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Palestine - ISM France

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France -

L’arrêt de la coopération universitaire avec Israël : l’exemple de Paris VI.

Par

Nous mettons en ligne cet article inédit de Jean Bricmont car, bien qu’écrit début 2003, il est on ne peut plus d’actualité aujourd’hui. Pour un rappel des faits, voir : « L’Université Paris VI (Jussieu) vote pour l’arrêt de la coopération avec Israël » Jean Bricmont est un physicien et essayiste belge. Docteur en sciences, il est actuellement professeur de physique théorique dans une université belge. Il est l’auteur de « Impérialisme humanitaire. Droits de l'homme, droit d'ingérence, droit du plus fort ? » (Editions Aden, 2005)". Merci à Jean Bricmont d'avoir accepté sa publication.

Récemment, une grande université française a pris une décision à la fois banale et courageuse. Son CA a demandé que l’UE applique une clause de respect de droits de l’homme et de principes démocratiques contenue dans un accord passé avec Israël et qu’en conséquence cet accord ne soit pas renouvelé. La décision est banale parce que, d’une part, il n’y a pas de doute qu’une occupation militaire totalement illégale causant des milliers de morts civils et durant depuis 40 ans constitue une violation des droits de l’homme et des principes démocratiques ; d’autre part, il est normal que des citoyens rappellent aux États le contenu des accords qu’ils ont signé. S’ils ne le font pas, qui le fera ?

La décision était par ailleurs extrêmement courageuse parce qu’elle avait l’inconvénient de demander que des principes de droit, en particulier de droits de l’homme, soient appliqués à un État à la fois puissant et allié de l’Occident. Dans l’ordre interne, il a fallu des siècles de lutte pour que le droit ne soit pas uniquement un instrument des riches contre les pauvres. Au niveau international, les progrès dans cette direction sont très faibles, et cette simple considération devrait déjà faire de la décision de Paris VI un exemple à suivre.

Mais il y a bien plus ; en effet, que faire si les choses sont aussi simples et que l’on veut malgré tout continuer à faire en sorte que l’UE étende à Israël, au mépris des termes mêmes de l’accord passé avec cet état, des privilèges qu’elle n’accorde à aucun pays hors d’Europe? On pourrait invoquer un principe ou l’autre de Realpolitik (ne pas jeter Israël dans les bras des États-Unis, comme si ce n’était déjà fait) ou l’exception universitaire (les universités étant ces havres bien connus de paix et de tolérance qu’il faut tenir à l’abri des remous du monde), sur laquelle je reviendrai. Mais l’inconvénient de cette approche est que les droits de l’homme sont devenus l’arme idéologique favorite de l’Occident dans les conflits avec le reste du monde ; c’est leur invocation qui a justifié la guerre contre la Yougoslavie, celle contre l’Afghanistan (au moins les droits de la femme) et demain sans doute la guerre contre l’Irak. Cela rend cette stratégie délicate à manier. Mieux vaut alors, pour ses détracteurs, déformer les faits et parler d’un appel au boycott, de discrimination basée sur la nationalité et de punition collective infligée à une communauté scientifique innocente. Et c’est essentiellement sur ces bases que s’est construite la dénonciation de la décision de Paris VI. Manifestation, pétition, articles dans les médias, indignation dans l’appareil d’état et les partis politiques, rien n’a été épargné, ce qui à tout le moins laisse penser que les enjeux sont plus importants qu’il n’y parait à première vue. Le Parti socialiste s’indigne parce que l’on veut « mettre à l’index » les universités israéliennes. Le prix Nobel de physique, Claude Cohen-Tannoudji, déclare « avoir honte pour ces collègues qui veulent jeter l’anathème sur d’autres collègues à cause de leur nationalité » (Le Monde, 4 janvier 2003). Le psychanalyste Daniel Sibony pense que l’on veut punir des individus au nom de la « haine pour leur état et de l’amour pour un autre Etat (l’Etat palestinien naissant) ».

De plus, un peu d’hystérie ne fait jamais de tort dans ce genre de campagne : Alain-Gérard Slama,sur France-Culture (le 7 janvier à 7h.50) a parlé des « rouges-bruns en blouse blanche » de Paris VI, les comparant à la secte des Raéliens. Roger Cukierman, président du CRIF, déclare que demain on demandera de « brûler les livres des Israéliens, puis les livres des sionistes, puis ceux des Juifs. » Jack Lang pense que cette décision encourage le « fanatisme et l’obscurantisme » (Le Monde, 8 janvier 2003).

Il est enfantin de réfuter les « arguments » invoqués dans cette campagne ; prenons par exemple l’idée d’une punition collective ou d’une discrimination basée sur la nationalité. Il est évident que le fait d’être citoyen d’un pays plutôt que d’un autre est un privilège, en général dû à la naissance. Si les grands esprits de la science française étaient nés, par exemple, au Congo belge, ils n’auraient pas pu faire d’études supérieures et on n’aurait jamais entendu parler d’eux. Personne ne propose néanmoins d’étendre au Congo actuel un accord de coopération qui le mettrait sur pied d’égalité avec les pays européens. On n’imagine pas des Libanais, pour prendre un exemple de gens culturellement aussi « européens» que les Israéliens, manifester à Jussieu en évoquant une discrimination parce que leur pays ne jouit pas des avantages accordés à Israël. Finalement, si par impossible l’UE se proposait d’étendre l’accord en discussion à l’Arabie Saoudite (pour ne pas parler de l’Irak), ceux-là mêmes qui dénoncent les « rouges-bruns en blouse blanche » invoqueraient les droits de l’homme pour s’y opposer. Le monde est évidemment injuste (et c’est bien cela qui est à la base de notre niveau de vie et de notre possibilité d’étudier et de faire de la recherche) mais souligner ce fait (en parlant de discrimination ou de punition) ne nous dit nullement si on contribue ou non à l’améliorer en fermant les yeux sur les règles d’un accord passé entre États. Suspendre l’accord qui est en discussion ne ferait jamais que mettre les Israéliens dans la situation de plus 80% du genre humain (sans tenir compte cependant des avantages dont ils jouissent de toutes façons, Israël étant un pays relativement riche et soutenu à bout de bras par les Etats-Unis).

Il est ridicule aussi de parler, dans ce cas, de boycott. Ne pas renouveler un accord privilégié, unique et dont les clauses sont violées n’a rien à voir avec un boycott. La nature spéciale de cet accord rend également nulle et non avenue les comparaisons avec le Tibet ou la Tchétchénie.

Néanmoins, il existe un groupe de scientifiques qui se sont engagés à ne pas collaborer avec les institutions de l’État israélien (tout en continuant à collaborer avec les scientifiques israéliens sur une base individuelle), et cela est effectivement une forme de boycott. Mais d’une part, la décision de Paris VI n’a rien à voir avec ce boycott, d’autre part le boycott organisé par des citoyens est une tactique extrêmement courante, en particulier aux Etats-Unis, pour faire pression sur des employeurs lors de conflits du travail.

Il faut aussi distinguer entre boycott et embargo. L’embargo est l’arme des états puissants et il est assez comique de voir que ceux qui s’indignent lorsque des scientifiques s’engagent individuellement à ne pas collaborer avec un État ne trouve rien à redire lorsque les scientifiques yougoslaves, cubains ou irakiens se trouvent privés pendant des années si pas des décennies non pas de généreux fonds de recherche, mais simplement de livres, d’accès à des conférences ou souvent, comme tous leurs concitoyens, de médicaments. Les États-Unis sont capables d’appliquer ces embargos avec une cruauté remarquable dans les détails, par exemple en empêchant un groupe religieux américain d’envoyer des crayons au Cambodge ou des pelles au Laos.

Sur la pureté de l’institution universitaire, invoquée par les adversaires de Paris VI, il y a une petite remarque à faire. Toutes les armes de destructions massives, toute la supériorité militaire de l’Occident, qui permet in fine de maintenir en place des rapports économiques extrêmement injustes avec les pays du Sud (comment penser une seconde que ceux-ci continueraient à assurer le « service de la dette » sans un rapport de force qui les y contraint ?) sont dus au travail des scientifiques. Bien sûr, ceux qui font ce genre de travail sont une minorité dans nos institutions, mais on ne peut pas dire qu’ils soient l’objet d’un opprobre particulier. Au lieu de souligner sans cesse ce que le monde leur doit, les scientifiques pourraient se poser des questions sur leur responsabilité collective face au genre humain.

L’action des enseignants de Paris VI est exemplaire à plusieurs égards. Tout d’abord parce qu’ils ont osé affronter la machine à diaboliser (qui s’est évidemment mise en route contre eux) et qui fait taire toute critique d’Israël avec un seul mot : antisémitisme. Ceci est un cas particulier d’une technique très générale qui permet d’éviter en France tout véritable débat politique, en tout cas sur la politique étrangère : placer la discussion au niveau des valeurs et occulter les faits. Les adversaires sont toujours supposés avoir d’autres valeurs – nostalgie pour le totalitarisme, intolérance sur le plan religieux – tandis que le discours dominant incarne forcément la défense du pluralisme, de la démocratie et des droits de l’homme. Mais le conflit à propos de la Palestine n’est pas un conflit au niveau de valeurs « abstraites ». Au contraire, c’est au nom de valeurs libérales et démocratiques que l’on peut défendre des mesures de boycott, à condition néanmoins d’envisager l’histoire de façon lucide.

Pour comprendre cela, imaginons que l’Afrique soit beaucoup, beaucoup plus puissante et riche qu’elle ne l’est. Et que, lassés de ce qu’ils appellent le “ problème Tutsi ”, un certain nombre de dirigeants africains décident de permettre aux Tutsis de s’installer dans les Yvelines. Lassés eux aussi des massacres à répétition dont ils sont l’objet, les Tutsis débarquent un beau matin dans ce département, avec armes et bagages, et s’arrangent, en quelques années, par une combinaison d’intimidations et de moyens légaux (après tout, ils sont beaucoup plus riches que les gens du coin) pour en faire fuir la majorité des habitants. Furieux, des Français, ou d’autres Européens, se lancent dans un certain nombre de guerres désespérées qui ne font que permettre à l’état Tutsi, comme s’appellent désormais les ex-Yvelines, de s’agrandir. À cause de leur position de force, les Tutsis n’ont également aucun mal à faire entériner cette situation de fait par les plus hautes instances internationales. Plus curieux, tout cela est justifié au nom d’une croyance bizarre selon laquelle une divinité aurait donné cette terre, les Yvelines, à leurs ancêtres. Les Tutsis du monde entier sont autorisés à venir s’y installer, ce qui est interdit aux habitants expulsés. On répond à ces derniers qu’il existe déjà des États francophones, et pourquoi ne vont-ils pas s’installer là ? Tous ceux, qui, en Europe ou ailleurs, dénoncent cette situation sont considérés comme des racistes “ anti-Noirs ”. Lorsque, se sentant totalement abandonnés, un certain nombre d’autochtones se lancent dans des attentats suicide, la presse du monde entier se pose de graves questions sur ce qui, dans leur religion, les pousse à un tel fanatisme.

Franchement, je doute fort que notre principale préoccupation serait, si cette situation imaginaire se présentait, de « faire la paix » ou de « promouvoir le dialogue » , de considérer qu’il n’y a dans cette situation ni oppresseur ni opprimé mais simplement « deux peuples qui souffrent » ou un « conflit entre deux mémoires » ou encore de dire que tout “ dialogue ” avec les habitants originaux des Yvelines présuppose que l’État Tutsi soit reconnu à l’intérieur de “ frontières sûres et reconnues ”. En fait, il n’y a qu’à voir comment sont traités chez nous les miséreux qui viennent mendier un asile improbable pour s’apercevoir qu’une telle suggestion est proprement impensable.

Tout cela pour souligner ce qui est évident : il y a une asymétrie entre Israël et les Palestiniens, tant au niveau des responsabilités que du rapport de force. Si Israël évacuait les territoires occupés, s‘efforcait de compenser les victimes de sa politique, en 1948 et depuis 1967, et déclarait que désormais il se verrait comme un État à part entière du Moyen-Orient et mettrait sa force militaire et économique considérable au service de la région, l’entousiasme dans le monde arabe serait tel qu’il est fort probable que les attentats cesseraient aussitôt. Bien sûr, cela paraît utopique, mais à terme, une paix véritable ne peut que se baser sur un tel changement d’attitude. Néanmoins, cela ne se fera pas sans modifier le rapport de force existant. Et la seule chose que nous puissions faire dans ce sens en Europe et aux Etats-Unis, c’est d’exercer un maximum de pressions sur le camp le plus fort.

A cet égard, la décision de Paris VI est à nouveau exemplaire. En effet, pendant les années 60, pas mal de “tiers-mondistes” ont trop souvent projeté leurs espoirs de transformation sociale radicale dans des pays dévastés par des décennies de domination impériale et où la simple survie tenait déjà du miracle. Après sont venus les désillusions, les repentirs et les retournements de veste. Les plus honnêtes se sont réinvestis dans des projets locaux de développement, positifs certes, mais dont les limites se font rapidement sentir tant que les leviers de l’économie restent entre les mains du plus petit nombre. Les autres ont entonné de façon de plus en plus bruyante l’hymne à l’Occident-défenseur des droits de l’homme, et se sont transformés en porteurs d’eau idéologiques d’un interventionisme de plus en plus agressif et dont nul ne peut prédire les limites. La décision de Paris VI, pour modeste qu’elle soit, est un pas dans la bonne direction, vers une articulation efficace et sincère entre le local et le global. Au lieu de donner des leçons de démocratie au reste du monde, ou de tenter de résoudre des problèmes sur lesquels nous n’avons aucune prise réelle, agissons là où nous sommes, au sein des sociétés impériales, mais en gardant toujours en tête l’objectif de limiter la violence et l’exploitation que ces sociétés engendrent dans le reste du monde.

Pour en venir à l’antisémitisme, on ne peut pas, pendant 60 ans, utiliser l ‘équation antisionisme=antisémitisme, puis s’étonner du fait que des gens finissent par la lire de droite à gauche et par légitimer une idéologie hideuse au nom d’une cause noble. En fait, la démarche des sionistes est très semblable à celle de certains communistes (il s’agit parfois des mêmes personnes) qui ont réussi, pendant longtemps, à faire taire les critiques du stalinisme en les assimilant à des sympathies pour le fascisme. Là aussi, l’équation a fini par être lue à l’envers dans certains milieux, et le résultat n’est pas beau à voir. Le terrorisme intellectuel ne marche qu’un certain temps.

Ce qui est également choquant, c’est que ceux qui s’indignent devant l’arme du boycott, stratégie typique de lutte non violente, sont les mêmes qui n’arrêtent pas de « dénoncer » les attentats suicides. Cette hypocrisie est très générale. Lorsque le Tiers Monde tente de se libérer par des moyens essentiellement pacifiques et démocratiques, qu'il s'agisse des Palestiniens pendant la période d'Oslo, d'Allende, des Sandinistes, ou aujourd'hui de Chavez au Vénézuéla, on leur vole leurs terres et on les subvertit de mille façons. Quand ils luttent de façon violente, qu'il s'agisse de Castro, de Saddam Hussein, des kamikazes palestiniens ou des `maoistes' au Népal, la machine à diaboliser se met en route et les humanistes occidentaux poussent des cris d'indignation. Il serait fort aimable de la part des oppresseurs de dire une fois pour toute aux opprimés quelles armes ils estiment qu'ils ont le droit d'utiliser pour se défendre.

La politique de l’Occident face au monde arabe n’est pas seulement criminelle, elle est insensée. Demandons-nous un instant comment les Arabes peuvent envisager une histoire qui inclut la guerre d’Algérie, Suez, la création d’un Koweït « indépendant » (par les Britanniques en 1961), les interventions au Liban (dont l’invasion israélienne en 1982), la mise en place de fantoches néo-coloniaux (comme nos amis les rois du Maroc), les menaces sur la révolution nationaliste en Irak (bien avant Saddam Hussein), la création et le soutien à l’État d’Israël, la guerre du Golfe et l’embargo, ainsi que la nouvelle guerre en préparation. Et posons nous cette question, non pas en pensant à leurs valeurs, leur religion ou leur culture, mais en pensant à la réaction que nous aurions si nous étions mis dans cette situation – par exemple, en comparant avec les réactions aux États-Unis suite au 11 septembre (qui a fait, pour ne prendre que ce cas, 300 fois moins de morts que l’embargo contre l’Irak), y compris la panique, l’hystérie et les appels à la vengeance. Au lieu de demander au CA de Paris VI de présenter des excuses à leurs collègues israéliens, il faudrait encourager toutes les universités à suivre leur exemple et exiger que les architectes intellectuels de la politique occidentale au Moyen Orient élaborent dorénavant des politiques face au monde arabe qui s’efforcent de réparer tant de sang et de larmes.

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