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Palestine occupée -

La déclaration Balfour : Endurer la criminalité coloniale
Nous, Palestiniens, savons ce qui s’est réellement passé

Par

Susan Abulhawa est un écrivain palestino-américain et auteur de deux livres sur la Palestine : Les Matins de Jénine, trad. de Michèle Valencia, éditions Buchet/Chastel, 2008 - rééd. Pocket,2009. Et Le Bleu entre le ciel et la mer « The Blue between Sky and Water », trad. de Nordine Haddad, éditions Denoël, 2016. Elle est lauréate du Prix Lorientales 2017.

08.11.2017 - Au cours des deux dernières semaines, on a écrit et dit beaucoup de choses pour commémorer la publication de la Déclaration Balfour et les 100 ans qui se sont écoulés depuis. Bien qu’il soit difficile d’imaginer un document plus fourbe, plus illégal et plus immoral pour refléter fidèlement la perfidie des malversations coloniales britanniques, les manchettes du New York Times et du Washington Post ont décrit qu’elle « était porteuse de division » et qu’elle « divisait », comme si leurs journalistes respectifs avaient écrit ces articles ensemble après une soirée bien arrosée.

La déclaration Balfour : Endurer la criminalité coloniale
Nous, Palestiniens, savons ce qui s’est réellement passé

Défense d’Al-Qods contre l'occupant, 18 juillet 2017
Le Los Angeles Times a été tout aussi hypocrite, écrivant que le document « continue de hanter le Moyen-Orient ». Theresa May a assisté à une célébration du centenaire aux côtés de Benjamin Netanyahou, tandis que Jeremy Corbyn a refusé de participer à cette ignominie, et c’est tout à son honneur.

Boris Johnson a bredouillé son habituel radotage stupide. L’artiste de rue Banksy a organisé une fête d’excuses pour les Palestiniens à Bethléem.

Les Palestiniens ont parcouru les rues étroites de nos villes qui rétrécissent, ils ont protesté en brûlant des effigies de Theresa May et le reste d’entre nous, dont les vies ont été brisées à partir de ce morceau de papier, sommes restés aussi résolus et traumatisés ce jour-là que les autres jours des décennies passées, dans le terrible sort des camps de réfugiés, en exil et des prisons de toutes sortes.

Rédigée par les sionistes, pas par Balfour (1917)

La déclaration fut une lettre de 67 mots entre deux britanniques puissants pour prendre des terres arabes à leur population indigène et les donner à des citoyens européens juifs. Le 2 novembre 1917, Lord Balfour « au nom du gouvernement de Sa Majesté » a promis à Lord Rothschild, un citoyen britannique privé et le patriarche de la puissante famille bancaire juive européenne, que la Grande-Bretagne soutiendrait « l’établissement d’un foyer national pour le peuple juif en Palestine. »

Cette phrase a non seulement promis de donner le pays d’un autre peuple (la Palestine) – à l’époque gouvernée par une autre nation (l’Empire Ottoman) – mais elle a aussi officialisé le concept anhistorique du « peuple juif », comme si des citoyens de cultures, nationalités, langues et lieux disparates constituaient une race ou une ethnicité singulières en vertu de leur religion commune.

Bien que la lettre soit adressée de Balfour à Rothschild, elle a d’abord été envoyée par Rothschild à Balfour le 18 juillet 1917, suite au débat entre les sionistes pour rédiger la formule précise de la lettre.

Balfour a fait un ajustement pour noter que « étant clairement compris que rien ne sera fait qui puisse porter préjudice aux droits civils et religieux des communautés non-juives existantes en Palestine, » avant de la renvoyer comme une correspondance officielle d’Etat à Rothschild.

Ainsi ce fut un petit groupe de notables juifs européens qui ont dicté, dans le noir, la politique étrangère britannique, en violation des traités officiels entre les dirigeants alliés mondiaux, et aussi contre l’opinion publique britannique. On ne peut donc pas examiner cette lettre isolément de ce contexte plus large d’empilage d’accords, de traités, d’études et de commissions qui s’opposent tous à elle de façon flagrante.

L’accord McMahon-Hussein (1915)

Deux ans plus tôt, le 25 octobre 1915, Sir Henry McMahon avait conclu un accord de contrepartie avec le Chérif de La Mecque, futur roi Hussein, selon lequel la Grande-Bretagne reconnaîtrait l’indépendance arabe après la Première Guerre mondiale « dans les limites et les frontières proposées par le Chérif de La Mecque » (qui comprenaient très clairement la Palestine) en échange de la résistance arabe contre les Turcs ottomans.

Trois ans après la Déclaration Balfour, les Turcs ottomans en lutte essayèrent de persuader le roi Hussein de s’allier à eux contre les Britanniques, promettant également l’indépendance arabe.

Homme d’honneur, le roi Hussein révéla l’ouverture à la Grande-Bretagne, et Lord Balfour répliqua en affirmant clairement les termes McMahon-Hussein : « Le gouvernement de Sa Majesté britannique, avec les puissances alliées, confirme ses engagements antérieurs respectant la reconnaissance de l’indépendance des pays arabes. »

Le Général Allenby, chef des forces alliées en Egypte et en Palestine, a réitéré ces assurances à plusieurs reprises, notamment dans une lettre adressée à Sa Majesté le Roi de Hijaz, en date du 8 février 1918, et dans une déclaration aux portes de Jérusalem en décembre 1918. De même que Lord Curzon, ministre des Affaires étrangères, dans une lettre d’octobre 1919 adressée au roi Fayçal.

En fait, il y eut beaucoup de déclarations et affirmations de ces termes et il n’y eut aucun doute dans les accords publics officiels entre les leaders mondiaux que « toutes les nations parlant la langue arabe devraient être libérées de la domination turque, et devraient donc vivre sous le gouvernement de leur choix. »

Accord Sykes-Picot (1916)

La Déclaration Balfour a été faite sans consultation des habitants arabes originaires de Palestine. Il y eut une autre duplicité secrète, menée en 1916 entre la Grande-Bretagne et la France, pour diviser les terres arabes en sphères d’influence, ce qui fut dévoilé de façon inattendue par la révolution bolchévique.

Selon l’historien britannique Richard Coke, les accords Sykes-Picot « difficilement compatibles avec le Douzième Point (auquel l’une et l’autre [Grande-Bretagne et France] ont solennellement souscrit dans les traités de paix), leur propre déclaration commune de novembre 1918 ou les conditions de l’article 22 du Pacte [de la Société des Nations], auquel, à nouveau, ils ont tous deux souscrit en acceptant les Mandats [sur les terres arabes]. »

En fait, ce fut l’opposition sioniste qui a empêché la pleine application de l’Accord Sykes-Picot, qui prévoyait de diviser la Palestine et d’internationaliser Jérusalem, et les a poussés à un complément qui deviendrait la Déclaration Balfour.

Déclaration franco-britannique (1918)

Sur la base d’accords et de garanties officiels des Britanniques, les peuples de Palestine, de Syrie et de Mésopotamie se soulevèrent héroïquement pour rejoindre les puissances alliées contre les Turcs.

Alors que l’Empire ottoman s’effondrait, l’Angleterre et la France publièrent une déclaration commune déclarant que leurs objectifs dans les pays arabes libérés étaient « l’établissement de gouvernements et d’administrations tirant leur autorité de l’initiative et du libre choix des populations indigènes (…). Loin de chercher à imposer des institutions particulières aux populations de ces pays, la France et la Grande-Bretagne n’ont d’autre souci que de garantir (…) le fonctionnement normal des gouvernements et institutions que les populations auront librement adoptées. »

Commission King-Crane (1919)

La volonté des populations indigènes auxquelles la Déclaration franco-britannique fait référence fut clairement montrée par la Commission King-Crane, un envoyé américain dépêché par Woodrow Wilson en juin 1919 dans la région pour enquêter sur les souhaits des habitants indigènes.

La commission rapporta que 80,4 pour cent de la population avait voté pour une nation arabe démocratique unie qui incluait la Palestine d’aujourd’hui (en totalité), le Liban, la Syrie, la Jordanie et l’Irak.

Le rapport s’opposait catégoriquement à l’établissement d’un Etat juif en Palestine parce que « les sionistes espéraient impatiemment déposséder pratiquement en totalité les actuels habitants non juifs de Palestine. »

Le rapport utilisait également les termes de la Déclaration Balfour pour souligner que « un Etat juif [ne peut pas] être réalisé sans la violation la plus grave des droits civils et religieux des communautés non juives existantes en Palestine. »

Le Mandat

Le 29 septembre 1923, suite à la défaite de l’Empire ottoman, une victoire qui n’aurait pu être obtenue sans la résistance et les sacrifices des Arabes, la Grande-Bretagne et la France assument officiellement des mandats pour la Palestine et la Syrie, respectivement.

Pourtant, de façon impardonnable, le mandat comprenait des dispositions pour l’établissement d’un foyer juif national. La criminalité de cette disposition a été mise en évidence tout au long des années suivantes par la main de fer des Britanniques contre les habitants palestiniens indigènes, qui a menacé leur existence même afin de faciliter l’immigration juive.

De multiples commissions et études ont été dépêchées pour évaluer la situation dans le Mandat britannique en Palestine, et toutes ont blâmé les actions de l’administration envers les Palestiniens, qui avaient commencé à se soulever contre l’injustice grandissante à laquelle ils étaient confrontés.

Parlant de « grave erreur politique », Richard Coke a déclaré : « Malheureusement, ce ne sont pas les rédacteurs de la Déclaration Balfour et leurs amis juifs dans les beaux quartiers de Londres et de New York qui vont payer cher ce projet de loi, mais les malheureux habitants de Palestine et, en cas de crise, le Tommy et le contribuable britanniques ordinaires. »

Pourtant, contre cette critique continuelle des politiques du mandat, contre son propre accord avec Hussein, le chef d’une nation alliée avec la Grande-Bretagne, contre la volonté de 3,2 millions d’habitants arabes indigènes qui ont voté à la Commission King-Crane, contre les articles de la Société des Nations, contre les 14 points du président Woodrow Wilson pour la paix mondiale qui avaient été acceptés par la Grande-Bretagne, contre la Déclaration franco-britannique, contre l’Accord Sykes-Picot, contre l’opposition vigoureuse du public et du parlement à la Déclaration Balfour, et contre certains aspects de la Déclaration Balfour elle-même, la Grande-Bretagne a activement facilité les phases initiales de ce qui allait devenir la dislocation totale de toute une civilisation ancienne et la recomposition de sa terre avec une société importée, selon les aspirations sionistes.

La question est alors de savoir pourquoi cette promesse illégale a été mise en œuvre dans un tel contexte ?

Les Etats-Unis, le pétrole, l’argent et l’antisémitisme

De même que des personnages sionistes puissants signent aujourd’hui des accords obscurs pour consolider un soutien officiel en violation du droit international, des résolutions de l’ONU et de l’opinion publique internationale, ils ont fait de même il y a un siècle.

Plusieurs personnalités se distinguent, dont Chaim Weizmann, Nahum Sokolow, Louis Brandeis et Samuel Untermyer. Ces hommes ont collaboré à travers les continents, dans les couloirs du pouvoir, pour influencer les politiques et placer les sionistes à des postes importants, en particulier en France, en Angleterre et aux Etats-Unis.

Weizmann a recruté les Rothschild, a usé de son charme, la promesse d’emprunts de guerre juifs et les croyances antisémites dominantes dans le pouvoir juif pour séduire les hommes d’Etat européens à la cause sioniste.

Le leader sioniste russe juif Ze’ev Jabotinsky a affirmé une fois que « la déclaration est la réalisation personnelle d’un seul homme : le docteur Chaim Weizmann. Quatre années de travail patient et calculé ont établi le lien entre nous et chacun des hommes d’Etat de ce pays [la Grande-Bretagne]. » L’intelligentsia britannique aussi le connaissait.

En 1922, le Daily Express demandait : « Qui est ce mystérieux Chaim, qui a convaincu les Britanniques innocents et sans méfiance de s’embarquer dans le bourbier du Moyen-Orient. »

Sokolow a également joué un grand rôle pour obtenir le soutien des Italiens et des Français. Mais peut-être le plus important d’entre eux fut Louis Brandeis, qui avait l’oreille du président Woodrow Wilson, et dont le soutien est peut-être ce qui a finalement convaincu les puissances européennes de soutenir le projet sioniste.

La Grande-Bretagne avait compris que pour gagner la guerre, il fallait que les Etats-Unis s’y joignent.

Mais Woodrow Wilson avait remporté l’élection présidentielle en faisant campagne comme candidat anti-guerre (son slogan était « Il nous a maintenu à l’écart de la guerre »).

Mais les sionistes ont indiqué aux puissances européennes qu’ils étaient capables persuader le président Wilson de se joindre à la guerre en échange que les Britanniques leur donnent la Palestine, sur laquelle ils n’avaient ni souveraineté ni titre légal.

Louis Brandeis, qui avait été nommé à la Cour suprême par Wilson et qui était l'un des premiers rédacteurs de la Déclaration Balfour, était en mesure d'exercer une telle influence.

En effet, Brandeis a fait avec succès pression sur Wilson pour qu'il adopte la déclaration Balfour (que Wilson avait d'abord rejetée) et qu’il engage les États-Unis dans la guerre.

Sans aucun doute, ceci a renforcé les perceptions antisémites du pouvoir juif et on a argué que les puissances alliées ont craint que les sionistes sollicitent des offres similaires des puissances centrales pour influer sur le résultat de la guerre.

Bien sûr, il y a aussi l'argument du pétrole, qui a peut-être joué un rôle, en particulier dans les dernières années quand le pétrole a été découvert dans la région. Il ne fait aucun doute que l'Europe et les États-Unis ont regardé Israël (comme ils le font maintenant) comme une sorte d'oasis occidental d’où exercer un contrôle sur une mer de peuples foncés et arriérés qui possèdent une importante ressource naturelle.

A l’époque, ce contrôle aurait pu prendre davantage un caractère d’urgence étant donné la récente révolution bolchévique en Russie.

Pas « porteuse de division ». Et elle ne nous « hante » pas

Des intellectuels palestiniens et autres arabes à l’époque ont observé que la Déclaration Balfour intensifiait le nationalisme panarabe et le répandait parmi les masses.

Le professeur Barry Rubin écrit : « Le rêve d’un Etat arabe uni n’était pas une simple abstraction : les nationalistes arabes du Croissant fertile n'avaient pas besoin de fouiller très loin dans leurs souvenirs pour se souvenir de siècles d’unité de la région sous les Ottomans... Dans ce contexte cosmopolite, ils s’intéressaient peu à une fraction particulière du domaine : avec une communauté de langage, de culture et de vision du monde arabe, toutes les frontières intérieures leur semblaient artificielles. »

La Déclaration Balfour ne nous « hante » pas. Elle nous enseigne qu’il ne faut jamais faire confiance aux puissances occidentales qui, loin d’être des démocraties représentatives, sont dirigées par une minorité d’élites motivées par l’intérêt personnel, non par la volonté ou l’intérêt de leur peuple, ni par l’intégrité de leurs accords, et que ces sociétés sont flouées par la propagande propagée par une supposée « presse libre ».

Je n’ai pas trouvé une seule dépêche d’un média occidental dominant qui exprime la profondeur de cette trahison historique criminelle des peuples arabes par l’Europe et les Etats-Unis, pas plus que je n’ai trouvé une inspection sérieuse des machinations politiques qui ont inventé l’Etat juif.

Mais nous, Palestiniens, savons ce qui s’est réellement passé. Nous savons que ce mois de novembre est aussi le centenaire d’un autre moment décisif, lorsque des gens en masse ont pris d’assaut les palais des élites tels que Balfour et Rotschild, les ont tués, et ont entrepris de créer une société plus équitable fondée sur « La Paix, Le Pain et La Terre ». Nous savons que tout peut arriver.



Source : Middle East Eye

Traduction : MR pour ISM

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