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Palestine -

De Balfour à Obama : La pensée coloniale sur la Palestine

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Les nations qui doivent leur existence à la dépossession, l'emprisonnement et le massacre de la population indigène ont deux problèmes avec l'histoire : 1. Leur laideur rend difficile leur glorification, 2. Leur essoufflement met en évidence la fragilité de toute revendication à "c'est notre terre". Paul Woodward, "American and Israeli Exceptionalism" (WarInContext.org)

La phrase "Mandat britannique de Palestine" est un lieu commun, dans le discours occidental et sioniste sur la Palestine, présupposé inoffensif et méritant à peine qu'on y réfléchisse à deux fois. Une recherche rapide sur l'internet de ces termes en apparence anodins révèle quelques deux millions de résultats de qualité et utilité extrêmement variées. Il n'y eut cependant rien qui soit un "Mandat britannique" de Palestine ; ce fut et reste une construction coloniale purement européenne/occidentale, une abstraction aux conséquences réelles et désastreuses. En réalité, le peuple palestinien n'a jamais consenti à être occupé par les colonialistes britanniques, pas plus qu'il n'a jamais accepté que sa terre ancestrale soit partagée et donnée à d'autres européens, ni n'a jamais demandé à être "civilisé" par un gouvernement impérialiste qui était complètement ignorant de sa langue, de sa culture et de son histoire. On pourrait dire la même chose du "Mandat français" en Syrie et au Liban, ou du "Mandat britannique" en Irak.

De Balfour à Obama : La pensée coloniale sur la Palestine

Soldats britanniques contre population palestinienne pendant la Grande Révolte arabe de 1936-1939
Le terme "Mandat britannique" a pourtant bien eu son utilité. Il a permis aux historiens et aux partisans du colonialisme de croire que la Palestine était en quelque sorte destinée à la partition, ce qui la rendait "légale" et donc sacrée. Vous voyez, mandat a été donné à la Grande-Bretagne par la Société des Nations en 1922 et ainsi, la Grande-Bretagne, la plus grande nation sur terre, le modèle des Lumières occidentales et de la pensée progressiste, a été obligée de mener sa mission - et ainsi va l'argument. Et le peuple indigène de Palestine ? Comme résumé par Lord Balfour en 1917, ses aspirations, ses droits et son existence même avaient peu ou pas d'importance :

"Le sionisme, qu'il ait raison ou tort, qu'il soit bon ou mauvais, est enraciné dans les traditions séculaires, dans les besoins actuels, dans les espoirs pour l'avenir, d'une importance bien plus grande que les souhaits ou les regrets de 700.000 arabes qui habitent actuellement cet antique pays."

Il importait peu que les Palestiniens fussent toujours la population majoritaire en 1948, malgré des décennies d'immigration juive d'Europe et de Russie soutenue par la Grande-Bretagne. Pas plus qu'il importait que les Palestiniens fussent toujours les propriétaires terriens majoritaires en Palestine, malgré le fait que le Fonds national juif, créé en 1901 à Bâle, en Suisse, ait passé un demi-siècle à essayer désespérément (la plupart du temps en vain) d'acheter des terres en Palestine pour des colonies exclusivement juives. Dans la pensée colonialiste en général, et dans l'idéologie sioniste en particulier, les "traditions séculaires" mythologiques vont de soi et mythologiques et les emphases rhétoriques grandiloquentes l'emportent toujours sur les faits et les réalités historiques.

La même pensée coloniale/raciste prévaut actuellement dans le discours occidental dominant sur le Palestine. Il est supposé, par exemple, que seuls les États-Unis peuvent en quelque sorte résoudre le "problème" palestinien. Il est acquis que la seule superpuissance du monde peut agir comme arbitre et médiateur impartial entre deux côtés (supposément) intransigeants. Pourquoi ? A cause de l'exceptionnalisme américain, bien sûr, parce que l'Amérique est unique, un phare en haut de la colline, le porte-étendard de la démocratie - et ainsi va l'argument. Peu importe que le gouvernement des États-Unis donnent des milliards de dollars à Israël chaque année, l'arment avec le matériel militaire le plus sophistiqué que l'argent peut acheter et l'excusent pour ses crimes continus contre l'humanité avec une couverture diplomatique illimitée et un soutien inconditionnel. Tout comme avec les paroles de Balfour en 1917, le langage magique et incantatoire rend les faits non pertinents.

Cependant, comme avec le soi-disant Mandat britannique et l'exceptionnalisme américain, le langage et le discours colonialistes sont profondément liés aux actes, même injustes, immoraux et violents. Prenez par exemple les tout récents plans israéliens de nettoyer ethniquement trente-mille bédouins palestiniens de leur terre ancestrale dans le Naqab (Néguev). Voici comment un seul titre dans l'édition du 2 juin du Ha'aretz, journal israélien important et organe de presse dominant les présente : "Le bureau de Netanyahu promeut un projet de relocalisation de 30.000 bédouins." Le sous-titre dit : "Un projet vise à améliorer les conditions de vie des Bédouins vivant actuellement dans les villages non reconnus sans les infrastructures nécessaires, ce qui entraîne de graves problèmes environnementaux et autres."

Un plan de dépossession et de nettoyage ethnique devient ainsi la "promotion" d'une "relocalisation" pour de meilleures conditions de vie et le souci de l'environnement. Enfoui profondément dans l'histoire est le fait que les Bédouins sont les propriétaires de la terre sur laquelle ils vivent, une propriété qui est antérieure à l’État israélien, mais même ce fait devient une simple "revendication". On ne trouve nulle part dans l'article un mot sur qui sont réellement les Bédouins : une partie du peuple indigène de la Palestine historique.

Puisque les Bédouins ne sont jamais des Palestiniens dans le Ha'aretz ni dans aucun des grands médias israéliens, mais simplement des "Arabes", on peut donc les relocaliser (c'est-à-dire les nettoyer ethniquement) n'importe où le décide l’État israélien ; en d'autres termes, ils n'ont pas d'histoire, pas de lien à la terre, et pas de relation avec les autres Palestiniens à travers la Palestine historique et la Diaspora. Avec ce seul mot "Arabes", on fait disparaître toutes ces réalités. Ce déni constant de l'identité et de l'histoire des Bédouins palestiniens est en réalité un écho de l'affirmation raciste de Golda Meir, selon laquelle "il n'y a jamais eu de peuple palestinien" et la définition tout aussi odieuse de Balfour sur les Palestiniens en 1917 comme les simples "habitants actuels du pays." De cette manière, on sort les Bédouins du Naqab de leur contexte historique et on les sépare des autres Palestiniens. Car en quoi l'expulsion et la dépossession planifiée des Bédouins palestiniens sont-elles différentes de celles de la majorité des Palestiniens expulsés de Haifa, 'Akka, Jaffa, Safad, Jérusalem ou Beer al-Sabe' (pour ne donner que quelques exemples) en 1948 ? La réponse est simple : il n'y a aucune différence.

En fait, l'ombre de la Nakba, l'expulsion originelle de 1947-1948, continue de planer. Voici par exemple Yosef Weitz, un des architectes du Plan Dalet, songeant en 1941 à la manière de "faire partir" le peuple indigène de Palestine, ainsi que de s'emparer de parties importantes de Syrie et du Liban :

"La Terre d'Israël n'est pas du tout petite, si seulement on la vide des Arabes et si on élargit un peu ses frontières, au nord jusqu'au Litani [fleuve du Liban], et à l'est en incluant les Hauteurs du Golan (...) pendant que les Arabes seront transférés au nord de la Syrie et en Irak." (Nur Masalha, Expulsion of the Palestinians, 134).

Notez comment, exactement comme avec Balfour, les peuples de Palestine, de Liban et de Syrie ne comptent en rien dans la vision répugnante de Weitz ; ils sont des non-personnes, des objets qu'on peut déplacer ici ou là au gré des caprices de la direction sioniste. Notez aussi la manière cavalière avec laquelle Weitz dessine les frontières de son futur État avec un mépris total pour les peuples de la région, comme un enfant traçant des lignes au hasard sur un morceau de papier.

Et maintenant voici Tzipi Livni (l'une des forces motrices de l'Opération Plomb Durci), une voix soi-disant modérée et progressiste de la politique israélienne actuelle, dans un discours à un groupe d'étudiants du secondaire en 2008 sur ce qui pourrait arriver aux citoyens palestiniens de l’État dans le cas d'une solution à deux États :

"Ma solution pour maintenir un État d'Israël juif et démocratique est d'avoir deux États-nations avec certaines concessions, et avec des lignes rouges claires (...). Et entre autres choses, je dirai aux habitants palestiniens d'Israël, ceux que nous appelons les Arabes israéliens, 'votre solution nationale est ailleurs'." (Jerusalem Post, "FM takes heat over Israëli Arab remark", December 11, 2008).

Plus de soixante-dix ans plus tard, la pensée coloniale sioniste n'a pas changé - les Palestiniens sont perçus comme de simples pions sur un échiquier qu'on peut déplacer pour maintenir l'"État d'Israël juif et démocratique." Il ne vient jamais à l'esprit de Livni qu'il n'y a rien de démocratique ou de juif dans le nettoyage ethnique tellement elle a intériorisé sa propre propagande. Peut-être choisit-elle ses mots avec plus de subtilité que Weitz ou Balfour, mais le racisme reste le même.

L'ensemble du récit historique d'Israël est construit sur cette fabrication coloniale de mythes, cet effacement des faits historiques, ces euphémismes, ces dérobades et ce déni flagrant de la réalité : la Palestine était "une terre sans peuple pour un peuple sans terre," "les Israéliens ont fait fleurir le désert," "Israël est la seule démocratie du Moyen-Orient," "l'armée israélienne est l'armée la plus morale au monde," "Israël est la lumière des nations," "nous sommes dans un environnement dur," "nous n'avons pas de partenaires de paix," "les Arabes ne comprennent que le langage de la force," etc. etc.

Les attaques quasi quotidiennes contre les Palestiniens tant dans les territoires occupés qu'en "Israël" lui-même et le vol ininterrompu de la terre et de la culture palestiniennes sont la plupart du temps expliqués en utilisant ces faux-fuyants linguistiques et ces mensonges manifestes, comme chaque guerre israélienne depuis la création de l’État, ce qui fait penser à la fameuse maxime de Tacite : "Ils pillent, ils massacrent et ils volent : ils appellent cela comme la construction de l'Empire, et quand dans leur sillage il ne reste qu'un désert, ils appellent cela la paix."

Les colonisateurs et les conquérants se sont toujours servis du langage comme d'une arme contre les colonisés et les occupés. Dans la mentalité impérialiste/coloniale, le langage est le plus souvent utilisé par ceux qui ont le pouvoir pour fabriquer, embrouiller, déshumaniser et dominer. C'est un outil utilisé pour justifier les crimes passés et pour excuser les prochains. Avec le colonialisme de peuplement en particulier, le langage sert à dénigrer ou même à effacer l'histoire et la culture de la population indigène.

Comme l'a écrit récemment Nurit Peled-Elhanan, professeur israélienne de littérature comparée à l'université hébraïque de Jérusalem, "L'apartheid israélien n'est pas seulement un ensemble de lois racistes, c'est un état d'esprit, façonné par l'éducation. On enseigne aux enfants israéliens, depuis leur plus jeune âge, que les citoyens "arabes" et les "Arabes" en général sont un problème qui doit être résolu, éliminé d'une manière ou d'une autre (...). L'éducation israélienne réussit à construire des murs mentaux qui sont bien plus épais que le mur de béton qui est en construction pour incarcérer la nation palestinienne et cacher son existence à nos yeux. (...) Les Israéliens ne considèrent pas les Palestiniens comme des êtres humains semblables à eux, mais comme une espèce inférieure, qui mérite beaucoup moins." (Independent Online/Daily News, "How racist laws imprison a nation", November 3, 2011).

Si les juifs israéliens désirent sincèrement une paix juste et durable, ils feraient bien de commencer par se débarrasser une bonne fois pour toutes de cette mentalité coloniale omniprésente et pernicieuse et de l'illusoire langage dominateur qui l'accompagne, et apprendre à voir les Palestiniens comme leurs pleins égaux, ni plus ni moins.

D'un autre côté, il ne faut pas attendre des Palestiniens qu'ils acceptent leur dépossession, leur nettoyage ethnique ou leur statut actuel d'occupés ou de citoyens de seconde classe sur leur propre terre comme une réalité définitive, car non seulement ce serait contraire à l'éthique et injuste, mais, comme cette acceptation équivaudrait à une reddition, cela n'arrivera jamais.

Source : The Palestine Chronicle

Traduction : MR pour ISM

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