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Algérie - 3 février 2012
Par Youssef Girard
Fils d’un Cadi, Benyoucef Ben Khedda est né le 23 février 1920 à Berrouaghia dans le sud de ce qui était, à l’époque, le département d’Alger. Dans son enfance, il fréquenta l’école coranique et l’école française. Dans les années 1930, il poursuivit ses études au lycée Duveyrier de Blida. Là , il fit la connaissance de plusieurs militants nationalistes révolutionnaires algériens dont Mohammed-Lamine Debaghine, Saad Dahlab, Ramdane Abane, et M’hamed Yazid. Debaghine qui était leur aîné, les encadrait dans leurs activités militantes. Le groupe de lycéens nationalistes lisaient le journal El Ouma, publié à Paris par l’Etoile Nord Africaine.

Au lycée, ces jeunes militants nationalistes furent particulièrement marqués par le rejet de la culture arabo-islamique par le système éducatif français prévalant en Algérie. Ce rejet s’inscrivait dans le cadre de la politique assimilationniste française qui s’efforçait de couper la jeunesse algérienne de ses racines civilisationnelles. Expliquant la réaction des jeunes militants nationalistes à cette politique de dépersonnalisation, Benyoucef Ben Khedda affirmait : « Un autre fait qui a marqué notre adolescence fut la langue arabe enseignée au Collège comme « langue étrangère » au même titre que l’anglais ou l’allemand, alors que c’était notre langue maternelle - la langue officielle étant la langue française -. Cela nous choquait et nous chagrinait car nous aspirions tellement à l’acquérir afin de goûter aux chefs d’œuvre de nos ancêtres et à l’éclat de la culture arabo-islamique qui nous fascinaient littéralement » (1).Â
Nationaliste révolutionnaire, Benyoucef Ben Khedda adhéra officiellement au Parti du Peuple Algérien (PPA) en 1942 alors que le Parti était interdit par les autorités françaises depuis septembre 1939. En 1943, il fut arrêté et torturé par la police française pour avoir participé à une campagne du PPA menée dans la région de Blida, pour lutter contre la conscription des Algériens envoyés en Europe pour combattre l’Allemagne. Après 8 mois de détention, il fut finalement libéré en décembre 1943.
Parallèlement à ses activités militantes, Benyoucef Ben Khedda poursuivait ses études. Après l’obtention de son baccalauréat, il s’inscrivit à la faculté de médecine et de pharmacie de l’université d’Alger en 1943. Il ne parvint à obtenir son diplôme de pharmacien qu’en 1951 en raison d’un retard scolaire résultant de son engagement politique.
Sur le plan politique, il devint membre du Comité central du PPA-MTLD en 1947. Puis, il accéda au poste de Secrétaire général de 1951 à 1954. Durant la crise du PPA-MTLD, en 1953-1954, Benyoucef Ben Khedda fut l’un des principaux animateurs du courant centraliste qui s’opposa au Président du Parti, Messali Hadj. A la veille de l’insurrection du 1ier novembre 1954, le PPA-MTLD avait définitivement éclaté en trois tendances : les messalistes partisans de Messali Hadj ; les centralistes favorables à une direction collégiale ; les activistes partisans du déclenchement d’une insurrection armée capable de transcender les oppositions internes et de libérer l’Algérie.
Arrêté après l’insurrection du 1ier novembre 1954, à laquelle il n’avait pas pris part, Benyoucef Ben Khedda fut finalement libéré en mai 1955. Quelques semaines après sa libération, il adhéra au Front de Libération Nationale (FLN). Il devint le conseiller assistant d’Abane Ramdane à Alger.
En août 1956, au cours du Congrès de la Soumman, Benyoucef Ben Khedda fut désigné comme membre du Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA) et du Comité de Coordination et d’Exécution (CCE) avec Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi, Saad Dahlab et Krim Belkacem. Avec les deux premiers, il dirigea l’organisation de la Zone Autonome d’Alger. Ayant déjà géré L’Algérie libre, l’organe du MTLD, il fut chargé de mettre sur pied le journal du FLN, El Moudjahid.
Quittant Alger après l’assassinat de Larbi Ben M’hidi par les troupes françaises en mars 1957, Benyoucef Ben Khedda se rendit à l’étranger au nom du FLN. Après diverses activités diplomatiques de représentation de l’Algérie, le 9 août 1961, il accéda à la présidence du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA). Il acheva les négociations sur l’indépendance de l’Algérie avec les autorités coloniales françaises et proclama le cessez-le-feu du 19 mars 1962 à la suite des accords d’Evian. La population algéroise en liesse l’accueillit dans la capitale le 3 juillet 1962, jour de la reconnaissance officielle de l’indépendance de l’Algérie par la France.
Durant la crise de l’été 1962, où de multiples fractions issues des rangs du FLN et de l’ALN s’opposèrent, Benyoucef Ben Khedda préféra se retirer afin d’éviter « un bain de sang fratricide ».
Opposant aux gouvernements algériens post-indépendance, le 10 mars 1976, Benyoucef Ben Khedda signa un manifeste avec Ferhat Abbas, Hocine Lahouel et cheikh Mohammed Kheir-Eddine. Les signataires réclamaient la constitution d’une Assemblée nationale constituante élue au suffrage universel direct, la fin du « système totalitaire actuel », l’établissement des « libertés d'expression et de pensée pour lesquelles le peuple algérien a tant combattu » et enfin d’œuvrer « pour un Maghreb arabe uni, islamique et fraternel » c’est-à -dire, notamment, de travailler activement à une réconciliation entre l’Algérie et le Maroc (2).
Après les révoltes d’octobre 1988 et l’instauration du multipartisme, Benyoucef Ben Khedda fonda, avec d’anciens militants du mouvement nationaliste algérien, le parti islamo-nationaliste El Oumma qui se donnait pour but de mettre en œuvre les principes proclamés par la déclaration du 1ier novembre 1954 : « l'Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques » (3).
Afin de contrer l’influence du mouvement islamique, une loi interdisant l’usage de la constante historique « Islam » par les partis politiques sous peine de dissolution fut promulguée par les autorités algériennes. Refusant de se plier à cette loi, El Oumma préféra s’auto-dissoudre. Dans le même temps, Benyoucef Ben Khedda fonda, avec le cheikh Ahmed Sahnoune, l’organisation At-Tadhamoun al-Islami al-Jazaïri - la solidarité islamique algérienne - dont le but était de dénoncer l’état d’exception et les violations des droits de l’Homme ayant suivi l’interruption du processus électoral de janvier 1992.
Musulman convaincu, Benyoucef Ben Khedda considérait que l’islam était la solution aux problèmes rencontrés par les pays arabes et musulmans : « pour chaque problème qu'ils rencontrent, ils [les occidentalisés] se sont tournés vers le « Premier Monde » pour des réponses, des orientations et de l'aide. Ils voient leurs propres sociétés délinquantes et attribuent cette délinquance à son adhésion à la religion et aux traditions. La plupart de l'élite dirigeante du monde musulman appartient à cette école de pensée. Il est temps que nous les invitions à laisser de côté cette hypocrisie et de jeter un regard objectif sur leurs propres sociétés. Ils pourraient découvrir – contrairement à ce qu'ils pensent – que le bon côté de leurs sociétés provient de l'Islam et le mauvais côté de l'hypocrisie et de la défiance de l'Islam » (4).
Après une longue maladie, Benyoucef Ben Khedda est décédé le 4 février 2003. Dans le cadre de son activité politique, Ben Khedda a rédigé cinq ouvrages d’histoire sur la lutte de libération nationale du peuple algérien.
Le texte ci-dessous est l’introduction de son ouvrage Les origines du premier novembre 1954 qui retrace l’histoire du mouvement nationaliste révolutionnaire algérien avant le déclenchement de la révolution algérienne. Dans ce texte, Benyoucef Ben Khedda mit en avant la violence particulière de la colonisation française en Algérie qui était une colonie de peuplement considérée comme un territoire de la République. La violence particulière de cette colonisation s’exprima notamment au travers de la politique ethnocidaire mise en place par les autorités coloniales françaises. Cette politique ethnocidaire visait à faire disparaître l’ensemble des caractères sociaux et culturels du peuple algérien en s’attaquant prioritairement à l’islam et à la langue arabe. Contre cette politique coloniale, Benyoucef Ben Khedda insistait particulièrement sur la dimension culturelle et religieuse de la résistance algérienne : « L’Algérien se réfugia alors au plus profond de son être : ses croyances religieuses et ses traditions ».
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