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Palestine - ISM France

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Israël -

Des soldats israéliens évoquent des assassinats arbitraires perpétrés par l’armée ainsi qu’une culture de l’impunité

Par

D’une distance de 70 mètres, et par le viseur d’une mitraillette, Assaf pouvait distinguer que le Palestinien avait une vingtaine ou une trentaine d’années, qu’il n’était pas armé et qu’il ne tentait pas de fuir devant un tank israélien.
Mais ces détails n’avaient pas beaucoup d’importance, étant donné que les ordres qu’avait reçus Assaf tenaient en six mots : "Tire (1) sur (2) tout (3) ce (4) qui (5) bouge (6) !"

Le soldat Assaf, de l’armée israélienne, a donc appuyé sur la gâchette, tirant des dizaines de balles.
Le corps [du Palestinien], fit de son cêté ce qu’on attendait de lui qu’il fît : il tomba donc à terre. "Il s’est mis à courir, et j’ai commencé à tirer, oh… l’affaire de quelques secondes. Eh ouais ; il est tombé... Mais j’étais devenu comme une machine : 'Je tire – je ME tire – et puis voilà…' Nous n’en avons plus jamais reparlé…"


On était en été 2002, et Assaf et son unité blindée avaient reçu l’ordre de pénétrer dans la ville de Deir al-Balah, dans la bande de Gaza, à la suite de tirs d’obus de mortiers contre des colonies juives voisines.
Assaf a déclaré au Guardian avoir reçu les ordres suivants : "Tous ceux que vous voyez dans la rue, vous les descendez !", commentant : "C’est ce que nous nous apprêtions à faire, tout simplement…"

Ce n’était pas la première fois qu’Assaf avait tué un innocent, à Gaza, pour respecter les ordres reçus, mais après sa démobilisation, il a commencé à s’interroger sur ce à quoi il avait contribué.

"La raison pour laquelle je vous raconte tout ça, c’est que je veux que l’armée réfléchisse à ce qu’elle nous demande de faire, à savoir, descendre des gens désarmés. Je ne pense pas que ça soit légal…"

Assaf n’est pas seul dans son cas.
Ces derniers mos, des dizaines de soldats, dont le fils d’un général, tous démobilisés depuis peu, ont franchi le pas et se sont mis à partager leurs histoires : comment on leur a donné l’ordre, au cours des briefings, de tirer expressément afin de tuer des personnes non-armées, avec la garantie d’une immunité totale. »

Ces soldats ont été mis en contact avec nous [The Guardian] par l’intermédiaire de l’association Breaking the Silence [Briser le silence], un groupe de pression d’anciens militaires qui veulent que les Israéliens regardent en face la réalité de leurs actions militaires. Ce groupe a insisté sur le respect de l’anonymat de ses témoignages, afin de protéger les soldats de toutes poursuites judiciaires et de toutes représailles.

Bien que les soldats soient peu nombreux à élever la voix, leurs témoignages reflètent une culture généralisée de l’impunité, estime Sarit Michaeli, de l’association israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem.

« Durant la première intifada, il y avait des règlements écrits concernant les opérations militaires. Depuis la deuxième intifada, ce n’est plus le cas, et les règles, s’il en existe, sont tenues secrètes. Cela laisse un très large espace à l’interprétation, tant aux officiers qu’aux simples soldats », a-t-elle indiqué.

D’après B’Tselem, ce sont quelque 3 269 Palestiniens qui ont été tués par les forces israéliennes de sécurité, en un peu moins de cinq ans.
Parmi ces tués, on estime qu’environ 1 700 étaient des civils, parmi lesquels 654 mineurs.

D’après l’armée, elle aurait effectué, durant la même période, 131 enquêtes pour mauvaise utilisation des armes par des soldats, qui ont abouti à 18 mises en examen et 7 condamnations. Les témoignages recueillis par nos soins [The Guardian] et l’association Briser le silence ont entraîné l’ouverture de 17 instructions supplémentaires pour des cas d’activité criminelle présumée.

Le nombre des morts, le témoignage des soldats et le petit nombre d’inculpations semblent contredire les objectifs proclamés de l’armée israélienne : « Les soldats n’utiliseront pas leurs armes ni la force afin de toucher des êtres humains qui ne sont ni des combattants ni des prisonniers de guerre [sympa, pour les prisonniers de guerre…, ndt] ; ils feront tout ce qui est en leur pouvoir afin d’éviter de porter atteinte à leur vie, à leur intégrité physique, à leur dignité et à leurs biens », proclame le site ouèbe de l’armée israélienne [« Forces Israéliennes de Défense » (on se pince… ndt) « Tsahal »].

La doctrine de « Tsahal » situe l’état de droit manifestement au-dessus des convenances militaires : « Les soldats de « Tsahal » veilleront méticuleusement à ne donner d’ordres que légaux et se dispenseront d’obéir à d’éventuels ordres manifestement illégaux. »

En dépit de ses alarmes au sujet de la légalité, Assaf dit qu’il mettra en application les mêmes ordres, à nouveau, quand il retournera effectuer une période de réserviste dans l’armée.

Un autre soldat, Moshe, nous a dit [nous = The Guardian] que lui-même et ses camarades avaient été soumis à des pressions visant à les forcer à obéir à des ordres illégaux de « viser pour tuer ». Dans le cadre de leurs cours de formation pour l’accès au grade de sergent, ses camarades et lui se sont vu ordonner de monter des embuscades, à Jénine, en mai 2003. Il a indiqué qu’il y a eu « des pressions pour qu’il y ait des morts ».

Avant l’opération, les soldats ont été briefés ainsi : « Vous êtes à la recherche d’hommes armés. Mais vos cibles incluent aussi des enfants et des adolescents qui ont tendance à monter sur vos transports de troupes blindés [armoured personnel carriers – APC], tandis que vous vous frayez un chemin dans les ruelles. Il y a même eu des cas où des mitrailleuses ont été piquées, sur des APC… »

"On nous a dit expressément que nous devions simplement attendre qu’il y en ait un qui monte sur un de nos APC ; nous avions la consigne de tirer pour tuer", a raconté Moshe.
"Après un jour ou deux, un gamin de douze ans a escaladé un des APC. Il y a eu des tas de conjectures, concernant l’âge qu’il pouvait bien avoir. D’abord, on a dit qu’il avait huit ans. Un peu plus tard, il en avait 12… Enfin, bref ; le gosse est monté sur un APC, et un de nos tireurs d’élite l’a dégommé. La compagnie d’à-cêté avait eu elle aussi un incident avec un gamin, ou un ado, qui avait été tué…"


Les statistiques compilées par l’Observatoire palestinien des Droits de l’homme [Palestinian Human Rights Monitoring Group] montrent que le 14 mai, Diya Gawadréh, treize ans, a été tué par balle. Kamal Amjad Nawahda, treize ans, s’est fait tirer dessus par des soldats israéliens le 22 mai. Il est décédé le 27.

Moshe nous a dit qu’une fois retourné dans son unité de paras, plusieurs incidents se sont produits, dans lesquels des enfants et des adolescents [palestiniens] ont été tués par des tirs visant leurs jambes et leurs poitrine.

La réaction, a-t-il expliqué, était la suivante : « Bon, O.K., des gamins se font tuer, soit… Pour un [simple] soldat, c’est cool : ça n’a aucune espèce d’importance. Et un officier, y va se prendre quoi, pour un truc comme ça ? Bof… j’sais pas, moi,… une amende de 100 ou 200 shekels [~ 20 – 40 euros]… , au grand maxi… ?»

Thème récurrent dans le témoignage des soldats : le désir de venger les victimes israéliennes et d’infliger une punition collective aux Palestiniens.


Mai 2004 fut un mauvais mois à passer, pour l’armée israélienne à Gaza. Quatre soldats ont été réduits en pièces après que leur APC bourré d’explosifs eut heurté une mine placée sur le bas-cêté de la route, dans la ville de Gaza. L’armée récupérait à peine du choc encaissé que sept autres soldats étaient tués dans un incident similaire à Rafah, à l’autre extrémité (sud) de la bande de Gaza. En réplique, l’armée a lancé une opération « visant à sécuriser les parages, au long de la Route Philadelphie [frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte] et de s’assurer qu’elle serait débarrassée des terroristes », a indiqué le major général Dan Harel, le commandant local.

Des milliers de Palestiniens furent chassés de chez eux, et près de cinquante ont perdu la vie, dont entre le quart et la moitié étaient des civils. D’après Rafi, un officier de la Shaldag (une unité dépendant de l’armée de l’air), toute cette mission n’avait d’autre but que la revanche. "Les commandants avaient dit de tuer autant de Palestiniens que possible", a-t-il rapporté.

Lui et ses hommes avaient reçu l’ordre de tirer sur quiconque avait l’air de toucher le sol, car il aurait pu s’agir de quelqu’un en train de déposer une mine sur la route, ou encore toute personne vue sur un toit ou une terrasse, car il aurait pu s’agir de quelqu’un en train d’observer les mouvements des troupes israéliennes dans un but militaire, sans égard pour le fait qu’il s’agisse de gens armés, ou non.

Asma Moghayyer, 16 ans, et son frère Ahmad, 13 ans, ont été abattus tandis qu’ils ramassaient du linge mis à sécher à un fil d’étendage, sur leur terrasse. L’armée israélienne a asséné mordicus que ces deux enfants avaient été « tués par une mine ». Toutefois, des journalistes qui s’étaient rendus à la morgue ont indiqué qu’ils n’avaient vu d’autre blessure, sur le corps de ces deux enfants, qu’un trou dans la tête de l’un et de l’autre, laissé par une balle.

"La vérité", a dit Rafi, "c’est qu’ils ont été abattus par un soldat israélien, obéissant à des ordres très clairs d’abattre quiconque aurait été aperçu sur une terrasse, quel qu’ait pu être son rêle dans le conflit".

Rafi dit que l’impression générale qu’il a conservé de l’opération est une impression de « chaos » et de « recours arbitraire à la force ». « Gaza était considéré comme un défouloir pour tireurs d’élite. »

Eli, sergent d’intendance dans les paras, avait été envoyé pour une mission de rafle dans le camp de réfugiés Askar, à Naplouse, le 27 novembre 2002, en plein mois de Ramadan. Il a vu une autre escouade de soldats apercevant un homme, dans la rue, à l’aube.
"Ils ont crié : « Wa’’ef ! » [Arrête-toi !, en arabe]. L’homme prit la fuite ; ils se mirent à lui tirer dessus, on aurait dit qu’il chassaient un gibier. "

"Ils ont vu aussi qu’il portait quelque chose, et ils ont eu peur qu’il se soit agi d’une bombe. Ils l’ont dézingué et, pour être bien sûr qu’ils l’avaient « terminé », ils lui ont balancé une grenade, et puis ils lui ont encore tiré dans la tête…", a raconté Eli.

L’homme, âgé de vingt-quatre ans, s’appelait Jihâd Mohammad An-Nâtûr. Il portait un tambour, avec lequel il avait l’intention de réveiller les habitants du camp de réfugiés, avant le lever du soleil, afin qu’ils puissent déjeuner avant de devoir respecter le jeûne du Ramadan.
C’est une tradition locale ; le tambourinaire qui se charge de ce rêle est appelé « musahharatî ». « Personne n’avait pris la peine de nous en avertir, et c’est à cause de ça que ce brave type est mort ! », a raconté Eli à l’association Briser le silence.

La vague d’attentats suicides qui commença à déferler en 2001 avait donné le sentiment à bien des soldats israéliens que leurs familles et leur pays étaient soumis à une attaque très grave, et cela contribua à créer une culture dans laquelle les crimes de l’armée ne posaient aucun problème.

Livrant son témoignage à l’association, Avi a raconté qu’un soldat de son unité avait pu s’en tirer sans être aucunement inquiété, après avoir assassiné un Palestinien innocent. Sergent dans les paras, Avi était en opération à Hébron, le 13 octobre 2000, quand il entendit un de ses hommes tirer de la position d’observation, juste au-dessus de lui. « [On a laissé faire…] On savait que ce type était fou, dans sa tête… » a-t-il dit.

Ce soldat a nié avoir tiré, mais il a été démenti par un film tourné par une unité du renseignement. « On voit un enregistrement video de quelqu’un qui tire en direction de la placette – dans la direction de quelqu’un tout juste en train de finir de sortir quelque chose de sa voiture. Un homme jeune, d’une vingtaine d’années… L’homme est atteint dans le dos. Le lendemain, on nous apprenait qu’il était mort. »

Cet homme, c’était Mançûr Tâhâ Ahmad, 21 ans, un marchand de café ambulant, qui laisse après lui son épouse et trois enfants. Avi dit : "On lave notre linge sale en famille, alors le commandant de la compagnie a décidé d’occulter cet événement." Il a subtilisé la cassette video, et le soldat a été condamné à 35 jours de corvée de chiottes… après quoi, il est revenu à la compagnie.

Tous les soldats, à l’exception d’Assaf, ont été choqué par ce qu’ils ont vécu, mais ils ne savent pas trop quoi faire. " La doxa concernant la pureté éthique de l’armée israélienne est tellement fondamentale, pour la société israélienne", a expliqué Rafi, "que les gens ne veulent pas entendre la réalité."

Le colonel Liron Libman, procureur militaire général, a dit que ces témoignages, révélés par Briser le silence, avaient conduit à 17 ouvertures d’instructions, dont certaines étaient toujours en cours.

L’examen des témoignages, a-t-il indiqué, a montré que certains étaient exagérés et que certains autres se fondaient sur des ouï-dire. Toutefois, les incidents décrits au quotidien The Guardian et à l’association Briser le silence par les soldats sont concordants avec des morts enregistrés par diverses associations de défense des droits de l’homme, ainsi que par les médias.


Le colonel Libman a indiqué que son service est indépendant de l’armée et qu’un enquête criminelle pourrait être diligentée sur la base de témoignages des médias, d’organisations non-gouvernementales, de sources palestiniennes et de plaintes émanant des rangs de l’armée.

"Toutefois, en raison de la nature de la situation, que nous qualifierions de conflit armé, sinon de guerre, il n’est pas envisageable d’enquêter sur la mort de tous les civils palestiniens [tués]", a-t-il conclu.

Source : The Guardian

Traduction : Marcel Charbonnier

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