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Moyen-Orient -

Hamas et le nouveau/vieux croissant américain

Par

Article publié sur Al-Jazeera le 21 août 2012. Joseph Massad enseigne la politique arabe moderne et l'histoire intellectuelle à l'Université Columbia à New York.

Si l'on considère que ce qu’on a appelé « le printemps arabe » a résulté dans l’arrivée au pouvoir des Frères Musulmans en Égypte et d’un mouvement islamiste similaire en Tunisie, et dans le renforcement des Jihadistes sectaires et tribalistes déguisés en « combattants pour la démocratie » en Libye et en Syrie (nonobstant les soulèvements populaires au Bahreïn et au Yémen), il n’en reste pas moins que la récente admission du Hamas au sein des forces qui, non contentes de ne pas menacer les intérêts américains dans la région, aimeraient les consolider, est une transformation remarquable.

Hamas et le nouveau/vieux croissant américain

29 janvier 2012, première visite de Khaled Mish'al à Amman depuis 1999 : de g. à dr. Moussa Abou Marzouq, n°2 du bureau politique du Hamas, Khaled Mish'al, chef du bureau politique du Hamas, le prince du Qatar Sheikh Tamim bin Hamad et le roi Abdallah de Jordanie (AP Photo/Mohammad Hannon)
Le Qatar a joué un rôle primordial dans la mise en valeur de la légitimité internationale non officielle du Hamas au sein des peuples de la région, et de son extension des alliés du Tiers Monde aux gouvernements arabes et occidentaux. Cependant, la solide victoire législative du Hamas en 2006, une première pour un parti islamiste dans le monde arabe, facilitée par le Qatar, ne lui a pas donné une légitimité pourtant bien méritée aux yeux des États-Unis, la plus formidable force anti-démocratique de la région et du monde.
Tout au contraire, cette réussite a poussé les USA, Israël et l’autorité palestinienne collaboratrice à monter un coup d’État en vue de priver le Hamas du fruit de sa victoire. Le Qatar et la direction du Hamas ont alors compris que la stratégie électorale ne suffisait pas pour écarter le Fatah des commandes de l’autorité palestinienne, et par la suite ont réalisé que le « printemps arabe » pouvait s’avérer porteur d’intéressantes nouvelles occasions à cet égard.

Lentement mais sûrement, le Hamas est sorti de la Syrie et est en train de se retirer de l’alliance Iran-Syrie-Hezbollah qui menace la stratégie US-israélo-saudienne dans la région, non seulement par le transfert de sa direction de Damas au Qatar, mais également par un effort de réhabilitation massive en Jordanie dont, pour rappel, le roi Abdallah avait banni la direction du Hamas en 1999 sur les ordres des USA et d’Israël.

La politique électorale jordanienne

Dès lors que le Hamas accélère les concessions et la réassurance au profit des intérêts américains en empruntant le chemin précédemment suivi par le Fatah, l’autorité palestinienne est de plus en plus inquiète de sa situation actuelle et de son discrédit croissant aux yeux d’Israël et des USA. Par ailleurs, les dictateurs arabes protégés et soutenus par les USA n’ont jamais craint un seul genre d’opposition interne à leur pouvoir, à savoir l’opposition qui se propose de servir les intérêts impérialistes états-uniens aussi loyalement qu’eux.

Cette crainte a toujours été bien fondée, notamment en Égypte où les USA courtisent depuis plus de quinze ans les Frères Musulmans dont la direction néolibérale, constituée d’hommes d’affaires, a donné des garanties sur son entière conformité et collaboration avec la politique états-unienne, de manière encore plus satisfaisante que Moubarak. A ce titre, signalons le prompt dégagement du centriste Abdel al-Moneim Aboul Fotouh (d’abord par son exclusion du parti ensuite par sa défaite électorale) au profit de la droite néolibérale des Frères Musulmans représentée par le millionnaire Khairat al-Shater.

Rappelons que l’ouverture états-unienne à ce qu’ils appellent les islamistes « modérés » a été soutenue par de nombreux stratèges sionistes et israéliens qui n’ont jamais cessé de débattre de l’utilité de telles alliances et de leurs fruits à long terme pour la colonie de peuplement juive.

L’autorité palestinienne contrôlée par le Fatah préfère, comme les autres dictatures arabes, un Hamas qui menace les intérêts des USA et craint plus que la peste un Hamas qui est disposé à les servir aussi bien, sinon mieux, qu’elle. La récente flexibilité du Hamas sur cette question, instiguée par le Qatar, a déclenché l’alarme dans les couloirs de l’autorité palestinienne. Et les révélations de Al Jazeera sur le probable empoisonnement et assassinat de Yasser Arafat tombent à point nommé pour sonner le glas de l’autorité palestinienne une fois pour toutes. Enfin, la dernière futile tentative de l’autorité palestinienne, soutenue de manière ambiguë par les Saoudiens, d’adhésion aux Nations Unies apparaît comme un essai désespéré d’échapper au naufrage.

Pour ce qui concerne le marécage de la politique électorale jordanienne, et j’utilise le terme « électorale » dans un sens très général, on constate l’existence d’un large mouvement d’opposition depuis un an et demi, dont les leaders sont des Jordaniens transjordaniens et des ex-cadres du régime (de toutes origines géographiques) récemment tombés en disgrâce ou du moins rejetés hors du centre de décision.

La majorité des Jordaniens Palestiniens sont restés muets durant ce processus, tellement ils sont terrorisés par la discrimination institutionnalisée continue à leur encontre, qui inclut une dénationalisation inconstitutionnelle, et par le chauvinisme d’une partie substantielle des nationalistes transjordaniens, dont certains appellent à la dénationalisation des citoyens jordaniens palestiniens et à leur expulsion du pays.

La cause anti-palestinienne

La cause anti-palestinienne des cercles chauvinistes transjordaniens (de droite et de gauche) est si répandue que de nombreux éléments appartenant aux mouvements réformistes et révolutionnaires qui sont à la tête de la lutte pour la démocratie dans le pays considèrent que leur combat légitime pour la démocratie et contre la dictature du régime et leur chauvinisme anti-palestinien constituent une seule et même bataille. Ils espèrent que la démocratie remettra le pouvoir là où il devrait être soit aux mains des Jordaniens transjordaniens et en privera la monarchie, considérée par les chauvinistes, en dépit des évidences sur le terrain et des faits historiques, comme acquise aux intérêts jordaniens palestiniens.

Le fait que le roi Abdallah soit marié à une Palestinienne née au Koweit, et que Hussein, son fils et prince héritier, soit par conséquent à moitié Palestinien, n’est sans doute pas étranger à cette position. Les chauvinistes, qui n’ont jamais été dérangés par le fait que le roi lui-même soit à moitié britannique et que le précédent prince héritier (son frère Hamzah) soit à moitié américain, estiment probablement que, contrairement aux Britanniques et aux Américains, les Palestiniens ont des visées impérialistes sur la Jordanie !

De toutes façons le calendrier des réformes semble bien clos en Jordanie jusqu’à nouvel ordre dans le cadre de la politique ultra conservatrice du gouvernement du premier ministre Fayez al-Tarawneh, sur instructions du Palais et de l’ambassadeur des USA, et de l’omniprésence des Moukhabarate (services généraux) jordaniens. Cette politique insiste sur le rejet de la réforme de la loi électorale anti-démocratique qui marginalise la majorité des Jordaniens (notamment les Jordaniens palestiniens) et sur la tenue d’élections avant la fin de l’année malgré la menace de boycott proclamée par l’ensemble des forces politiques importantes du pays.

Photo
Le Premier ministre jordanien Fayez al-Tarawneh [EPA]


D’ailleurs Fayez al-Tarawneh, dont l’éducation en démocratie électorale est au mieux limitée, a menacé de criminaliser les appels au boycott des élections en suggérant que les personnes qui ne voteraient pas seraient passibles de poursuites pénales.

Pendant ce temps, certains anciens serviteurs du régime, tels que Marwan Muashsher (ex-ambassadeur en Israël et aux États-Unis et ex-ministre), qui appartient à l’élite politique loyaliste en faveur des réformes, ont lancé (avec les Frères Musulmans et autres groupes d’opposition) un appel en faveur de la réforme de l’actuelle loi électorale en vue de désamorcer la mobilisation populaire contre le régime et de mettre un terme aux aspects les plus criants de la discrimination institutionnalisée contre les Jordaniens-Palestiniens.

Selon ces élites réformistes, de telles mesures serviraient à renforcer le régime et le gouvernement en lui appliquant une couche de vernis démocratique qui sera inévitablement neutralisé à terme par le traditionnel régime de co-optation des membres de l’assemblée nationale. Contrairement aux Frères Musulmans et à une large partie de l’opposition populaire qui réclament des réformes constitutionnelles en vue de limiter le pouvoir absolu du roi, les anciens serviteurs du régime limitent leurs ambitions à la seule réforme de la loi électorale.

Fatah et Hamas

Ces élites réformistes semblent ignorer que, quand bien même la Jordanie disposerait de la plus représentative et démocratique loi électorale du monde, qu’elle procèderait aux plus libres élections (en comparaison avec les précédentes élections législatives que même des premiers ministres admettent avoir été truquées) et qu’elle mettrait un terme à la discrimination anti-palestinienne institutionnalisée, aucune de ces mesures importantes ne garantirait la démocratie dans le pays, essentiellement en raison des limitations constitutionnelles du pouvoir du parlement jordanien qui est susceptible d’être dissolu au gré du bon vouloir du roi qui dispose du pouvoir absolu inscrit dans la constitution.

La très faible participation au scrutin législatif en Jordanie montre clairement que la stratégie du premier ministre ne fonctionne pas. Pour palier ce problème, le gouvernement a poussé le Hamas et le Fatah à se disputer les faveurs du régime jordanien dans sa lutte contre les réformes démocratiques. Les deux organisations palestiniennes ont sauté sur l’occasion de servir les intérêts du régime et du gouvernement dans le pays, pour le Fatah dans une tentative de sauver le peu de légitimité qui lui reste et en ce qui concerne Hamas dans une tentative de prouver son engagement aux côtés des intérêts états-uniens.

Fatah et Hamas ont été sollicités pour mobiliser les citoyens Jordaniens palestiniens, notamment ceux qui vivent dans les camps de réfugiés et qui demeurent en dehors de la mobilisation populaire actuelle, et les pousser à s’inscrire sur les listes électorales de manière à neutraliser l’appel au boycott de l’opposition. Le Hamas a même été sollicité en la personne de Khaled Mish'al (l’un des plus importants leaders du Hamas qui avait été inconstitutionnellement interdit d’entrée sur le territoire en sa qualité de citoyen jordanien, par le roi Abdullah en 1999) aux fins de convaincre les Frères Musulmans jordaniens de renoncer au boycott et de participer aux élections.

L’enjeu de la compétition entre le Hamas et le Fatah consiste aujourd’hui à se montrer le plus efficace au service des intérêts états-uniens en Jordanie. Parallèlement le Qatar s’emploie à rassurer les Américains, avec un succès croissant, et à leur garantir que la prise du pouvoir politique par des forces islamiques, spécifiquement les Frères Musulmans et autres groupes apparentés, est la meilleure option qui leur reste pour stabiliser la région pendant les dizaines d’années à venir, sans que leur stratégie impérialiste ne soit en quoi que ce soit mise en cause, et ses efforts en vue de ramener le Hamas dans le giron de la stratégie états-unienne pourraient être bientôt couronnés de succès.

Les efforts du Qatar vis-à-vis du Hamas s’inscrivent dans le cadre plus large de son soutien aux Frères Musulmans en Égypte et au parti Ennahda en Tunisie, ainsi qu’aux Frères Musulmans en Syrie et aux diverses forces islamistes en Libye. N’oublions pas que le récent déménagement de Khaled Mish’al au Qatar n’est pas le premier. Lorsque le roi Abdullah l’avait banni de Jordanie en 1999, le dirigeant du Hamas s’est installé au Qatar qu’il a ensuite quitté en 2001 pour la Syrie, sous la pression des USA et d’Israël à l’époque, tout en demeurant le contact le plus haut placé entre le Hamas et le Qatar.

Le même vieux croissant américain

Pendant ce temps, l’autorité palestinienne est en train de se noyer dans ses propres miasmes de corruption, de tyrannie et de collaboration avec les Américains et les Israéliens. Le fait qu’elle n’a désormais plus grand-chose à donner à Israël et aux Etats-Unis est le facteur qui déterminera sa survie ou sa mort et le renforcement de la légitimité du Hamas aux yeux des USA et d’Israël. On ne sait pas si et quand le Hamas va déclarer aux Américains, suivant l’exemple humiliant de Arafat en 1989, que sa charte est « caduque » et que sa résistance anti-coloniale était effectivement du « terrorisme », et qu’elle y « renonçait » désormais.

On ne sait pas non plus quel genre d’opposition et de résistance à cette nouvelle transformation politique existe au sein du Hamas. Tandis que l’intox bat son plein dans les médias arabes au sujet d’un « printemps » palestinien longtemps attendu en Cisjordanie , il reste à savoir si cette campagne facilitera ou non la processus de substitution du Hamas au Fatah.

En Égypte et en Tunisie, le pouvoir des Frères Musulmans et du parti Ennahda rencontre des oppositions actives (et pas seulement de la part des forces contre-révolutionnaires des anciens régimes qui demeurent bien vivantes), des réactions populaires de contre-pouvoir et une insistance populaire en faveur d’un mode de gouvernance démocratique. De plus, les Frères Musulmans ont des limites idéologiques qu’ils ne peuvent pas franchir facilement en ce qui concerne les relations avec Israël, ce qui garantirait que les demandes américaines sur ce point ne soient pas entièrement satisfaites.

La pression populaire exercée sur les nouveaux régimes devrait aussi limiter leur entière conformité à la stratégie états-unienne, notamment dans son aspect économique. Quoi qu’il en soit, il reste à voir dans quelle mesure ces régimes pourront accommoder les intérêts états-uniens en faveur desquels ils sont sincèrement engagés.

En Libye, l’instabilité du nouvel ordre persistera dans le futur proche, et en Syrie, le régime a récemment réaffirmé son ascendant militaire sur les jihadistes à Damas et à Alep qui ont kidnappé le mouvement pro-démocratique. En conséquence, et de plus en plus, le résultat de la situation syrienne n’est plus assuré, comme il l’a été auparavant, de garantir les intérêts états-uniens, saoudiens et qataris.

Tandis que le Hamas est peu à peu admis dans le camp états-unien, le nouveau « croissant » qui devrait dominer (une partie de) la région ne sera plus du tout « shiite », ni anti-américain, comme la propagande des USA et des Saoudiens l’a proclamé pendant les dix dernières années, mais redeviendra le bon vieux croissant américain, mené par les vieux régimes tyranniques et les Frères Musulmans et leurs affiliés triomphants. Que ce plan soit celui que les Américains entendent appliquer pour la région est évident, mais la réussite de ce plan en revanche est loin d’être certaine.


Version de l'article en arabe :
http://www.al-akhbar.com/node/145116



Source : Al Jazeera

Traduction : Nadine Acoury

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