ou qu’elles soient illégales.
L’appel à un "contexte avéré" vise à rationaliser la position israélienne. Or, des opinions critiques doivent être considérées en elles-mêmes, et non à l’aune d’un quelconque autre mètre étalon.

L’interdiction de toute critique, au motif qu’elle est considérée anti-patriotique, a fait un tort considérable, dans les cas tant d’Israël que des Etats-Unis. C’est ce qui a permis à l’administration Bush et au gouvernement Sharon/Olmert de s’enferrer dans leur politique désastreuse. Le lobby pro-israélien a réussi de manière remarquable à interdire toute critique [4].

Les hommes politiques le défient à leurs risque et péril, en raison de la capacité de ce lobby à influencer le débat politique.

Quand Howard Dean en a appelé à une politique équilibrée envers Israël, en 2004, ses chances d’être investi en ont été considérablement endommagées (bien que ce soit sa tentative, après sa défaite dans l’Iowa, d’engueuler la foule qui ait scellé son sort).

Des universitaires ont vu leur carrière bloquée et des experts auprès de boîtes à idées ont vu leurs financements retirés après avoir "franchi la ligne jaune". A la suite de ses critiques sur la politique répressive d’Israël en Cisjordanie , l’ancien président américain Jimmy Carter a subi la perte de certains des soutiens financiers du centre qu’il a créé et qui porte son nom.

Tout dissident osant la moindre critique s’expose à une campagne avilissante. Je parle d’expérience.

En effet, depuis que j’ai participé à un débat portant sur la nécessité d’exprimer des opinions alternatives, c’est un torrent de diffamations qui s’est déversé sur moi – diffamations qui sont allées jusqu’à cette fausse accusation, dans le quotidien The New Republic, selon laquelle j’aurais été (tenez-vous bien) [à treize ans, c’est-à-dire à l’âge où mon père a réussi à me fabriquer une fausse identité pour me sauver la vie, et où j’accompagnais un responsable du ministère (allemand, ndt) de l’Agriculture, en me faisant passer pour son filleul, à une époque où celui-ci procédait à l’inventaire d’une propriété juive] "une jeune dent de la roue d’engrenage hitlérienne". (5)

L’Aipac est protégée, non seulement par la peur de représailles personnelles, mais aussi par un souci sincère de la sécurité et de la survie d’Israël. Ces deux considérations ont un solide fondement dans la réalité. Ce sont ces deux mêmes facteurs qui étaient en jeu, aux Etats-Unis, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, quand le président Bush déclara la guerre au terrorisme.

Durant dix-huit mois, il fut considéré anti-patriotique de critiquer sa politique. C’est ce qui a permis à Bush & Co de commettre une des pires erreurs de l’histoire américaine : l’invasion de l’Irak. Mais à l’époque, la menace pesant sur notre sécurité nationale était dans une très large mesure exagérée par l’administration Bush.

Condoleezza Rice et le vice-président Dick Cheney sont allés jusqu’à nous mettre en garde contre le fait que cette menace risquait de se manifester sous la forme d’un nuage affectant lui-même la forme d’un champignon.

Dans le cas d’Israël, aujourd’hui, la menace pesant sur sa sécurité nationale, voire même sur sa survie en tant que nation, est bien plus réelle. Israël a, plus que jamais, besoin que les Etats-Unis le soutiennent. Alors : est-ce vraiment le meilleur moment pour dénoncer la lourde influence de l’Aipac sur la politique américaine ?

Je pense que cette considération dissuade beaucoup de gens, qui n’admettent pourtant pas la manière dont l’Aipac gère son business. Alors que les autres architectes des politiques désastreuses de l’administration Bush ont été dénoncés sans répit, l’Aipac, quant à lui, continue à être entouré d’une épaisse muraille de silence.

Je ne suis pas moi-même insensible à cet argument, qui m’a dissuadé de critiquer la politique israélienne, par le passé. Je ne suis pas sioniste, je ne suis pas non plus un juif pratiquant, mais j’ai beaucoup d’affection pour mes coreligionnaires juifs et je suis profondément attaché à la survie d’Israël.

Je ne voulais pas apporter de l’eau au moulin des ennemis d’Israël. Je rationalisais mon attitude en disant que si je voulais exprimer des opinions critiques, il fallait, auparavant, que j’aille vivre en Israël. Mais étant donné qu’il y avait beaucoup d’Israéliens qui pensaient comme moi, on n’avait pas besoin de moi, en Israël, pour cela. Et puis j’avais tellement d’autres batailles à mener !…

Mais, aujourd’hui, je dois me poser cette question : comment se fait-il qu’Israël soit devenu à ce point menacé ?

Je ne saurais exonérer l’Aipac de sa part de responsabilité. Je suis un fervent partisan de la pensée critique. J’ai soutenu des dissidents dans nombre de pays. J’ai pris position contre le président Bush après qu’il eut déclaré que ceux qui ne soutenaient pas sa politique soutenaient les terroristes.

Je ne puis demeurer silencieux, aujourd’hui, tandis que le lobby pro-israélien est une des redoutes les plus dissimulées de cette manière dogmatique de (ne pas) penser.

Si je m’exprime non sans quelque tremblement, c’est parce que je m’expose, ce faisant, à de futures attaques qui me rendront vraisemblablement moins efficace dans ma poursuite de beaucoup d’autres causes dans lesquelles je suis engagé ; mais les dissidents que j’ai soutenus ont pris, eux, des risques autrement plus grands…

Je ne suis pas, personnellement, suffisamment engagé dans les affaires juives pour m’impliquer dans la [nécessaire] réforme de l’Aipac ; mais je dois m’exprimer en faveur du processus critique, fondement de notre société ouverte (et démocratique).

Je pense qu’un auto-examen de la politique américaine au Moyen-Orient s’est mis en mouvement dans notre pays ; mais il ne pourra guère aller plus loin aussi longtemps que l’Aipac conservera sa puissante influence sur les partis tant démocrate que républicain.

Certains dirigeants du parti démocrate se sont engagés à provoquer un changement de direction, mais ils ne pourront pas tenir leur promesse tant qu’ils ne seront pas en mesure de résister aux diktats de l’Aipac. La Palestine est une région d’une importance absolument cruciale, où un changement positif reste possible.

L’Irak échappe désormais largement à notre contrôle ; mais si nous réussissions à solutionner le problème palestinien, nous serions en bien meilleure position pour engager des négociations avec l’Iran et pour nous extirper d’Irak. Le besoin d’un règlement pacifique en Palestine est plus grand que jamais.

A la fois dans l’intérêt d’Israël et des Etats-Unis, il est éminemment désirable que l’initiative de paix saoudienne aboutisse ; mais l’Aipac se tient en travers du chemin. Il continue à faire opposition à toute tractation avec un gouvernement palestinien comportant des ministres du Hamas.

Le parti démocrate pourra-t-il se libérer de l’influence de l’Aipac ? C’est hautement improbable.

Tout politicien qui oserait dénoncer l’influence de l’Aipac encourrait son ire ; par conséquent, on peut s’attendre à ce que ceux qui oseront le faire se compteront sur les doigts d’une seule main. Il incombe par conséquent à la communauté juive américaine elle-même de dompter l’organisation qui se targue de la représenter.

Mais cela n’est pas possible si, en tout premier lieu, on ne met pas à la poubelle les arguments les plus insidieux mis en avant par les défenseurs de la politique actuelle, à savoir que toute critique des politiques israéliennes d’occupation, de contrôle et de répression en Cisjordanie , à Jérusalem Est et à Gaza "engendre[rait] l’antisémitisme".

C’est exactement le contraire qui est vrai. Un des mythes propagés par les ennemis d’Israël consiste à affirmer qu’il existerait une conspiration sioniste toute-puissante. C’est là une allégation fallacieuse.

Néanmoins, le fait même que l’Aipac soit parvenu à interdire toute critique avec une telle efficacité n’a fait qu’apporter un peu de crédibilité à ces fausses croyances.

Démolir le mur de silence qui a protégé si longtemps l’Aipac aiderait à en finir avec elles. Un débat au sein de la communauté juive, bien loin de fomenter l’antisémitisme, ne ferait que contribuer à le faire décroître.

Anticipant les attaques à mon encontre, je voudrais mettre l’accent sur le fait que je n’adhère pas aux mythes diffusés par les ennemis d’Israël, et je ne fais pas retomber cette faute qu’est l’antisémitisme sur les juifs.

L’antisémitisme est très largement antérieur à la création d’Israël. Ni la politique d’Israël, ni la critique de cette politique ne sauraient être tenues pour responsables de l’antisémitisme.

En même temps, je suis persuadé que les attitudes envers Israël sont influencées par la politique d’Israël, et que les attitudes envers la communauté juive sont influencées par le succès incroyable du lobby pro-israélien à étouffer dans l’œuf [chez nous, aux Etats-Unis] toute opinion divergente.


Notes :

[1] Comme commentait, le 11 mars, l’écrivain israélien très hautement respecté David Grossman, dont le fils a été tué au combat au Liban : "Dans la situation présente, toute forme de dialogue entre Israël et les Palestiniens est positive et peut changer l’état d’esprit des deux sociétés."

[2] Il n’est pas le seul. Dans une lettre adressée aux citoyens juifs des Etats-Unis, Jimmy Carter écrivait que "l’écrasant parti pris en faveur d’Israël provient de chrétiens, comme j’en suis un moi-même, auxquels on a enseigné à honorer et protéger le peuple élu de Dieu, du milieu duquel est venu notre sauveur, Jésus-Christ".

[3] : Alvin H. Rosenfleld : "La pensée juive progressiste et le nouvel antisémitisme" (American Jewish Committee, 2006)

[4] Cf Michael Massing : "The Storm Over the Israël Lobby", (Nuage, au-dessus du lobby pro-israélien),The New York Review, 8 juin 2006.

[5] Cf l’article de Martin Peretz, "Tyran-a-Soros" (Quel tyran, ce Soros !), in The New Republic, 12 février 2007.



[Il s’agit, ici, d’un important article de George Soros. Son importance tient moins à son contenu (car il n’apporte pas grand-chose de nouveau) qu’au fait même que ce soit Soros qui l’ait écrit et la New York Review of Books qui l’ait publié.

Par cette publication, cette revue prestigieuse contribue à maintenir "sur le brûleur de devant (de la gazinière)" la dénonciation (en cours) du Lobby juif américain et de ses effets pernicieux sur – je cite, littéralement – "l’avenir de notre planète".

Mis à part le fait qu’il reste attaché à un avenir pour Israël [comme s’il pouvait y en avoir un !? ndt], Soros se goure, quand il fait retomber toute la faute sur l’Aipac, étant donné que c’est l’ensemble de l’establishment juif organisé, avec en particulier les centaines de Conseils de Relations Publiques de la Communauté Juive et de fédérations analogues, d’une côte à l’autre des Etats-Unis, financés par les confortables escarcelles d’opulents juifs partisans d’Israël, qui donne à l’Aipac son ascendant sur Washington et qui fait s’incliner devant ses exigences tous les candidats putatifs à la présidence des Etats-Unis.

Il est curieux de voir Soros, à la fin de son article, se rétracter sur une de ses précédentes déclarations, par laquelle il attribuait la montée des sentiments anti-juifs dans le monde entier aux exactions perpétrées par Israël envers les Palestiniens et, plus généralement, au comportement belliqueux de ce pays vis-à-vis de la communauté internationale.

Manifestement, tout Soros qu’il est, il a tendance à marcher sur des œufs !

Jeffrey Blankfort.

Source : The New York Review of Books

Traduction : Marcel Charbonnier

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