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Palestine - ISM France

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Palestine -

Critique littéraire : L’Occupation Israélienne ; Palestine Inside Out

Par

Raymond Deane est un compositeur et militant irlandais (www.raymonddeane.com)

Peu de conflits, en particulier des conflits "régionaux", ont donné naissance à ces montagnes d'analyses que celui entre les Juifs israéliens et les Arabes palestiniens. Qu'est-ce qui rend cette situation exceptionnelle, c’est le fait que la guerre inégale d'Israël contre le peuple palestinien se poursuit sans relâche alors que ces livres sont écrits, publiés, lus et parfois critiqués. Pendant la rédaction de cet article, l'État d'Israël a, selon toute probabilité, commis de nouveaux crimes, d’autres Palestiniens ont été tués, torturés ou dépossédés, et le projet sioniste aura inexorablement légèrement avancé - sous la pleine lumière du jour (métaphoriquement, car une bonne partie de ces crimes ont lieu la nuit) : "un autre dunam, une autre chèvre», comme le dit l'ancien adage sioniste au sujet de la colonisation de la terre

Critique littéraire : L’Occupation Israélienne ; Palestine Inside Out

Les critiques de livre professionnels ne se plaindront guerre de cet état de choses. Toutefois, les militants critiques se lasseront rapidement de lire les récits successifs des mêmes séries d'événements, et se demanderont si un nouveau livre digne de ce nom présentera une perspective radicalement nouvelle sur ces événements, et/ou préconisera des nouveaux modes de combat plus efficaces contre l'occupation, et/ou aura le potentiel d'influencer l'opinion publique dans la bonne direction.

Compte tenu de la prolifération mentionnée ci-dessus, il est étonnant que, dans son nouveau livre, L’occupation Israélienne, Neve Gordon puisse affirmer avec un aplomb apparent qu’une "vue d'ensemble de l’occupation" soit "quelque chose qui n'ait pas encore été fait."

Qualifié par l'inimitable Alan Dershowitz d’«exemple odieux d'un Juif ayant la haine de soi et d’un Israélien ayant la haine de soi", Gordon est un universitaire qui, après avoir été grièvement blessé pendant son service militaire sur la frontière nord d'Israël, est devenu directeur de Médecins pour les Droits de l’Homme et membre actif de l'organisation arabo-juive, Ta'ayush.

Compte tenu de ces faits, et du déclaré «engagement dévoué à la cause d’Israël» de Gordon (The Nation 12 Mai 2008), la féroce bave verbale de Dershowitz semble plus narquoise que jamais.

Tout en avançant dans un ordre chronologique approximatif, Gordon organise ses chapitres autour de thèmes spécifiques: "L'infrastructure du Contrôle", "L’Occupation invisible", "Problème d’Identification», «L'Intifada», «Le Principe de Séparation», et ainsi de suite.

Cependant, «L'Occupation Israélienne» est moins une histoire conventionnelle qu’une critique soigneusement argumentée des illusions étatiques du commentaire traditionnel.

Par «étatisme», Gordon veut dire qu’il voit «l'État d'Israël comme un acteur libre mettant en œuvre une politique non gênée par des imprévus" et la résistance palestinienne comme "étant dirigée par des gens qui vivent dans une zone libre et dont les convictions et les actions n'ont pas été façonnées par l'occupation et le contrôle des appareils par Israël."

Par contre, il propose une "généalogie des formes de contrôle israélien et une analyse sur la façon dont elles interagissent ..., en suggérant que les dérives et les contradictions engendrées par les appareils de contrôle aident ... à mettre l'accent sur les modes de pouvoir ... en influençant les choix politiques d’Israël et de la résistance palestinienne." De façon alambiquée, le terme "excès" signifie ici quelque chose comme "des conséquences inattendues."


Peut-être qu’aucun thème dans l’ouvrage ne résonne avec un accent aussi monotone que le fait que les mesures hâtives prises par Israël depuis 1967 lui ont toujours "explosé" au visage. En effet, même quand il a réussi dans ses objectifs, ces succès se sont rapidement transformés en quelque chose d’imprévu et d’indésirable pour l'occupant, maudit soit-il avec cette incapacité à apprendre de l'histoire si caractéristique des régimes coloniaux et impériaux. L’éclatement de la société palestinienne en "Seigneurie de Guerre, à la Somalienne» est en définitive "peu favorable aux propres intérêts d'Israël."


Gordon divise le cours de l'occupation en cinq périodes.

Au début, le gouvernement militaire (1967-80) cherchait à améliorer le niveau de vie des Palestiniens dans les territoires occupés de Cisjordanie et de la bande de Gaza, non par altruisme, mais afin de «normaliser» l'occupation, tout en produisant l'illusion qu'elle était temporaire.

Deuxièmement, la mal nommée Administration Civile (1981-1987) ", représentait la reconnaissance par Israël que les méthodes qu'il avait employées jusqu'ici pour normaliser l'occupation ... ne fonctionnaient pas ainsi qu'un "aveu que l'occupation n'était pas temporaire."

Troisièmement, la première Intifada palestinienne (1987-1993) était une réponse à la contradiction "entre l’insistance d’Israël pour que les Palestiniens se gèrent eux-mêmes ... et ses efforts incessants pour réprimer toutes les manifestations de nationalisme palestinien." La politique de "poigne de fer" de Rabin était, paradoxalement, un signe de l'échec des formes actuelles de contrôle ... car le pouvoir n’est tolérable que dans la mesure où il réussit à cacher une partie de lui-même ..." (l’une des idées les plus simples de Michel Foucault).

Quatrièmement, les années Oslo (1994-2000) représentent la tentative d'Israël de sous-traiter l'occupation "en transformant l’Autorité Palestinienne nouvellement créée en un «sous-traitant". Gordon est magnifiquement cinglant sur Oslo, qui "a réussi à annuler les plus importantes réalisations de l'Intifada", en provoquant "la disparition des vigoureux mouvements populaires et civils" et par la "normalisation" de l'occupation encore une fois.

Plus récemment, la deuxième Intifada palestinienne a vu Israël retirer toutes les légalités - y compris ses propres lois draconiennes et par nature illégales - pour écraser brutalement la résistance palestinienne et, en fait, pour transférer la responsabilité du bien-être de la population de l'Autorité Palestinienne à diverses organisations caritatives.

En prenant exemple sur Foucault et sur le philosophe italien Giorgio Agamben, Gordon analyse le contrôle des appareils et les pratiques d’Israël en termes de trois modes de pouvoir fondamentaux : «disciplinaire, bio-, et souverain." Étant donné que ces modes déteignent les uns sur les autres, le lecteur philosophiquement innocent pourrait trouver leur attribution aux pratiques successives d’Israël quelque peu déroutante.

Cependant, la progression (ou régression) plus large va d'une «politique de la vie" (ce qui implique néanmoins beaucoup plus de morts) après 1967, à la "destruction actuelle de l'infrastructure de l'existence», dans laquelle les Palestiniens sont réduits à un homo sacer, quelqu'un "qui peut être tué sans que cela soit considéré comme un crime» (Agamben).

En précisant davantage sa définition de cette progression/régression comme allant "de la colonisation à la séparation", Gordon prend à nouveau des risques dans sa terminologie. Si une colonisation "tente de gérer la vie des habitants colonisés tout en exploitant les ressources du territoire saisi," une séparation s’intéresse uniquement "aux ressources" sans "assumer, en aucune façon, la responsabilité de la population." Mais il est trompeur de suggérer que cette dernière soit en substance différente de la première, ce qui constitue, comme il le dit, un autre mode de colonisation. Gordon concède de façon implicite beaucoup plus que lorsqu’il utilise l'expression «projet colonial» pour l'occupation israélienne dans son ensemble.

Il y a ceux qui mettront en doute la décision de Gordon de se concentrer sur les conséquences de la guerre de 1967, en dépit de son aveu que «le conflit israélo-palestinien ne peut pas être réduit à l'occupation militaire de la Cisjordanie , de la bande de Gaza et de Jérusalem-Est" et qu’"on ne peut pas comprendre les conflits actuels ... sans tenir compte de l'épuration ethnique qui a eu lieu pendant et après la guerre de 1948. " Avec un peu de chutzpah (ndt : de honte) ; il affirme : "Je me suis intéressé à la façon dont a fonctionné l'occupation militaire israélienne plutôt que d'examiner les causes profondes et les solutions possibles au conflit."

Néanmoins, dans la dernière page, il nous dit :
"... La solution pour résoudre le conflit, c’est de s'attaquer aux incohérences structurelles de l'occupation, dont la plus importante est la distinction qu’a fait Israël entre les Palestiniens et leurs terres. Quand Israël comprendra que les deux ne font qu’un, une solution juste et pacifique pourra être élaborée ... "

Cette formulation du bout des lèvres pourrait susciter des signes de tête des universitaires, donnera difficilement de l’énergie aux militants. Gordon a sans aucun doute approfondi notre compréhension de l'occupation, et pour cela, on doit le saluer : l’adage sentimental "comprendre, c’est pardonner" n'a pas d'application ici. Mais, pour paraphraser Marx, il ne s'agit pas simplement de comprendre l’occupation, mais d’y mettre fin.


Le livre de Saree Makdisi, « Palestine Inside Out: An Everyday Occupation », est une proposition très différente. L'auteur est professeur d'anglais et de littérature comparée à UCLA. Il suggère que son intérêt universitaire "... pour le jeu du langage et de la politique" dans les "poèmes et romans du dix-neuvième siècle" en anglais lui ont bien servi à lire et à écrire sur le conflit israélo-palestinien, dans lequel l'interaction du langage et de la politique a une importance spéciale ... ».

Les doutes sur le fait qu’une telle conviction puisse ne pas être sincère s'évaporent en apprenant que Makdisi est un neveu du défunt grand Edward Said, dont les préoccupations culturelles étaient tellement semblables. En outre, la structure bien-ficelée ("symphonique") de ce livre donne à penser que Makdisi a hérité d'une partie du don pour la musique de son oncle.

Il y a quatre «mouvements» de longueur variable, intitulés symétriquement "Extérieurs", "Intérieurs", "A l’intérieur" et "A l’extérieur", précédés d'une introduction et d’un Coda, et ponctués ( "de façon cadencée"), par des séries de statistiques qualifiées d’«Occupation par les Chiffres" (6 séries), et de "Dépossession, Ségrégation, et Inégalité par les chiffres."

On peut voir également d’autres parallèles entre les deux intellectuels quand Makdisi écrit qu'il est "devenu aussi loin d’être habitué à être un étranger qui ne se sent jamais tout à fait à l'aise comme un «initié» identifié totalement à un groupe ou une nation." Néanmoins, quelques pages de la fin de ce citoyen américain fait référence à «un grand nombre de Palestiniens (y compris à moi-même) ..." Le sentiment d'auto-découverte transmis discrètement au fur et à mesure que le texte de Makdisi progresse est l'un de ses nombreux plaisirs supplémentaires (ou pas si supplémentaires).

Cependant, ces paroles doivent être fortement nuancées. Récemment, lorsqu’Amazon m’a demandé de faire une critique de « Palestine Inside Out from me », j'ai écrit que «’il y a eu des moments où le récit sobre et discret de Makdisi d’une injustice intolérable me forcait à poser le livre, parfois je ne le reprenais pas pendant des jours - mais je le reprenais toujours."

C'était pratiquement un mensonge pieux, puisque je n'ai pas avoué avoir lu rapidement - ou même ignoré - certains des récits les plus horribles de Makdisi sur la souffrance des Palestiniens, qui sont tirés de rencontres personnelles et des affidavits documentées et publiées par des organisations des droits de l'homme..., ou par l’organisation d’anciens soldats de Shovrim Shtika (Briser le Silence) ... " Plus insupportables, et presque illisibles, sont les histoires de malades empêchés d'accéder à des soins hospitaliers nécessaires par le régime arbitraire des checkpoints d’Israël et son récit de la vengeance folle portée contre Naplouse au cours de l'opération «Bouclier défensif» en 2002.

Quand Electronic Intifada m'a demandé de contribuer à cette chronique littéraire, j'ai d'abord refusé, en sachant que je devrais lire le livre de bout en bout et ne rien de sauter.

Après avoir accepté, je ne peux que corroborer ce que j'ai écrit: "Le livre de Makdisi présente les faits de l'occupation israélienne tels qu’ils sont avec une telle clarté que j'ai eu le sentiment que je les découvrais - et en rageant et en pleurant - pour la première fois."

Palestine Inside Out n'est pas une histoire de l'occupation, ou du nettoyage ethnique de 1948, mais une exploration détaillée de la vie quotidienne des gens ordinaires exposés aux ravages d'un projet colonial sadique sans laquelle Makdisi arrive avec beaucoup d'ingéniosité à incorporer tous les faits historiques ainsi qu'une multitude d'informations sur les structures légales et illégales de l'occupation israélienne.

Son but ultime est de démontrer qu'Israël a détruit la possibilité d'une solution à deux États («une impossibilité géophysique"), qui n'a jamais vraiment été souhaitée. En conséquence, en allant de la description à la prescription, Makdisi préconise un seul État démocratique, en proposant notamment que la constitution élaborée en 2007 par Adalah, le Centre Juridique pour les Droits des Minorités en Israël, devrait être traitée comme "un projet de constitution démocratique pour un État laïque et - Bilingue et multiculturel - dans l'ensemble de la Palestine Historique ... où Juifs et Arabes palestiniens pourraient vivre ensemble comme des citoyens égaux. "

Makdisi n'est pas le premier auteur à faire ce genre de proposition, ni le premier à raconter l'histoire terrible qui l'a amené à l’adopter. En effet, en un sens, il n'y a absolument rien de nouveau dans Palestine Inside Out.

Et pourtant, il s'agit d'un livre unique de source d'inspiration, et qui mérite de devenir le livre de base, tant pour ceux qui ne savent rien du "conflit", que pour ceux qui le connaissent trop pour leur propre paix d'esprit.
Un chef-d'œuvre déchirant et qui, peut-on l’espérer, pourrait contribuer à influencer l'opinion publique - même aux Etats-Unis - en faveur de la justice pour les Palestiniens.


Source : http://electronicintifada.net

Traduction : MG pour ISM

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