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Europe -

L’islamophobie comme fondement de légitimité à l’impérialisme et au colonialisme de l’Occident

Par

Article publié sur le site de la "Coordination contre le Racisme et l'Islamophobie", le 17 mars 2010.

Même si le terme d’islamophobie n’existe que depuis quelques dizaines d’années, le rejet et la méfiance de l’Occident à l’égard de l’islam en tant que religion et système de valeurs est très ancien. Depuis les croisades en passant par le début du colonialisme européen, la caricature des sociétés de civilisation musulmane a toujours été une pièce centrale de l’idéologie des conquérants. Les stéréotypes sur l’islam et les musulmans ont une longue histoire. Ils ont structuré les relations de l’Occident au monde musulman particulièrement dans ses rapport dominant avec lui.

L’islamophobie comme fondement de légitimité à l’impérialisme et au colonialisme de l’Occident


Première croisade au XIè siècle et massacre des musulmans de Jérusalem

L’Occident a eu recours à des moyens « déloyaux » pour affirmer des choses qui le satisfont intellectuellement sur l’Islam , car il a toujours eu du mal à contenir politiquement cet Islam. Il était perçu dès son avènement, et à juste titre, comme un défi culturel et militaire important pour l’Occident. D’ailleurs ce sont à la fois les moyens que l’Occident a mis en œuvre pour faire face à ces défis et sa rencontre avec l’Autre que soi qui l’ont poussé à se définir par rapport à cet islam, à développer un sentiment de supériorité. En quelque sorte c’est l’Islam en tant que civilisation qui a forcé cette prise de conscience de "soi" de l’Occident.

Ce qui est donc intéressant de remarquer c’est comment ce rejet de l’islam a parcouru l’histoire de l’Europe et comment cette islamophobie et cette représentation péjorative de l’islam servent encore aujourd’hui, sous d’autres formes, l’impérialisme en Irak en Afghanistan ou encore en Palestine. Sans oublier comment en France on se sert de l’islamophobie pour criminaliser tout soutien aux résistances populaires de ces pays et pour légitimer les guerres dites « anti-terroristes » et « anti-islamistes » et ce, au nom du fameux « choc des civilisations ».

Les racines profondes de l’islamophobie en occident

On peut remonter à ce niveau jusqu’aux Croisades. Urbain II lors du Concile de Clermont en 1095 promet l’indulgence plénière, pour ceux qui partiront "délivrer les frères d’Orient" et Jérusalem alors entre les mains des musulmans . Il évoque les "malheurs de chrétiens d’Orient" et appelle ceux-ci à cesser de se faire la guerre et à s’unir pour combattre les "païens". On peut remarquer à ce propos cette constante dans les discours dominants d’aujourd’hui ; les élites politiques et les médias n’ont de cesse de déplorer le sort des chrétiens d’Irak ou de Palestine qui seraient « opprimés » dans les pays arabes dominés par l’islam. Au delà du problème de fond qui peut se poser, cette identité de discours à travers les siècles pour justifier l’expansionnisme occidental est frappante.

La propagande des croisades affublait les musulmans d’idolâtrie, d’immoralité et même de louer et justifier la violence, alors que les chrétiens eux-mêmes faisaient l’apologie de la guerre pour rassembler et recruter des chevaliers sous la bannière du Christ. Le Prophète Mohammed (pbsl) était décrit dans les légendes médiévales par les auteurs médiévaux comme un guerrier assoiffé de sang tenant une épée dans une main et le Coran dans l’autre. Là encore, on peut constater cette similitude du discours avec l’attitude contemporaine envers le Prophète (pbsl). De sa description avec une épée ensanglantée aux caricatures danoises où il est représenté avec une bombe en guise de turban, peu de choses ont changé dans la conscience occidentale.

A partir du milieu du XVIIIe siècle l’intérêt croissant de l’Occident pour l’Orient donne naissance au un courant culturel, littéraire que l’on nomme « orientalisme » et qui a pour objectif de connaitre et de développer un savoir sur ce que l’on désigne comme « les orientaux » c’est-à-dire les peuple arabes et musulmans. Ces orientalistes vont construire tout un imaginaire et tout un système de pensée sur l’islam et le monde arabe qui fera autorité et qui va se nourrir toujours plus de préjugés et de représentation sur les musulmans.

On peut citer comme exemple Voltaire qui, en ayant lu sur l’islam et ce qu’on en rapportait dans les bibliothèques orientalistes, écrit une pièce le « Fanatisme ou Mahomet » où il considère le prophète ’pbsl) comme un imposteur, un fanatique, un hypocrite. Ou encore un grand écrivain orientaliste nommé Ernest Renan qui dans l’essentialisation et la caricature incessante des musulmans et des arabes va décréter que l’islam et les musulmans sont « par nature » incapables de « progrès ».

L’orientalisme va préparer le terrain à la conquête politique coloniale de ces peuples musulmans ou "orientaux" qu’on a réussi à désincarner et déshumaniser durant des dizaines d’années à coup de littérature, de peinture et d’érudition. Là encore, la colonisation va être un vecteur puissant d’islamophobie, elle se légitime même dans le constat du statut inférieur des musulmans et de l’Islam par rapport à la vertu civilisatrice de l’action française et de la religion catholique. L’Église a joué dans ce sens un rôle de premier ordre à travers son action d’évangélisation des « indigènes » et le rôle de ses missionnaires plus particulièrement en Algérie, et au Maghreb. Particulièrement visée, la femme musulmane a fait l’objet de violents stéréotypes coloniaux et islamophobes. Ainsi la femme musulmane colonisée était victime d’un « oubli » dans lequel la plongeait l’islam, le voile, l’homme musulman et les traditions et la France dans son extrême générosité allait « l’émanciper ». Sur le voile, rien de nouveau, on voit donc une pérennisation du discours encore aujourd’hui avec le débat qui a précédé la loi du 15 mars contre le voile.

Par la suite et dans le contexte de décolonisation, le renouveau de la pensée religieuse impulsé dès la fin du XVIIIe siècle par la Nahda de Jamal Al Dîn Al Afghani et Mohamed Abdou en Egypte va avoir des effets politiques importants. Il va influencer les mouvements nationalistes comme le Néo-destour tunisien et plus encore l’Istiqlal marocain d’Allal El Fassi. Ainsi les mouvements de Libération Nationale dans les pays musulmans colonisés étaient très imprégnés idéologiquement de l’Islam. Or, beaucoup d’européens alors même qu’ils se définissaient comme anti colonialistes ont presque systématiquement eu du mépris à reconnaître ce rôle de l’islam dans le processus de libération. Par rejet du religieux en général mais qui cachait une sensibilité particulièrement pour l’islam, ils ont nié cette dimension alors qu’il est évident que beaucoup de résistants se battaient au nom de leur islamité. On le voit pour la Révolution Algérienne où ils se désignaient comme « moudjjahidine ».

L’islamophobie et l’impérialisme occidental contemporain

Cette trame de fond historique est très importante pour comprendre la période contemporaine et comment l’Occident utilise toujours les mêmes mécanismes pour déployer son impérialisme et mettre certains pays sous tutelle.Les stéréotypes islamophobes justifiant l’ingérence et l’expansionnisme occidental prennent aujourd’hui d’autres formes. Ils sont plus subtils, moins directs.

Ainsi, la théorie du « choc des civilisations » a t-elle nourri ce racisme envers les peuples musulmans et donné une légitimité politique aux guerres impérialistes de l’Occident. En 1996, Samuel Huntington écrit un ouvrage qui se propose de décrypter le fondement des nouvelles relations internationales après l’effondrement de l’Empire Soviétique. Selon lui, le clivage à l’avenir n’est désormais plus strictement politique ou idéologique, comme il l’était avant entre le bloc soviétique et le bloc de l’Ouest, mais aussi culturel et civilisationnel. Il existe notamment, selon lui, un conflit majeur entre la civilisation occidentale et l’Islam provoqué par ce dernier qui chercherait à dominer, à s’imposer, à se « totalitariser ».

Ces travaux peuvent être considérés comme une déclaration de guerre « idéologique » à l’islam qui se trouvait d’autant plus justifiée que, le 11 septembre, surviennent les attentats à New York. Une grosse propagande idéologique et politique s’est alors mis en marche. L’islam était le problème et il fallait s’en occuper car il en allait de la « survie » des valeurs démocratiques occidentales.

Cette propagande a redéployé tous les clichés islamophobes et racistes pour conquérir l’Afghanistan et l’Irak et introduire les concepts nouveaux de « « guerre préventive » ou de « guerre contre le terrorisme ». Cet impérialisme, qui s’inscrit dans la tradition coloniale européenne, ne fait que se draper d’un discours moins direct qui vise soi-disant une minorité, « les fous de Dieu », car on prend bien soin de ne pas généraliser. Il y a les « obscurantistes musulmans » d’un coté et les « modérés » de l’autre, les « fanatiques religieux » et les « progressistes ». Mais si on utilise tout ce vocable, c’est simplement pour adopter un racisme acceptable, légitimer un colonialisme et des invasions illégales pour assujettir des peuples et imposer une hégémonie occidentale (politique, économique, culturelle, militaire) aux derniers « indigènes ».

Cette criminalisation de l’islam pour justifier l’occupation trouve une illustration importante dans la question palestinienne. Ainsi pour masquer le problème de fond qui est, dès l’origine, une colonisation d’une Terre et d’un Peuple, on opère un glissement dans la contradiction fondamentale entre une colonisation illégitime et une résistance légitime à cette colonisation, et on crée de toute pièce une nouvelle opposition qui serait celle du combat de la démocratie (représentée évidemment par l’entité sioniste) contre les islamistes « intégristes » du hamas...

Ce qui est intéressant de constater, c’est comment on inscrit un conflit qui est politique dans cette théorie du choc des civilisation, ou on présente ce qu’on nomme « Israël » comme une sorte de « rempart civilisationnel » à l’Islam et à la culture arabe. D’ailleurs si l’occident soutient « Israël » d’une manière aussi indéfectible, c’est dans cette optique de soutenir une base avancée au Machrek pour mettre en pratique une politique hégémonique dans le monde arabe et musulman, et ce, dans la plus parfaite tradition coloniale.

Une autre dimension importante, c’est cette tendance en France à se servir de l’islamophobie pour criminaliser le soutien aux résistances populaires dans les pays soumis à l’impérialisme et au colonialisme. Par exemple, le refus de soutien à la résistance palestinienne se donne comme vitrine le refus de l’islamisme. Les Palestiniens qui résistent contre l’occupation sioniste sont dénoncés dans les médias occidentaux pour leur « fanatisme » religieux. En s’appuyant sur l’islamophobie, on absout le terrorisme véritable qui est celui de l’entité sioniste.

Surtout on ethnicise et on islamise le soutien à la résistance palestinienne, dans le but de se servir des clichés islamophobes. Le soutien à la Palestine et à la lutte du peuple palestinien est infantilisé et amputé de sa dimension politique. Il ne s’expliquerait plus que par des causes « religieuses ». Ce discours s’est notamment développé lors de la forte mobilisation en France pendant la guerre de Gaza ou on qualifiait les jeunes de banlieues, très impliqués, de « communautarisme », ou encore de « jeunes instrumentalisés », « d’intégristes ». On occulte sciemment que c’est parce que la colonisation est un vécu familial dans les familles maghrébines de l’immigration et parce que ces enfants d’immigrés subissent quotidiennement les discriminations racistes en France qu’ils développent une sensibilité particulière à la Palestine. En comparant les deux situations, ils constatent que la même idéologie coloniale est oeuvre. Le facteur culturel ou religieux expliquant le soutien massif des habitants de banlieue est également présent, mais pas du tout dans le sens où la propagande islamophobe souhaite le montrer, et il n’est surtout pas le seul.

En conclusion, il important de souligner qu’on ne peut pas lutter contre l’islamophobie en France si on ne donne pas de perspectives internationales à cette lutte, si on on ne lutte pas contre la fonction politique impérialiste de l’islamophobie pour l’Occident et la France. Si on ne fait pas ce lien, on ne luttera pas efficacement contre cette islamophobie et surtout on crée un problème théorique de taille dans l’analyse que l’on fait de ce racisme particulier. Les classes dominantes en France se servent de l’islamophobie par nécessité sociale, car on légitime moralement la relégation sociale et l’exploitation économique des musulmans en France. En même temps on criminalise le soutien que ces musulmans portent à la résistance des pays colonisés. Donc la question de la lutte contre l’islamophobie en France et de la cause anticolonialiste et anti-impérialiste sont intrinsèquement liées.

Lutter contre l’islamophobie, c’est aussi lutter pour la Palestine, contre l’occupation en Irak et en Afghanistan. C’est refuser tout impérialisme, tout colonialisme de l’Occident et de la France dans le monde arabe et musulman en particulier. C’est se donner une globalité nécessaire aux perspectives de lutte. Car il n’est certainement pas dans l’intérêt des dominants de nous voir faire des liens entre les luttes et de comprendre cette logique articulée dans les comportements de domination.

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