Fermer

S'inscrire à la mailing list ISM-France

Recevez par email les titres des derniers articles publiés sur ISM-France.

Votre adresse courriel

Fermer

Envoyer cet article

Votre adresse courriel
Envoyer l'article à
Votre message
Je profite de l'occasion pour m'abonner à la newsletter ISM France.
Palestine - ISM France

Imprimer cet article Envoyer cet article
Article lu 1265 fois

France -

La French Connection

Par

Le professeur Meir Zamir enseigne à la Faculté des Etudes Moyen-Orientales à l’Université du Néguev – Ben Gourion

Le 15 décembre 1947, aux environs de treize heures quarante-cinq, une vingtaine de combattants de la Haganah – la milice juive clandestine d’avant la création de l’Etat d’Israël – s’empara d’un camion britannique, au Sud de Saint-Jean d’Acre. Les hommes, armés, mais habillés en civil, ont confisqué près de cinq cents kilos de documents, empaquetés dans huit containers scellés, en acier, et dans douze sacoches de la valise diplomatique. Ces documents avaient été envoyés par l’ambassade britannique à Beyrouth au port de Haïfa, à partir duquel ils auraient dû être expédiés par bateau vers la Grande-Bretagne.

La French Connection


Bethléem, série de peintures intitulée "Avant leur Diaspora", par Anis.

Le camion fut détourné vers une destination inconnue. Son chauffeur et ses gardes armés furent retrouvés, plus tard, dans un bâtiment abandonné, près de Kiryat Ata. Les Britanniques firent tout pour minimiser l’importance des documents détournés, affirmant qu’ils ne contenaient, pour la plupart, que des informations économiques fournies par la mission britannique à Beyrouth, que dirigeait, durant la Seconde guerre mondiale, le général Edward Spears.

Mais la réaction des Britanniques, des Français et de la Haganah elle-même à cet événement suggèrent clairement que les papiers volés dans ce camion étaient extrêmement importants.

Immédiatement après l’incident, le consul de France à Jérusalem vint à Tel Aviv. Les Français s’y virent remettre des documents ultrasecrets, d’une grande importance opérationnelle pour eux. Les autorités mandataires britanniques censurèrent les informations relatives à l’incident, interdisant aux journaux britanniques ou hébreux de publier la moindre information au sujet de cette opération de la Haganah. Les documents furent finalement restitués aux Britanniques, mais près d’un pourcent d’entre eux restèrent entre les mains de la Haganah.

Le fait que la France considérait que ces documents étaient extrêmement importants et qu’elle souhaitait s’en emparer est suggéré par un télégramme que le représentant de l’Agence juive à Paris, un certain Maurice Fischer, envoya, le 11 janvier 1948, demandant que des négociations en vue du transfert des documents vers la France soit tenue à Paris, et non pas au vu et au su du Consulat de France à Jérusalem. L’opération se basait sur une information reçue par la Haganah, de la part de services français du renseignement, indiquant que le camion britannique véhiculait un chargement d’une importance extrême. Cette information avait apparemment été obtenue grâce à l’aide d’un agent français actif à Beyrouth jusqu’à la fin juillet 1947, qui fournissait à la France des documents internes à la légation britannique. Immédiatement après le détournement du camion, un officier du renseignement français, déguisé en reporter de France-Soir, était envoyé à Tel Aviv pour y étudier les documents anglais.

Cet incident révéla aux services du renseignement britanniques l’étendue de la collaboration clandestine entre le Yishuv [la communauté juive pré-étatique en Palestine] et la France. Les Britanniques prirent des mesures de rétorsion contre les Français dès le début de la guerre en Palestine. Les armées arabes ayant envahi le pays, le 15 mai 1948, des agents britanniques déguisés en légionnaires jordaniens attaquèrent les bâtiments du consulat français dans la vieille ville de Jérusalem. Au plus fort des bombardements, en juillet, quatorze des employés du consulat français furent blessés. Les protestations de la France tant auprès du Roi Abullah de Jordanie qu’auprès du Foreign Office ne servirent strictement à rien. Et même la menace, transmise par le consul français à Amman, que son pays couperait ses relations avec la Jordanie si les bombardements se poursuivaient s’avéra inutile.


Graisser la patte aux Arabes

Beaucoup de choses ont été écrites au sujet de l’aide des Français au mouvement sioniste, de 1946 à 1948, en matière d’immigration juive clandestine, de fournitures d’armes et de relations publiques [j’ai écrit à ce sujet un article : « Britain’s Treachery, France’s Revenge » (La Trahison britannique et la revanche française), qui a été publié dans Haaretz, le 2 février 2008]. On sait fort peu de choses, toutefois, sur la collaboration de la France avec des institutions sionistes en matière de renseignement et de diplomatie secrète, dans le cadre de la lutte contre la Grande-Bretagne et les pays arabes. Des recherches récentes révèlent que les services français du renseignement ont réussi non seulement à infiltrer le ministère syrien des Affaires étrangères, mais aussi à placer un agent au sein de la légation britannique à Beyrouth, fin 1944.

La légation britannique à Beyrouth recevait de la correspondance secrète du cabinet britannique à Londres et du ministère des Affaires moyen-orientale, sis au Caire. Trois organisations du renseignement différentes travaillaient également, à la légation, dont le bureau politique collectait des rapports de renseignement sensibles provenant d’agents travaillant pour la Grande-Bretagne dans l’ensemble du Moyen-Orient. Des noms et des noms de codes d’agents du renseignement (ainsi, par exemple, le n° 325 était Mohsen al-Barazi, le secrétaire particulier du président syrien Shukri al-Quwwatli, qui finit lui-même Premier ministre de Syrie sous le président Husni Zaïm), des reçus de très importants pots-de-vin donnés par des officiers britanniques du renseignement à des dirigeants arabes, et des accords par lesquels divers personnages promettaient de coopérer avec la Grande-Bretagne : tout cela, et bien d’autres choses encore, finit entre les mains des services d’espionnage français.

La France agissait contre la Grande-Bretagne essentiellement poussée par son désir de se venger de sa propre éviction de la Syrie et du Liban, en mai 1945. Plus tard, les Français nouèrent des liens avec différents mouvements, groupes et personnalités antibritanniques au Moyen-Orient. Mais, de tous ces liens, ce fut ceux que les Français nouèrent avec le mouvement sioniste qui se révélèrent les plus solides et efficients.

Des annotations de David Ben Gourion dans son carnet de guerre, ainsi que des rapports émanant de Fischer, le représentant de l’Agence juive à Paris, fournissent une preuve indirecte du fait que les Français donnaient à la Haganah des informations tirées des documents secrets britanniques et syriens.

Les liens avec les institutions sionistes, qui avaient fini par faire de la France un ami intime de l’Etat d’Israël naissant, commencèrent par une lettre envoyée par le chef de la Mission française en Syrie et au Liban, le général Paul Beynet, au chef du Gouvernement provisoire de la France, le général Charles de Gaulle, à la fin juin 1945. Dans cette lettre, dont certains des passages sont publiés ici pour la première fois, Beynet écrivait :

"Mon Général,
« Dans la crise récente, l’opinion publique, au Moyen-Orient, est contre nous. Seuls les juifs de Palestine représentent une exception. Leur préoccupation de voir le danger auquel la France est confrontée au Levant a créé chez eux un consensus qu’eux-mêmes considèrent exceptionnel. Le parallélisme entre un foyer national juif en Palestine et un foyer chrétien au Liban, qui a toujours été prôné par l’Agence juive, est devenu, désormais, le leitmotiv de tous. Mes collaborateurs ont été approchés par les divers côtés, qui offrent leurs services. J’ai donné des ordres allant dans le sens du maintien de ces contacts […].

« Il semble que, tout au moins au début, le fait de travailler ensemble ne puisse être que dans notre intérêt. Il devrait suffire de donner une réassurance verbale, non pas nécessairement de soutenir le mouvement sioniste et ses exigences, mais de s’abstenir d’adopter une attitude hostile, en particulier en matière d’immigration en Palestine. Les injustices et les souffrances subies par les juifs français sous l’occupation allemande nous rend difficile l’adoption de toute autre attitude. De plus, nous pourrions bénéficier, globalement, de l’excellent réseau de renseignement, de la propagande et même des actions politiques dans lesquelles sont engagées l’Agence juive, des groupes de presse juifs et des groupes parlementaires pro-sionistes. »

Beynet était un responsable officiel français qui avait joué le rôle principal dans les relations entre la France et l’Agence juive. Avant d’être nommé délégué général en Syrie et au Liban, il avait servi dans la délégation de la France Libre aux Etats-Unis, où il avait eu l’occasion de mesurer l’étendue de l’influence des organisations juives. Beynet avait rencontré Ben Gourion à Beyrouth le 15 octobre 1944. Il savait déjà, à l’époque, sur la foi de documents britanniques fournis par une « taupe » française infiltrée à l’intérieur du British office de Beyrouth, que la Grande-Bretagne avait l’intention de continuer à imposer son « Livre Blanc » au mouvement sioniste et à empêcher l’établissement d’un Etat juif indépendant en Palestine. Cette politique palestinienne s’intégrait dans le cadre d’un plan secret de la Grande-Bretagne, visant à créer une Grande Syrie en unifiant la Syrie, la Transjordanie, le Liban et la Palestine à l’intérieur d’une entité politique unique.

La Grande-Bretagne s’était vraiment démenée pour faire progresser ses intérêts au Moyen-Orient. Les documents subtilisés par les Français révélaient le cynisme avec lequel la Grande-Bretagne exploitait la « menace sioniste ». Des officiels britanniques de très haut rang cherchaient délibérément à approfondir les craintes des Arabes, en insistant lourdement sur le fait que seule, une coopération de leur part avec la Grande-Bretagne, pourrait les protéger contre l’invasion judéo-sioniste…


Il faut prévenir Truman

Début 1945, dans ses rapports envoyés à Paris, Beynet prédisait que si les Britanniques réussissaient à chasser les Français de Syrie et du Liban, leur prochain objectif serait de forcer le mouvement sioniste à accepter une solution qui servît les intérêts britanniques dans le monde arabe. Fin février, il donna à l’officier de liaison français à Jérusalem l’instruction de contacter les représentations de l’Agence juive afin d’explorer les domaines de coopération possibles. Les Français contactèrent tout d’abord des représentants de l’Agence juive à Beyrouth, puis Ben Gourion rencontra les responsables du ministère français des Affaires Etrangères, à Paris. Ce n’est qu’après la crise syrienne, toutefois, qu’une coopération pratique fut engagée.

Au début, les deux partenaires recherchèrent des moyens de conjuguer leurs forces en matière de relations publiques, aux Etats-Unis. En juillet 1945, à la suite de la lettre envoyée par Beynet à de Gaulle, l’officier du renseignement de la Haganah Tuvia Arazi se rendit à Paris ; durant la Seconde guerre mondiale, il avait maintenu des liens étroits avec les agents du renseignement de la France Libre, au Levant. Arazi voulait formaliser la relation entre le Yishuv et la France grâce à une rencontre entre officiers de haut rang des deux parties. Il pensait que Ben Gourion et Moshe Sharett devraient rencontrer de Gaulle ou au minimum le ministre des Affaires étrangères Georges Bidault ; De Gaulle préférait quant à lui charger Bidault des contacts avec les dirigeants sionistes.

Le premier test de la capacité de l’Agence juive de jouer sa partie dans ce marché, tel qu’il fut mis au point lors de conversations avec Beynet, se produisit durant la visite de de Gaulle aux Eats-Unis, à la fin du mois d’août de cette année-là. Au début dudit mois, Arazi rencontra les aides de de Gaulle afin de coordonner la visite. Quand de Gaulle arriva aux Etats-Unis, les organisations juives lui avaient préparé un accueil chaleureux et sympathique, tant à New York qu’à Chicago.

Le mouvement sioniste bénéficia aussi de cette visite. Un indice indirect semble indiquer que de Gaulle avait mis le président Harry Truman au courant de la nature conspiratrice des actions britanniques au Moyen-Orient, ainsi que sur leur rôle dans la crise syrienne. Cela ne doit rien au hasard si la célèbre déclaration de Truman, dans laquelle il formulait son soutien à l’émigration de plus de 100 000 juifs de camps de réfugiés européens vers la Palestine pré-étatique, a été rendu publique à la fin de ce même mois…

Une deuxième phase, dans l’approfondissement des relations occultes entre le gouvernement provisoire de de Gaulle et l’Agence juive, commença en septembre, après que les Français eurent appris par des documents britanniques et syriens envoyés par leurs agents que le nouveau gouvernement travailliste britannique poursuivrait la politique de son prédécesseur au Moyen-Orient, y compris l’éradication du reste d’influence française en Syrie et au Liban. Les dirigeants de l’Agence juive, quant à eux, apprirent que le gouvernement britannique, dirigé par le Premier ministre Clement Atlee et le ministre des Affaires étrangères Ernest Bevin, avait bien l’intention de persister dans sa politique définie dans son Livre Blanc, et d’interdire toute immigration libre de juifs en Palestine.

Début octobre 1945, durant sa visite à Paris, Ben Gourion annonça la création du Mouvement Juif de Résistance, qui unifia toutes les milices pré-étatiques dans le combat contre les Britanniques. Cette déclaration, ainsi que l’engagement croissant des Etats-Unis dans les efforts visant à trouver une solution au problème juif [sic, ndt] en Palestine, augmentèrent le prestige du mouvement sioniste aux yeux des Français. Ben Gourion attachait une grande importance aux relations avec la France, et il y veillait, les supervisant personnellement. A la mi-novembre, il rencontra Bidault à Paris, et il fit de la Ville-Lumière, les deux années suivantes, le quartier général de son combat contre les Britanniques, en vue de la création d’un Etat juif en Palestine [plus exactement : à la place de la Palestine… ndt].


Pétrole saoudien

Une des révélations des documents britanniques et syriens retrouvés dans les archives françaises, c’est le fait que la Grande-Bretagne essayait d’utiliser le soutien apporté par Truman à l’immigration de réfugiés juifs en Palestine pour convaincre le Roi d’Arabie saoudite Abdul Aziz al-Saoud de révoquer des concessions pétrolières accordées à des compagnies américaines dans son pays. En octobre 1945, des responsables britanniques demandèrent au président syrien Quwwatli d’intercéder auprès du roi à ce sujet. Quelques jours plus tard, Quwwatli rapporta la réponse du roi, dans une lettre envoyée à l’ambassadeur britannique à Damas, Terence Shone : « Je n’apporterai jamais mon consentement à une immigration juive en Palestine, qui est un pays sacré, pour les Arabes. La Russie m’a rassuré : elle nous soutiendra si nous persistons dans notre position inébranlable sur cette question. Quant aux Américains, j’ai bien l’intention de les menacer de retirer les concessions [pétrolières] que je leur ai accordées. »

Les Américains, au courant de la conspiration britannique d’après leurs propres sources, et probablement, aussi, de sources françaises, furent en mesure de faire échouer le plan. Truman, qui était personnellement impliqué dans la garantie de la part de son pays dans les pétroles du Moyen-Orient, fut ulcéré par les tentatives britanniques de saboter les intérêts américains.

La collaboration secrète des Français avec l’Agence juive devint plus intense, y compris aux Etats-Unis, en particulier à travers certaines campagnes siono-maronites visant à faire du Liban un pays chrétien indépendant. En 1946-1948, la France resserra ses liens avec le mouvement sioniste en Amérique et en Israël, et elle fournit à l’Agence juive des renseignements sur les projets britanniques et arabes, apportant ainsi une contribution vitale au processus qui aboutit à la création de l’Etat d’Israël, en 1948.

Soixante ans après la création de cet Etat, alors que des milliers de livres et d’articles étaient publiés sur la question, il n’existe encore à ce jour aucun récit complet des circonstances régionales et internationales qui entourèrent la fondation d’Israël, dont, notamment, le rôle joué par la France, en ces années décisives.

Source : Haaretz

Traduction : Marcel Charbonnier

Faire un don

Afin d'assurer sa mission d'information, ISM-France fait appel à votre soutien.

Oui ! Je soutiens ISM-France.


Contacter ISM France

contact@ism-france.org

Suivre ISM France

S'abonner à ISMFRANCE sur Twitter RSS

Avertissement

L'ISM a pour vocation la diffusion d'informations relatives aux événements du Proche Orient. Les auteurs du site travaillent à la plus grande objectivité et au respect des opinions de chacun, soucieux de corriger les erreurs qui leur seraient signalées.

Les opinions exprimées dans les articles n'engagent que la responsabilité de leur auteur et/ou de leur traducteur. En aucun cas l'ISM ne saurait être tenu responsable des propos tenus dans les analyses, témoignages et messages postés par des tierces personnes.

D'autre part, beaucoup d'informations émanant de sources externes, ou faisant lien vers des sites dont il n'a pas la gestion, l'ISM n'assume aucunement la responsabilité quant à l'information contenue dans ces sites.

A lire également...
Même lieu

France

Même sujet

Histoire

Même date

1 juillet 2008