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Cisjordanie -

Israël et son architecture oppressive d'occupation : Interview d'Eyal Weizman

Par

Cisjordanie occupée, 1999. Un groupe de colons israéliens se plaint que la réception de leur téléphone portable est coupée dans un virage, sur la route qui va de Jérusalem à leurs colonies. La compagnie de téléphonie mobile Orange accepte d'installer une antenne sur la colline qui surplombe le virage.

Israël et son architecture oppressive d'occupation : Interview d'Eyal Weizman

La colonie Migron (Photo Milutin Labudovic/Peace Now)

Il se trouve que la colline appartient à des fermiers palestiniens, mais comme la réception des portables est une "question de sécurité", la construction du pylone peut se faire sans leur autorisation.

D'autres entreprises acceptent de fournir de l'électricité et de l'eau au site de la construction, sur la colline.

En mai 2001, un garde israélien de sécurité déménage sur le site et connecte sa cabane aux arrivées d'eau et d'électricité. Puis sa femme et ses enfants viennent s'installer avec lui.

En mars 2002, cinq familles supplémentaires les rejoignent pour créer l'avant-poste illégal de Migron. Le Ministère israélien pour la construction et le logement construit un jardin d'enfants, pendant que des dons étrangers permettent de bâtir une synagogue.

A mi-2006, Migron est une colonie illégale totalement équipée, comprenant 60 camping-cars en haut d'une colline, autour d'une antenne, surplombant les terres palestiniennes.


C'est par cet exemple minutieusement décrit de la colonisation israélienne continue de la Palestine que commence le nouveau livre passionnant d' Eyal Wezman, l'architecte israélien dissident.
Intitulé "Hollow Land : Israël's Architecture of Occupation" ("Une terre creuse : l'architecture d'occupation d'Israël), c'est la description extraordinairement détaillée de comment fonctionne exactement l'occupation dans la pratique, mettant l'accent sur l'organisation physique de l'espace et les dynamiques politiques qui la façonnent.

Ce livre de 300 pages est bourré de schémas et photos fascinants qui éclairent d'une lumière révélatrice presque tous les aspects de l'occupation.



Logement

Il explique la manière dont les cités HLM de Jérusalem sont revêtues d'une pierre spécifique qui donne aux maisons un aspect "biblique", et l'utilisation de miroirs sans tain aux postes frontières de Cisjordanie .

Eyal Weizman a commencé à travailler sur ce livre en 2001 lorsque l'association israélienne pour les Droits de l'Homme B'Tselem l'a chargé de les aider à démontrer que la conception des colonies israéliennes en Cisjordanie violait les droits palestiniens.
Puis ce travail a fait l'objet d'une exposition et d'un livre intitulé "A Civilian Occupation" ("Une occupation civile"). L'Association israélienne des Architectes a financé le projet, seulement pour empêcher l'organisation de l'exposition et a ensuite détruit 5.000 exemplaires du livre.

Aujourd'hui, Eyal Weizman vit et travaille à Londres, où il est Directeur du Centre pour la Recherche Architecturale au Collège Goldsmiths.

Ses étudiants travaillent sur une variété de projets similaires qui combinent une analyse architecturale et politique, dont des études de Dubai, Beyrouth et les protectorats des Nations Unies dans l'ancienne Yougoslavie.

J'ai demandé à Eyal ce qui l'avait poussé à écrire ce livre – et ce que signifiait le sous-titre de "architecture de l'occupation".

"Pendant que je travaillais, j'ai pris de plus en plus conscience que l'occupation toute entière, la conception toute entière du terrain lui-même, pouvait être pensée de la façon même dont on pense la structure d'un bâtiment", dit-il.

"La première fois que cela m'est arrivé, c'était lorsque je lisais les Accords d'Oslo de 1993. Le partage du territoire mis en avant n'est pas à deux dimensions, mais tri-dimensionel – il partage un volume plus qu'une terre, donnant aux Palestiniens quelques morceaux de terre tout en laissant à Israël les réserves souterraines d'eau et l'espace aérien.

"Dès que vous imaginez la géopolitique opérant dans un tel volume, l'architecture entre en jeu."

Cette analogie l'a amené à considérer comment l'analyse architecturale pouvait s'appliquer à la situation militaire et politique :

"Par exemple, quel est l'outil d'analyse le plus basique que vous utilisez si vous êtes un étudiant en architecture et que vous voulez comprendre une construction ? Vous en faites une coupe transversale."

"En fait, le livre "Hollow Land" est structuré comme une coupe transversale de tous les Territoires Occupés. Le premier chapitre traite des nappes phréatiques.

"Ensuite, il observe l'archéologie, puis les vallées, les collines et finalement l'espace aérien. C'est une série d'épisodes qui composent un volume, couche par couche, chapitre par chapitre.

"Ainsi vous pouvez penser l'occupation toute entière comme si elle était une sorte de bâtiment complexe, comme un aéroport ou un centre commercial, avec des couloirs de sécurité à l'arrivée et à la sortie, et la circulation à travers."

Cette concentration sur l'organisation matérielle de l'empiètement d'Israël sur la Cisjordanie peut sembler très froide – mais en fait, l'accumulation implacable et patiente de détails éclaire la catastrophe humaine de l'occupation d'une lumière encore plus crue.

Un chapitre du livre qui donne particulièrement le frisson est celui qui détaille les techniques militaires israéliennes pour envoyer des escadrons de la mort dans les centres urbains palestiniens de grande densité.

Plutôt que de prendre les allées et les rues des agglomérations – et risquer les embuscades – les soldats israéliens creusent simplement leur chemin, en droite ligne jusqu'à leur cible. Ils trouent les murs des bâtiments résidentiels et progressent littéralement tout droit en passant par les appartements des gens.

Pour entraîner les troupes d'occupation, les Israéliens ont construit un faux village palestinien dans le Désert du Négev – dont les bâtiments sont déjà équipés de trous dans les murs. Les Etats-Unis ont maintenant commencé la construction de faux villages similaires pour entraîner leurs troupes et occuper l'Irak.

Hollow Land ne se contente pas de renseigner sur la forme de l'occupation israélienne – il étudie également les dynamiques qui ont créé cette forme au début. "C'est la façon dont les politiques, la culture et autres forces formatrices s'inscrivent dans la forme organisationnelle du paysage", dit Eyal.

"L'idée est que vous regardiez une pièce d'architecture, ou n'importe quelle partie d'un projet, et que vous l'étudiez comme une conséquence de conflits, forces, pratiques etc. Ainsi la forme devient une sorte de schéma des forces qui l'ont créée – le processus est figé dans la forme."

Un exemple en est la colonie Migron décrite au début du livre, qui surgit de l'interaction entre une foule d'acteurs – les colons israéliens, les compagnies de téléphonie mobile, les sociétés de services, les institutions d'Etat, l'armée, etc.

Eyal insiste à loisir sur le "comment les colonies émergent du chaos organisationnel". La véritable nature de l'occupation est celle d'une "coordination non coordonnée", où le gouvernement autorise des degrés de liberté à des éléments frustes et ensuite nie son implication. Il dit que ceci est caractérisé par des "micro-processus qui deviennent des roues dans des processus plus importants".



Le mur

Un exemple clé en est la construction de la "barrière de séparation" dans les Territoires Occupés – une énorme barrière destinée à enfermer les Palestiniens dans de minuscules enclaves pendant qu'elle annexe de vastes portions de Cisjordanie pour Israël.

Le mur est férocement controversé même à l'intérieur d'Israël, et sa route précise est constamment contestée. En conséquence, le mur serpente à travers la Cisjordanie , d'une manière curieusement fluide, quelquefois virant vers l'est pour attraper une colonie israélienne illégale, et à d'autres endroits repartant vers l'ouest.

"L'important est de comprendre à quel point le mur est flexible sans dire qu'il est anodin – c'est une souplesse dangereuse ! ", dit Eyal.

"Mais ce que le tracé du mur provoque le plus, c'est de l'opposition – appels constants des ONG israéliens auprès de la haute cour de justice israélienne et manifestations hebdomadaires par les groupes israéliens pour les Droits de l'Homme, par exemple."

Dans une analogie saisissante, Eyal suggère que l'espace des routes possibles du mur dresse le spectre des politiques israéliennes officielles – les colombes voulant un mur aussi près que possible des frontières d'Israël pré-1967, les faucons voulant le pousser vers la Jordanie.

Le tracé du mur reflète la dynamique entre ces deux forces.
Mais pour Eyal, le problème est que des batailles féroces sur le tracé précis du mur peuvent empêcher de contester son existence même.

"Ces actions micro-politiques de résistance sont paradoxales parce qu'en recherchant le moins mauvais, elles permettent que le pire du mur existe et fonctionne", dit-il. "L'opposition au mur devient une partie de ce qui le crée – elle devient complice du mur."

Eyal explique que ce paradoxe fait partie d'une stratégie plus large par laquelle l'occupation a absorbé et incorporé les positions des organisations et ONG de Droits de l'Homme qui travaillent dans les Territoires Occupés.



Droits de l'Homme

"Dans certains cas, les organisations de Droits de l'Homme ont fini par influencer les projets de conception des checkpoints", note-t-il.

"Elles finissent pas soutenir l'occupation. Elles vont voir les soldats et plaident pour certaines choses. Le fait de gouverner nécessite toujours la carotte et le bâton – et ne fonctionne pas seulement sur la base de menaces, mais en absorbant l'opposition dans un système de pouvoir."

Le fait que les Palestiniens à Gaza dépendent de l'aide alimentaire des donateurs internationaux en est un bon exemple.

"Si les organisations humanitaires ne nourrissaient pas les Palestiniens à Gaza, il y aurait une crise – quelques 1,8 millions de Palestiniens vivent de l'aide internationale", dit-il.

"En conséquence, une part significative du travail des services secrets est de contrôler le niveau de famine à Gaza et de le maintenir juste à un niveau que le monde pourra tolérer. Ce niveau change – un niveau de famine qui n'aurait pas été toléré dans les années 1990 est toléré actuellement."

Eyal conçoit que ceci peut sembler "anti-humanitaire" mais il insiste pour dire qu'il ne suggère pas que les ONG doivent simplement baisser les bras et abandonner les Palestiniens à leur sort.

C'est plutôt la reconnaissance lucide que même l'organisation humanitaire la mieux intentionnée et la plus bienveillante oeuvrant dans les Territoires Occupées est, dans une certaine mesure, complice et fait, dans une certaine mesure, partie du problème.

En fin de compte, Eyal dit qu'il est pessimiste sur les perspectives actuelles pour les Palestiniens. Il croit que la folie et la terreur de l'occupation s'enracinent tout d'abord dans les tentatives paradoxales de partager la terre en des territoires séparés "israélien" et "palestinien".

"Il faut comprendre l'idée qui guide l'occupation israélienne, à savoir la résolution du paradoxe qui consiste à maintenir un contrôle global en même temps que faire en sorte qu'il y ait séparation", dit-il.

"C'est très différent d'autres modèles de géographie coloniale – par exemple les "bantoustans", en Afrique du Sud Apartheid, étaient des zones spécialement déterminées, mais avec Israël et la Palestine, des revendications se chevauchent sur les mêmes endroits intriqués dans des réseaux séparés mutuellement exclusifs qui essaient de ne jamais se croiser."

Ce modèle de colonies et de camps arrangés dans l'espace, reliés par des ponts et des tunnels, a une longue histoire. "Vous avez ça depuis les toutes premières tentatives de diviser Israël et la Palestine", note Eyal.

"Si vous regardez les projets depuis les années 1920 et 1930 préparés par la Ligue des Nations pendant la période mandataire par les diplomates et les planificateurs, vous verrez que personne n'a pu trouvé une ligne qui sépare Israël de la Palestine – il était toujours question de construire des ponts et des tunnels sur et sous l'autre territoire pour maintenir une continuité.

"Ma critique va donc, tout au long du livre, contre les politiques de partage. Je veux montrer combien le partage est paradoxal – et qu'il ne peut tout simplement pas marcher physiquement.

Lire sur le même sujet "Désintégration verticale" de James Ron

Source : Socialist Worker

Traduction : MR pour ISM

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25 août 2007