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Israël -

Ilan Pappe : Seul sur les barricades

Par

L’onde de choc qui a frappé de plein fouet l’université israélienne la semaine dernière, après la décision de boycott prise par l’Association des Professeurs d’Université Britanniques (AUT - Britain's Association of University Teachers) à l’encontre des universités de Haïfa et Bar-Ilan n’avait pas atteint le Dr. Ilan Pappe, cet universitaire israélien au centre de ce qui est devenu un véritable tollé, car il était en voyage d’agrément en Thaïlande, en compagnie de son épouse et de ses enfants.

Là-bas, M. Pappe faisait de l’escalade, se promenait à dos d’éléphant et faisait du rafting sur les rapides.

Ce n’est qu’à son retour à son domicile tranquille de Tivon (en Israël), le week-end dernier, qu’il a commencé à comprendre l’ampleur de l’empoignade. Sur son répondeur, il a trouvé plus d’une douzaine de menaces de mort.

"Nous sommes de la mafia russe", avertissait une voix, concluant : "On va te buter".

"On va donner une perm’ à Yigal Amir – et ça ne sera pas pour qu’il aille s’amuser avec Larisa !", menaçait une autre.


Mais, en dépit de son escapade en Thaïlande ("Les gens étaient convaincus que je m’étais tiré : ils ne voulaient pas croire que j’avais planifié ce voyage depuis un an", explique-t-il), la décision de l’AUT ne l’a pas pris réellement par surprise.

De fait, il était resté en contact avec l’association et il mettait ses amis régulièrement au courant de ses démêlés avec l’Université de Haïfa (le harcèlement ladite université à son encontre, d’après Pappe ; les mensonges de Pappe, d’après le président de l’université), et il savait qu’une décision allait être prise.

Il est exact que Pappe a soutenu un boycott généralisé des universités américaines, il l’a même écrit dans le quotidien britannique The Guardian, quelques jours avant que l’AUT prenne sa décision.

Finalement, cette association a décidé d’appeler ses quelques 40 000 adhérents à boycotter l’Université de Bar-Ilan en raison de ses relations avec le Collège (universitaire) d’Ariel (élevé au rang de première université israélienne dans une colonie (illégale) en territoire palestinien occupé, NdT) ainsi que l’Université de Haïfa en raison de son harcèlement à l’encontre de M. Pappé et de Teddy Katz, un étudiant en maîtrise qui a rédigé une thèse renfermant des témoignages sur un massacre perpétré en mai 1948 dans le village palestinien de Tantura.

Pappe – contrairement à ce qui a été écrit ici ou là – n’était pas le directeur de thèse de Katz, mais il est venu lui prêter assistance après que des vétérans de la Brigade Alexandroni aient porté plainte contre lui.


Même avant la décision de l’AUT, Pappe n’était pas en odeur de sainteté à l’Université de Haïfa, et c’est bien entendu encore moins le cas depuis.

Le président de cette université, le professeur Aharon Ben-Ze’ev, lui a enjoint de quitter l’université et de "mettre en pratique le boycott" qu’il soutient lui-même.

Des membres du corps enseignant sont en train de se concerter afin de le boycotter dans les couloirs et de ne plus lui adresser la parole.

Même parmi les enseignants de gauche, il est très rare d’entendre quelqu’un élever la voix pour défendre Pappe.
"Il crache dans la soupe", telle fut la réaction de plusieurs maîtres de conférence.

Le chef de son département, le Dr. Uri Bar-Yosef, qui se dit ami personnel de Pappe, a écrit au Guardian pour dire que les "récriminations de Pappe à l’encontre de l’université sont sans fondement."

En dehors du campus, d’aucuns sont même allés jusqu’à qualifier Pappe de traître, d’ennemi public.

Dans Ma’ariv, Ben-Dror Yemini l’a accusé d’être "un des pires nouveaux antisémites". Rien que ça.

"S’il vient vers vous, dans la rue, changez de trottoir ! Ne vous assoyez pas à côté de lui dans les transports en commun. N’échangez pas un seul mot avec lui : ni gentil, ni agressif. Traitez-le comme les juifs, au cours des générations, ont traité ceux qui se sont exclus de la communauté", a écrit Erel Segal, toujours dans le Ma’ariv. "Simplement, ne lui faites pas de mal, ce qu’à Dieu ne plaise !"



Au cours d’une interview chez lui, à Tivon, Pappe se déclare "perplexe" quant à la raison qui a amené les enseignants britanniques à se prévaloir de son cas pour imposer un boycott à l’Université de Haïfa, dès lors que lui-même aurait préféré une prise de position beaucoup plus générale. Perplexe, mais nullement prêt à présenter des excuses.

Pappe pense qu’un boycott doit être imposé à l’université israélienne, mais pas à cause de sa modeste personne ; il n’est qu’une excuse, un biais tactique utilisé par les profs britanniques ("un biais légitime", précise-t-il).

Un boycott généralisé s’impose, car il y a un impératif moral à mettre un terme à l’occupation et parce que, seules, des pressions extérieures, similaires à celles qui furent exercées sur le régime d’apartheid en Afrique du Sud, seraient peut-être à même de permettre d’atteindre cet objectif.

Pourquoi l’université ? Parce que l’université israélienne, pour Pappe, est également un des pivots de l’establishment, et parce qu’elle est utilisée afin de permettre à Israël de se présenter à l’étranger comme "la seule démocratie au Moyen-Orient".
Par conséquent, pense-t-il, il est tout aussi moral que possible de la soumettre à boycott.


Au-delà de ce combat fondamental, le combat personnel de Pappe avec l’Université de Haïfa pourrait s’appeler « la bataille de Tantura ».

Teddy Katz, étudiant en maîtrise au département Moyen-Orient de cette université, a soutenu une thèse sur "L’Exode des Arabes des Villages du Piémont du Sud du Mont Carmel", obtenant la note de 97 %.

Dans sa thèse, Katz décrivait la bataille de Tantura, un village côtier de 1 500 habitants. Durant cette bataille, écrit Katz, de dix à vingt villageois furent tués, mais "à la fin de la journée, ce sont pas moins de 200 ou 250 hommes qui avaient été tués, en sachant que les villageois, non armés, étaient totalement sans défense. "



Katz n’a pas utilisé le mot "massacre", bien que ce terme ait été utilisé dans un article publié dans Ma’ariv, en janvier 2000. Des vétérans de la Brigade Alexandroni, qui avait conquis Tantura, ont porté plainte contre Katz ; l’université a refusé de le défendre.

C’est alors que Pappe s’est solidarisé avec lui, même s’il n’avait aucun rapport, ni de près, ni de loin, avec la thèse de Katz. Mais Katz, après avoir été interrogé au tribunal et après qu’on lui ait objecté des contradictions entre ce qui lui avait été dit lors de ses interviews enregistrés, sur place, et sa thèse, a accepté de retirer son affirmation selon laquelle un massacre avait été perpétré à Tantura.

Le lendemain, Katz changeait d’avis à nouveau, et cherchait à retirer sa rétractation, mais il était trop tard. Le tribunal refusa de réexaminer le dossier, et il laissa son déni d’un massacre en l’état.

A la suite de la décision du tribunal, et après une enquête interne approfondie, le comité de l’Université de Haïfa a décidé que "le travail de Katz n’a pas passé la barre, dès le stade de l’exposition des données brutes au jugement du lecteur, tant en termes d’organisation en fonction de critères stricts de classification et d’examen critique, qu’en termes de cas évidents de traitement cavalier des déclarations de certains témoins", et elle lui a demandé de repasser sa thèse.

Katz l’a fait, avec une nouvelle version, mais celle-ci fut, à son tour, refusée elle aussi par les examinateurs.


Durant toute cette période, Pappe fut pratiquement le seul universitaire à soutenir Katz. Il disait qu’en dépit de ses imperfections, le travail de Katz apportait la preuve qu’il y a bel et bien eu un massacre à Tantura et que, par conséquent, l’université devait valider sa thèse.

Dès lors, la Brigade Alexandroni redirigea ses critiques contre Pappe. Ils affirmèrent qu’il diffusait des contrevérités en soutenant une thèse fondamentalement fallacieuse et exigèrent qu’il soit évincé de l’université.


La controverse devint de plus en plus violente jusqu’à ce jour de mai 2002 où le professeur Yossi Ben-Artzi, doyen à l’époque de la faculté de sciences humaines et aujourd’hui recteur de l’Université de Haïfa, soumit une demande de licenciement de Pappe au conseil de discipline de l’université.

Rien de tel ne s’était jamais produit, de toute l’histoire de l’université israélienne.

Le président du conseil de discipline trouva des vices de forme à la requête de Ben-Artzi, et celle-ci ne fut jamais débattue, mais depuis lors, les relations de Pappe avec l’université n’ont plus connu un seul instant de sérénité…



Des gens que l’on peut qualifier de « sympathisants à la cause » ont lu la thèse de Katz, et ont déclaré qu’elle ne cassait pas trois pattes à un canard, qu’elle était écrite dans un style gauche, sans faire allusion à la moindre erreur.

Pappe : La première thèse (de Katz) était impeccable. Ils lui ont donné la note de 97 %. Personnellement, je l’aurais notée 100 – même sans avoir été impliqué dans sa mise en forme. Je n’étais pas son directeur de thèse, contrairement à ce que d’aucuns ne cessent de répéter.

Mais, dans sa deuxième version… : quelle prudence ! Ils l’ont forcé à citer des témoignages avec une telle exhaustivité que le résultat est loin d’être satisfaisant.

Teddy m’a montré la deuxième version, avant de déposer sa thèse, et je lui ai alors dit que je lui laissais encore un délai pour la re-rédiger.

C’est vrai, dans la première version, ils ont trouvé six incohérences (d’après le rapport du jury, il y avait, en réalité, neuf cas d’"incohérences très sérieuses").

Pappe persiste à minimiser dans une large mesure la gravité des constatations du jury : "Sur ces six cas, deux seulement sont embêtants. Ainsi, à un certain moment, il cite un soldat utilisant le mot "nazis" au lieu d’"Allemands".
Ailleurs, il a écrit qu’un témoin palestinien avait vu l’incident de ses yeux, et non qu’il en avait entendu parler. Autrement dit : il a fait d’un témoin auditif un témoin oculaire. C’était une erreur de bonne foi.

J’ai écouté l’exhaustivité des soixante heures d’enregistrements, et ce passage était dit dans un arabe dialectal très spécifique à un village donné et difficile à comprendre.
Bon d’accord, cela n’excuse pas…

Mais si Katz décidait de publier sa thèse sous forme d’ouvrage, je lui conseillerais de revoir ce point, qui ne change en aucun cas l’essence de la thèse."




Et quelle est-elle ?

Pappe : Pour moi, en tant qu’historien, ce que les juifs ont dit, ce que les Arabes ont dit et ce que les allusions, dans les archives de l’armée israélienne ont dit – tout cela me suffit pour pouvoir affirmer avec une profonde conviction qu’il y a eu un massacre à Tantura. Tout le monde n’est pas obligé de l’admettre, mais c’est un événement historique avéré.

D’ailleurs, quand toute cette histoire a éclaté, j’ai proposé que l’université réunisse un panel d’experts afin de savoir quelle conclusion ils tireraient des matériaux réunis par Teddy Katz, de débattre de la question de savoir s’il est possible (ou non) d’en conclure qu’un massacre a été (ou non) perpétré.
Au lieu d’un problème qui leur a valu un boycott, ils auraient pu en faire un problème qui aurait terni leur réputation dans le monde entier…

Mais Ben-Artzi et Yoav Gelber, en particulier, se considéraient défendre le sionisme, et ils se moquaient des questions historiques éperdument.
En disqualifiant la thèse de Teddy, ils envoyaient un message à tout étudiant chercheur, à tout professeur sans chaire, que s’ils mènent des recherches sur l’histoire de [la guerre de] 1948 d’une manière qui contredit le récit sioniste, ils seront dans l’impossibilité d’avancer.

J’ai eu un étudiant arabe qui voulait faire une thèse sur 1948, et qui m’a dit : "Regardez ce qu’ils ont fait à un étudiant juif. Imaginez ce qu’ils vont me faire, à moi ! » Il a changé de sujet de thèse…"



La décision de l’AUT précise que le harcèlement auquel vous avez été soumis n’a pas cessé depuis lors. Le président de l’université affirme quant à lui qu’il n’y a pas de harcèlement, mais seulement vos mensonges et que la plainte déposée contre vous n’a aucune importance, dès lors que les mesures disciplinaires à votre encontre ont été levées.
Pouvez-vous nous dire ce qui se passe, depuis 2002 ?

Pappe : Le procès qui m’a été intenté visait à se débarrasser de moi, par une procédure légale. Et ça a échoué, à cause (ou plutôt : grâce) au soutien international que j’ai reçu de la part du même groupe de maîtres assistants, qui vient de rendre publique la demande de boycott.

Depuis lors, j’ai été soumis personnellement à un boycott de facto.

Quiconque voulait m’inviter à prononcer une conférence ou à participer à un séminaire recevait un appel téléphonique du recteur ou du président l’avertissant qu’il valait mieux ne pas m’inviter, en raison de mes idées et de mes opinions."



Vous savez cela par des témoins directs ?

Pappe : Oui. Je le sais de première main. Malgré tout, il y a eu deux ou trois personnes courageuses qui m’ont invité. Mais ces personnes ont connu des expériences très dures. Cela est arrivé au point où des gens ont été interrogés pour avoir été vus en train de prendre un café avec moi dans la salle des profs.

Pour casser cette ambiance de boycott, j’ai essayé de mettre sur pied plusieurs conférences. Il y a un an, j’ai essayé d’organiser une conférence sur l’historiographie arabe et israélienne des événements de 1948.

On m’a dit que je ne pourrais pas tenir cette conférence, mais j’ai tenté quand même.

Alors, recourant à la violence physique, ils ont envoyé dix appariteurs m’empêcher de pénétrer dans l’amphi, et le chef de la sécurité de l’université m’a mis la main au collet, disant au président (à l’époque, c’était Yehuda Hayot), dans son talkie-walkie : "Je l’ai eu"…

On aurait dit qu’ils étaient en embuscade pour arrêter Ben Laden ! J’ai soulevé un tollé international, et ils ont fini par autoriser la conférence…

Voyez-vous, la persécution, à l’université, ce n’est pas quelque chose de terrible. Vous n’en mourrez pas et vous n’êtes pas atteint physiquement. Mais, dans le monde académique, si c’est le monde dans lequel vous vivez, alors vous souffrez. Vous souffrez, au sens universitaire du terme, bien entendu.



Et vous avez informé vos correspondants à l’étranger de toutes vos avanies ?

Pappe : J’ai informé les gens, à l’étranger, de chacun de ces incidents. Ils m’ont demandé de le faire, alors je les en ai informés. Il faut comprendre qu’aux yeux de ces personnes, après la mort d’Edward Said, je suis considéré comme l’un des principaux intellectuels porteurs du cri palestinien.

Par conséquent, vouloir me « la fermer », ce n’est pas vouloir « la fermer » simplement à un prof parmi d’autres : c’est vouloir faire taire l’une des voix les plus efficaces, pour ce combat.

J’ai toujours bien précisé que ma situation personnelle n’était pas difficile – moi, je ne suis pas dans les culs de basse fosse du Shin Bet – mais vouloir me faire taire n’est pas anodin, car je suis le seul, en Israël, à enseigner une matière dont les Israéliens ne veulent pas entendre parler : l’épuration ethnique de 1948.
C’est là mon cours le plus populaire.

Malheureusement, beaucoup d’étudiants m’écrivent qu’ils ne peuvent s’y inscrire, parce qu’il n’y a plus de place… C’est la raison pour laquelle je pense que ce que je fais est important.



Vous êtes vraiment le seul, en Israël ?

Pappe : Oui. Vous voyez quelqu’un d’autre ?

Aujourd’hui, en Israël, il y a deux historiens professionnels, qui sont considérés comme des nouveaux historiens : Benny Morris et votre serviteur.

Je ne parle pas d’un psychologue, tel Benny Beit-Hallahmi, ou encore d’un chimiste, comme Yisrael Shahak, qui ont écrit, eux aussi, sur 1948.

Non, je parle bien de personnes dont la profession est d’être des historiens, qui sont formées à travailler sur des archives, des documents, et aussi l’histoire orale ; qui ont une notoriété acquise grâce aux avancées auxquelles elles ont contribué grâce à leurs recherches sur 1948.

C’est cela que signifie mon livre sur 1948, qui est le seul admis à la publication, après avoir été examiné en tant qu’ouvrage professionnel d’histoire, ce qui diffère grandement d’un article de type pamphlétaire. »



L’option du silence

Ilan Pappe, cinquante ans, est né à Haïfa. Il s’est passionné pour les études moyen-orientales dès le lycée, puis il a servi dans les services de renseignement de l’armée. Il a obtenu son doctorat à l’Université d’Oxford, où il a étudié les relations internationales, avec une spécialisation dans l’ère moyen-orientale.

Il enseigne à l’Université de Haïfa depuis 1984 ; au début, il enseignait au département des Etudes orientales, puis il enseigna au département des Sciences politiques.

Pappe est l’un des fondateurs de la « nouvelle historiographie » israélienne, avec Benny Morris et Avi Shlaim, et il est considéré comme le théoricien de ce groupe, qui a réexaminé l’histoire de la naissance de l’Etat (israélien), en s’appuyant sur des documents inédits découverts dans les archives, notamment.

Pappe, qui se qualifie aujourd’hui d’"antisioniste", a écrit plusieurs ouvrages, dont "La Grande-Bretagne et le conflit israélo-arabe" et "Une histoire de la Palestine contemporaine".

Certains de ces livres ont été publiés par des maisons d’édition prestigieuses, telles les Cambridge University Press.
En 2002, il a publié une biographie politique de la famille Husseiny, en hébreu.



La décision britannique de boycott universitaire, qui est liée directement à votre personne et vous mentionne personnellement, ne vous embarrasse-t-elle pas ?
Ne vous demandez-vous pas : "Cette université devrait-elle être fustigée, dans son ensemble, simplement à cause de moi ?"


Pappe : Il ne s’agit pas simplement de moi. Ils voulaient, au départ, d’autres éléments : le harcèlement des étudiants arabes, la fermeture de la section de théâtre, à cause de pièces à portée politique.

C’est à eux que vous devrez demander pourquoi ils ont tout recentré sur mon problème.

Oui, d’un certain côté, cela me met dans l’embarras. Mais, d’un autre côté, je ne peux m’en plaindre.

En 2002, j’ai fait appel aux milieux universitaires israéliens afin qu’ils m’aident, qu’ils ne me laissent pas exclure, et, par-dessus tout, qu’ils ne laissent pas exclure Katz. Personne, dans le milieu universitaire israélien, n’est venu à mon secours.

Alors, je me suis adressé à l’étranger. Maintenant qu’une université respectée vient m’aider, je ne vais pas me plaindre…



Personne n’a aidé Katz ?

Pappe : Non. Personne. Pourquoi l’auraient-ils fait ?
Katz est un étudiant de maîtrise. Eux, ce sont des profs.

Qu’est-ce qu’ils en ont à faire ?
Après que j’aie passé soixante heures, en tout, pour transcrire tous ces enregistrements (et je me débrouille très bien en arabe…), deux ou trois collègues ont changé d’attitude, et ils m’ont aidé. Mais ils ne sont pas allés jusqu’à mettre leur carrière en danger.

Quand j’ai décidé d’aider Katz, je le savais ; je savais ce que j’allais en baver. Mais je ne savais pas à quel point.



On vous a pratiquement laissé seul. Pas seulement la droite, qui voit en vous un traître, mais aussi ce qu’on pourrait appeler le « camp de la paix » de l’université. Il n’y a eu pratiquement personne qui prît votre défense ?

Pappe : Je ne vois pas grand changement. Je me suis trouvé dans cette situation depuis l’opération "Bouclier de protection", depuis que j’ai rompu avec la gauche israélienne.

J’avais six sympathisants dans l’université. Aujourd’hui, j’en ai deux.

Mais vous verrez aussi que les réponses sur Internet, sur y-net et nrg, montrent un taux de soutien de 20 %, ce qui est très intéressant, c’est un soutien fantastique, dont je n’avais jamais bénéficié auparavant.

A l’université, il y a aussi au moins deux profs qui, même s’ils ne sont pas favorables au boycott, défendre mon droit à soutenir un boycott. Je reçois beaucoup de lettres de soutien.

La question étant celle de savoir s’il y a débat sur ce problème au sein de la gauche, et je pense personnellement que c’est le cas. Il faut que vous sachiez que j’ai moi-même beaucoup hésité, sur la question du boycott.
C’était un véritable déchirement.



A gauche, on dit aussi que vous la jouez perso, que vous menez la politique étrangère d’Ilan Pappe ! ?

Pappe : La gauche sioniste n’est pas ma tasse de thé. Le milieu où je me sens bien, c’est le milieu palestinien. Mon milieu, c’est le milieu international de gauche.

J’en suis arrivé à la conclusion – bien que je puisse me tromper – qu’il n’y a aucune chance qu’un mouvement significatif susceptible de mettre fin à l’occupation surgisse du sein de l’Etat d’Israël. Ce mouvement n’existe pas. Et peu importe qu’il y ait beaucoup de braves gens, en Israël.

Si nous attendons qu’un mouvement efficace mette un terme à l’occupation, ce qui va arriver, un jour ou l’autre, c’est la destruction totale du peuple palestinien.
Oh ; pas aujourd’hui, pas demain… Après la troisième, ou la quatrième Intifada !…


La lutte armée des Palestiniens a elle aussi échoué. Elle n’avait aucune chance de réussite. Je ne peux pas la soutenir, parce que je suis pacifiste.

Il se peut également que la voie que j’ai choisie ne mène nulle part non plus. Il se peut que les Palestiniens soient condamnés à disparaître, mais je ne veux pas vivre comme quelqu’un qui n’aurait pas fait tout ce qu’il pouvait faire afin d’arrêter ce massacre.
Et la seule chose qui peut arrêter Israël, c’est la pression internationale.

Le mécanisme du boycott imposé à l’Afrique du Sud a commencé avec des actions individuelles. Il ne s’agit pas que de moi.
Vous pouvez dire la même chose au sujet du professeur Tanya Reinhart. Il y a aussi d’autres personnes dont les positions inflexibles sont considérées problématiques par la gauche israélienne.

C’est le prix que je dois payer. Vous voulez que je vous dise que c’est tordant ? J’ai l’air calme, quand je vous parle ?

Eh bien, à l’intérieur de moi-même, je ne suis pas calme ; je ne jouis pas de quiétude.

Avoir cette position n’est pas facile, pour moi, avec cette haine dirigée sur ma personne. Il y a des gens qui s’en moquent éperdument. Moi pas.

Et il pourrait se faire qu’un jour je décide que la partie est trop dure ; je choisirai alors l’option du silence, ou l’option de l’exil, ce qui représente la solution que tout le monde souhaiterait me voir adopter. Peut-être que je partirai.
Mais, pour l’instant, je m’accroche.



Dans la classe, c’est moi le roi…


Pourquoi un boycott universitaire ? Le professeur Baruch Kimmerling a écrit que l’université israélienne est attaquée et qu’elle s’affaiblit, et que cela ne pourra qu’accroître sa dépendance vis-à-vis du gouvernement. De plus, de toutes les institutions sociales, en Israël, l’université a été la seule à élever une voix critique.

Pappe : Le boycott universitaire s’inscrit dans le cadre d’un boycott plus large dont on ne parle pas – le boycott des produits israéliens, le boycott des chanteurs israéliens… Le boycott a atteint l’université parce que l’université, en Israël, se veut officielle, nationale.

Le professeur Yehuda Shenhav a procédé à une enquête, et il a trouvé que sur les 9 000 universitaires israéliens, seuls trente ou quarante sont activement engagés dans la lecture d’écrits critiques significatifs, et qu’un nombre encore plus réduit, seulement trois ou quatre, enseignent le sionisme de manière critique, etc.

L’université a choisi délibérément d’être l’office de propagande israélienne officielle.



La situation est vraiment à ce point ?

Pappe : Hélas, oui ! L’université est le principal ambassadeur d’Israël, elle s’ingénie à prétendre que nous sommes la seule démocratie au Moyen-Orient. Et puis il y a aussi autre chose – qui devrait faire que l’élite israélienne se voit autrement qu’une société occidentale.

Si où qu’un Israélien aille, on lui dit officiellement : "Vous n’appartenez pas réellement à l’Occident. Vous ne faites pas partie d’une société éclairée. Vous appartenez en réalité au monde obscurantiste " cela sera un message salutaire, pour les Israéliens.

Ils ont créé cette île occidentale, ou pseudo-occidentale, au beau milieu du Moyen-Orient, et elle est extrêmement dépendante de ce que les Européens – et non pas seulement les Américains – pensent de nous.

De plus, j’imagine difficilement un universitaire qui viendrait dire : "Boycottez Polgat, ou l’industrie israélienne du diamant" !

Les travailleurs israéliens en pâtiraient, les industriels israéliens en pâtiraient. Je pense être honnête en disant que je suis prêt à payer le prix, et je ne demande à personne d’autre de le faire à ma place.

Si le boycott universitaire s’étend, et si des gens, à l’étranger, me disent : "Ilan, nous ne t’inviteront pas non plus à venir faire une conférence", c’est là un modeste prix à payer.



Si je vous comprends bien, vous avez envie de prendre votre revanche ?

Pappe : Oui. Surtout à cause de Katz. Je n’ai pas souffert personnellement.

Mais Teddy Katz a été fortement choqué à cause de cette université. Il a failli en mourir. Et aucun étudiant en maîtrise ne devrait frôler la mort à cause d’une quelconque université.

Aussi, l’université va passer un sale quart d’heure. Et puis après ? »



Une des réactions les plus communes à votre initiative consiste à dire que vous ne pouvez pas cracher dans la soupe, et que le fait que vous continuiez à travailler à l’université démontre une chutzpah [culot] hors du commun…
Le Président Ben-Ze’ev vous a dit que vous ne pouviez pas continuer à travailler à l’Université de Haïfa, puisque vous appelez au boycott de cette université… ?


Pappe : Ben-Ze’ev n’a aucune idée de ce qu’est une université.

Mes étudiants de maîtrise sont allés lui demander pourquoi il ne comprend pas que son boulot consiste à protéger mon droit à le critiquer.

Il leur a dit que mon job consistait à être loyal envers l’institution…



Donc, vous êtes profondément déçu de l’université israélienne ?

Pappe : Très profondément… de l’université, et des médias. Je pense que l’université et les médias devraient être les organes les plus sensibles de la société, les milieux dotés du maximum de conscience.

Dans une société laïque, ils remplissent le rôle dévolu aux rabbins, au clergé, dans les sociétés religieuses.
Mais, en Israël, c’est le contraire : ce sont les gens qui ont le moins de conscience – je schématise, bien sûr.

Au lieu d’être les chiens de garde de la démocratie, ils sont en train de devenir les timbres caoutchoutés de l’idéologie dominante. Je voyage beaucoup dans les territoires (occupés), et je suis horrifié par ce que j’y vois.

Comment peut-on vivre avec l’horreur que représentent les miradors autour de villes telles Tulkarem et Qalqiliya ?

Comment peut-on voir un soldat faire passer un sale quart d’heure à de vieilles femmes palestiniennes, jour après jour, et il s’agit parfois de la même vieille femme ?

Comment est-il possible d’ignorer ces choses-là, dès lors qu’elles sont faites en votre nom ?

Pouvez-vous vous contenter d’enseigner la France médiévale, alors que le boulot que vous avez à faire est d’être un intellectuel ?

Je suis payé pour être critique. On vous donne un poste pour que vous ne soyez pas soumis à des pressions. Ici, les gens ont oublié pourquoi les universités ont été créées.

Ils ont donné à quelqu’un un poste, précisément pour que cette personne puisse aller dire à l’Université de Haïfa : "Je n’ai pas peur de vous dire que vous avez une position inacceptable au sujet de Teddy Katz".

Et que fait l’Université ? Elle dit : "Nous allons vous supprimer votre poste, pour que vous ne puissiez plus dire des choses pareilles !"



Soit. Mais comment pouvez-vous rester en poste dans une université que vous appelez à boycotter ?

Pappe : Pensez-vous que l’Université de Haïfa puisse me remercier du jour au lendemain ?

Mon intention n’est pas que les gens, à Haïfa, se mettent à m’aimer. Non, mon intention est qu’il soit impossible désormais de me porter atteinte.

Je pense toujours que l’Université de Haïfa est une tribune importante, dirais-je, parce que l’Université de Haïfa n’appartient pas à son recteur. Elle n’appartient pas non plus à son président.

Elle appartient aussi aux 20 % d’étudiants arabes qui s’apprêtent à envoyer une pétition me demandant de ne pas démissionner.



Bon… Alors, comme ça, vous restez à l’Université de Haïfa ?

Pappe : Oui. Je reste. Pour les étudiants. Mes cours sont bondés. Ce n’est pas pour mes collègues que je reste.

Dans les couloirs, ce n’est pas la joie, pour moi.

Les gens me regardent de travers, comme si j’étais un traître, et maintenant ça sera certainement encore pire. Mais, en classe, je suis le roi.

Je partirai quand je sentirai que les étudiants ne veulent plus de moi.

Par ailleurs, des étudiants, il y en a d’autres. Il y en a 13 000. Et il y a 900 facultés…

Source : www.haaretz.com/

Traduction : Marcel Charbonnier

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