Fermer

S'inscrire à la mailing list ISM-France

Recevez par email les titres des derniers articles publiés sur ISM-France.

Votre adresse courriel

Fermer

Envoyer cet article

Votre adresse courriel
Envoyer l'article à
Votre message
Je profite de l'occasion pour m'abonner à la newsletter ISM France.
Palestine - ISM France

Imprimer cet article Envoyer cet article
Article lu 1532 fois

USA/Israël -

Israël ne peut plus cacher les preuves de son occupation

Par

Zena Agha est écrivain et analyste politique à Al-Shabaka, le réseau politique palestinien. Twitter : @Zena_Agha

Pendant plus de 20 ans, une obscure loi américaine a dissimulé les images satellites des activités d'Israël dans les territoires occupés. En raison d'un brusque retournement de situation, la technologie satellitaire peut désormais être utilisée pour défendre les droits de l'homme des Palestiniens.

Israël ne peut plus cacher les preuves de son occupation

Naplouse sur Google Earth, dans une résolution bien améliorée permise par le retrait de l’amendement US KBA (capture d’écran)
01.08.2020 - Au cours des deux dernières décennies, il y a eu une prise de conscience générale - et essentiellement incontestée - que l'imagerie satellitaire était restreinte sur Israël et sur territoires palestiniens et syriens qu'il occupe. Ceci était dû à une réglementation américaine de 1996 connue sous le nom d'Amendement Kyl-Bingaman (KBA) qui a limité la qualité et la disponibilité des images satellites à haute résolution produites par des sociétés américaines couvrant Israël (et par extension implicite, les territoires palestiniens occupés et le plateau du Golan occupé). Il en résultait que les images disponibles au public sur des plateformes telles que Google Earth étaient délibérément grossières et floues.

Le 25 juin, après deux ans de pression soutenue de la part du monde universitaire et de la société civile, les 97 mots du KBA ont été inopinément réformés, rendant l'imagerie satellite à plus haute résolution légalement accessible et facilement disponible pour tous. Cette nouvelle, bien que bienvenue, soulève certaines questions : premièrement, quels ont été les effets du KBA ? Deuxièmement, étant donné que l'imagerie satellitaire a considérablement progressé en termes d'échelle et de diversité au cours des 24 années qui se sont écoulées depuis l'adoption du KBA, pourquoi a-t-il fallu si longtemps pour l'inverser ?

Le KBA était un sous-produit de l'après guerre froide, lorsque l'industrie de l'imagerie satellitaire en était à ses débuts. Le président Bill Clinton a cherché à remodeler la technologie autrefois utilisée pour l'espionnage en vue d'une utilisation commerciale plus large. Il a également décidé de déclassifier les images satellites d'espionnage américaines des années 1960 et 1970.

La combinaison de la commercialisation et de la déclassification a sonné l'alarme dans certains milieux. Israël, motivé par la culture du secret de la guerre froide, a fait pression sur le Congrès pour une réglementation plus stricte, ce qui a conduit à l'adoption du KBA : la seule censure du gouvernement américain sur l'imagerie de n'importe quelle partie du monde.

La législation, mise en œuvre sous couvert de la protection de la sécurité nationale d'Israël, était en fait davantage un acte de censure.

Après tout, l'imagerie satellite à haute résolution permet aux chercheurs de comprendre, d'identifier et de documenter les changements du paysage. L'Administration nationale des océans et de l'atmosphère (NOAA), au sein du ministère américain du Commerce, est chargée de mettre en œuvre les réglementations concernant la télédétection. Comme la NOAA n'a pas précisé la résolution autorisée, la réglementation a été fixée à 2 mètres par pixel.

En revanche, les images commerciales disponibles aujourd'hui sont plus susceptibles de se situer entre 0,25 et 0,6 mètre par pixel. C'est la différence entre voir les grandes lignes d'un grand bâtiment et pouvoir voir les véhicules individuels garés à l'extérieur. Il est possible d'identifier des changements substantiels dans l'utilisation des terres (par exemple, la construction de colonies de taille urbaine ou le démantèlement de structures palestiniennes) à la limite des deux mètres, mais des changements plus subtils, tels que la croissance des avant-postes coloniaux ou de petits emplacements militaires, sont plus difficiles à discerner. Pendant 24 ans, la législation a occulté les effets néfastes de l'occupation israélienne en les cachant littéralement à la vue.

La censure sur Israël et les territoires occupés a eu des implications archéologiques, géographiques et humanitaires négatives. La plus flagrante de ces conséquences est sans doute celle qui concerne le suivi de l'occupation israélienne depuis plusieurs décennies, notamment la documentation des démolitions de maisons, des conflits territoriaux et de l'expansion des colonies. L'imagerie à basse résolution a entravé les initiatives de contestation et de vérification des violations des droits de l'homme, en particulier dans les zones difficiles à atteindre comme la bande de Gaza, qui est assiégée depuis 2007. Par exemple, l'imagerie satellite à haute résolution pourrait être utilisée par des équipes d'enquête telles que Forensic Architecture pour identifier le point exact d'où un coup de feu fatal a été tiré sur des manifestants non armés.

Bien que l’amendement KBA ne s'applique qu'aux entreprises américaines, les plus grands acteurs du marché mondial - des entreprises comme Maxar et Planet, et des points d'accès libre en ligne comme Google et Bing - sont américains. Même si les entreprises étrangères ont commencé à produire des images à haute résolution dans les années 2010, la domination américaine a fait que, en réalité, le KBA a été de facto appliqué à l’échelle mondiale.

En dépit de la résistance discrète de géants de la technologie tels que Google Earth et Bing Maps à la limitation à deux mètres au fil des ans, ainsi que des appels à la révocation du KBA, il y a eu, jusqu'à récemment, peu de tentatives de réforme. La censure de l'imagerie satellitaire sur Israël et les territoires occupés s'est transformée en l'une de ces exceptions apparemment immuables qui définissent le conflit israélo-palestinien.

Le KBA a également eu un impact négatif sur la recherche scientifique. L'imagerie satellitaire est un outil crucial pour l'étude et la surveillance, et l'imagerie à basse résolution n'a pas le niveau de détail requis pour qu'une discipline comme l'archéologie puisse suivre les changements dans les sites du patrimoine ou les fosses de pillage. De même, les évaluations du changement climatique reposent souvent sur des données provenant d'images satellites, qui n'ont pas été disponibles malgré les dangers que le changement climatique représente pour la région.

Pris ensemble, ces effets constituent un point aveugle délibéré créé par le KBA, qui interdit directement le travail vital des chercheurs, des universitaires et des humanitaires.

Le KBA était généralement vague, mais il déclarait que les restrictions sur l'imagerie satellitaire au-dessus d'Israël ne s'appliqueraient que tant que l'imagerie satellitaire à haute résolution ne serait pas facilement disponible auprès d'entreprises non américaines. Si les entreprises étrangères commençaient à diffuser des images plus détaillées, les limites de résolution imposées par le KBA étaient censées changer continuellement au fil du temps pour correspondre à la qualité de celles produites par des entreprises non américaines. Mais ce ne fut pas le cas.

Le problème est apparu clairement lorsqu'un certain nombre de sociétés non américaines - à commencer par la société française Airbus en 2011 - ont commencé à produire et à vendre au détail des images satellites à haute résolution d'Israël et des territoires occupés. En fait, Israël lui-même fournit gratuitement des images aériennes à haute résolution des territoires qu'il contrôle, ce qui rend le KBA inutile et dément l'affirmation selon laquelle il sert les intérêts israéliens en matière de sécurité nationale.

Ces progrès ont rendu l’amendement KBA anachronique et obsolète depuis près d'une décennie. Et bien qu’il fut censé être révisé régulièrement, aucune révision officielle n'a eu lieu avant 2017, ce qui a eu pour conséquence que la technologie a dépassé la politique et que les entreprises américaines ont été désavantagées.

Cette contradiction est au cœur de l'appel à annuler le KBA. Les archéologues de l'Université d'Oxford qui ont identifié cet échec de la réforme, Michael Fradley et feu Andrea Zerbini, ont publié en 2018 un document révolutionnaire appelant à sa réforme. Leurs recherches ont explicitement démontré que le KBA était obsolète, puisque plusieurs sociétés non américaines produisaient les images qui auraient dû déclencher la réforme et l'ajustement des limites de la loi.

Ces conclusions ont conduit à deux années de pression sur la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration), le ministère du Commerce et le Congrès. La demande était simple : soit permettre aux entreprises américaines de produire et de diffuser des images à haute résolution d'Israël et des territoires palestiniens occupés, soit déclarer le KBA obsolète.

Puis, soudain, lors de la réunion du Conseil consultatif de la télédétection commerciale fin juin, il a été annoncé que la NOAA avait enfin reconnu que des images de résolution supérieure à 2 mètres par pixel étaient disponibles à partir de sources non américaines jusqu'à une résolution maximale de 0,4 mètre par pixel, qui deviendrait la nouvelle référence de restriction ; la NOAA pourrait être obligée de descendre à 0,3 mètre lorsque Airbus lancera sa nouvelle génération de satellites plus tard cette année.

Les implications de ce renversement sont très vastes. Le plus évident est que les entreprises technologiques américaines seront plus compétitives face aux entreprises étrangères. D'un point de vue scientifique, la réforme se traduira par une amélioration significative de la capacité à surveiller à distance cette région écologiquement fragile. En ce qui concerne le changement climatique, l'imagerie à haute résolution permettra de détecter plus précisément les changements dans la végétation, l'état des cultures, l'extension de la désertification (un impact clé du changement climatique dans la région), les changements dans la distribution de l'eau, la sur-utilisation des engrais et les décharges de pollution - changements qui sont beaucoup plus difficiles à discerner et à enregistrer avec l'imagerie satellite à basse résolution. Pour des disciplines telles que l'archéologie, elle aidera à identifier les sites et à surveiller les dégâts.

De manière significative, ce revirement donne du pouvoir aux groupes humanitaires qui s'efforcent de tenir Israël responsable de ses violations du droit international, y compris les assassinats illégaux et la construction de colonies (qui, selon la quatrième Convention de Genève, constitue un crime de guerre). C'est peut-être pour cette raison que l’annulation du KBA a déjà provoqué une certaine inquiétude dans les quartiers militaires israéliens. Elle a également des implications géopolitiques. Les images satellites des zones frontalières de la Jordanie, de la Syrie, du Liban et de l'Égypte ont jusqu'à présent été à la fois sous-échantillonnées et mal couvertes (de nombreux opérateurs se méfiant de la capture de tout territoire israélien). La modification de la législation permettra d'obtenir des images non censurées de ces zones et de les surveiller et d'enquêter, en particulier sur les questions environnementales telles que l'extraction de l'eau.

Enfin, du point de vue de la justice et de la responsabilité historiques, des images non censurées en haute résolution permettent aux Palestiniens de cataloguer avec précision les vestiges des villages et des villes détruits lors des événements de 1948 et au-delà. Le pouvoir démocratisant de la réforme permettra aux Palestiniens d'utiliser la technologie pour redécouvrir un passé effacé et imaginer un avenir alternatif.

La réforme de l'amendement KBA a peut-être gagné la bataille sur la commercialisation, mais la déclassification reste une bataille à part entière. La prochaine frontière est de s'assurer que les images satellites d'archives d'Israël et des territoires occupés soient rééditées à la bonne résolution - en fait, c'est une image déclassifiée du réacteur Dimona (une installation nucléaire israélienne située dans le désert du Néguev) dans les médias israéliens qui a déclenché l’impulsion pour le KBA en premier lieu. Les photographies déclassifiées de la Palestine prises par l'armée de l'air britannique de 1944 à 1948 ont déjà montré les changements monumentaux du paysage depuis lors ; l'imagerie déclassifiée des États-Unis de la seconde moitié du 20e siècle pourrait en révéler bien davantage.

Le rôle que les progrès technologiques peuvent jouer dans la protection des droits de l'homme mérite d'être examiné. Que ce soit pour suivre la persécution des Ouïgours dans les camps de rééducation en Chine, le nettoyage ethnique des Rohingyas et d'autres groupes minoritaires au Myanmar, ou les attaques de drones américains en Somalie, l'imagerie satellite est utilisée depuis longtemps par les groupes de défense internationaux, les chercheurs, les journalistes et les civils pour documenter et surveiller les atrocités et les crimes de guerre.

L’abandon du KBA après 24 ans a permis d'uniformiser les règles du jeu et de donner à ceux qui œuvrent pour la liberté, la justice et l'égalité un outil essentiel. Cependant, la surveillance seule ne peut pas aller plus loin. L'imagerie satellitaire à haute résolution reste un moyen de recherche des responsabilités - et non une fin.



Source : Foreign Policy

Traduction : MR pour ISM

Faire un don

Afin d'assurer sa mission d'information, ISM-France fait appel à votre soutien.

Oui ! Je soutiens ISM-France.


Contacter ISM France

contact@ism-france.org

Suivre ISM France

S'abonner à ISMFRANCE sur Twitter RSS

Avertissement

L'ISM a pour vocation la diffusion d'informations relatives aux événements du Proche Orient. Les auteurs du site travaillent à la plus grande objectivité et au respect des opinions de chacun, soucieux de corriger les erreurs qui leur seraient signalées.

Les opinions exprimées dans les articles n'engagent que la responsabilité de leur auteur et/ou de leur traducteur. En aucun cas l'ISM ne saurait être tenu responsable des propos tenus dans les analyses, témoignages et messages postés par des tierces personnes.

D'autre part, beaucoup d'informations émanant de sources externes, ou faisant lien vers des sites dont il n'a pas la gestion, l'ISM n'assume aucunement la responsabilité quant à l'information contenue dans ces sites.

A lire également...
Même lieu

USA/Israël

Même auteur

Zena Agha