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Egypte -

La leçon de Marx pour les Frères Musulmans

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Article original publié le 10 août 2013. L'auteur est professeur de science politique à la Faculté Barnard et auteur de “The Primacy of Politics: Social Democracy and the Making of Europe’s Twentieth Century.”

Karl Marx a écrit que l'histoire se répète toujours deux fois : la première comme une tragédie et la seconde comme une comédie. Il avait à l'esprit la Révolution de 1848, lorsqu'un soulèvement démocratique contre la monarchie française s'est effondré en une dictature bonapartiste, juste comme la Révolution française six décennies auparavant.

La leçon de Marx pour les Frères Musulmans

Mercredi 14 août. La police anti-émeute garde la Place al-Rabaa Adawiya, au Caire, après avoir évacué dans un bain de sang les membres des Frères musulmans et leurs partisans (Photo Reuters.)
En 1848, les ouvriers se sont joints aux libéraux dans une révolte démocratique pour renverser la monarchie française. Cependant, presque aussitôt que s'effondrait l'ordre ancien, l'opposition tombait en morceaux tandis que les libéraux s'alarmaient de plus en plus de ce qu'ils considéraient comme des revendications de la classe ouvrière "radicale". Les conservateurs ont pu co-opter des libéraux craintifs et rétablir de nouvelles formes de dictature.

Ces mêmes modèles se déroulent en Egypte aujourd'hui - avec des libéraux et des éléments autoritaires jouant leurs propres rôles, et les Islamistes jouant le rôle des socialistes. Une fois de plus, un mouvement de masse inexpérimenté et impatient est allé trop loin après avoir accéder au pouvoir. Une fois de plus, des libéraux ont eu peur des changements que leurs anciens partenaires voulaient adopter et sont revenus ramper aux pieds de l'ancien régime pour réclamer sa protection. Et comme en 1848, les groupes autoritaires ont été heureux de reprendre les rênes du pouvoir.

Si l'armée égyptienne poursuit sa répression et si les libéraux continuent de la soutenir, ils apporteront de l'eau au moulin des successeurs contemporains de Marx. "Islamistes du monde, unissez-vous !" pourraient-ils dire ; "Vous n'avez rien à perdre que vos chaînes." Et malheureusement, ils auront raison.

Il ne faut donc pas s'étonner que les libéraux égyptiens aient imploré l'armée de lancer un coup d’État pour mettre fin à la première expérience du pays avec la démocratie il y a juste deux ans, après qu'ils aient évincé main dans la main avec les islamistes, un régime autoritaire. Dans les premiers stades du développement politique d'un pays, les libéraux et les démocrates ne sont souvent d'accord sur rien à part le désir de se débarrasser de l'ancien régime.

L'établissement d'une démocratie stable est un processus en deux étapes. D'abord vous vous débarrassez de l'ancien régime, puis vous bâtissez un remplaçant démocratique durable. Parce que la première étape est dramatique, beaucoup de gens pensent que la partie est terminée quand le dictateur est parti. Mais la seconde étape est plus difficile. Il y a de nombreux exemples de larges coalitions qui se rassemblent pour chasser les dictateurs mais relativement peu d'entre elles sont restées unies et sont tombées d'accord sur ce à quoi le nouveau régime devait ressembler. Les mouvements d'opposition tendent à s'essouffler, en proie à des querelles internes et aux forces résurgentes de l'ancien régime.

C'est en 1948, le "printemps des peuples" original, qu'est apparu pour la première fois sur la scène politique un mouvement ouvrier organisé, et ses revendications ont effrayé les libéraux. La classe moyenne voulait la libéralisation économique ; de nombreux ouvriers exigeaient un changement économique et social plus radical. Les libéraux ont favorisé une ouverture limitée du système politique, alors que les groupes de travailleurs voulaient une démocratisation totale et le pouvoir qui allait avec. Quand il est devenu clair que les travailleurs et les socialistes pouvaient gagner, les libéraux ont rechigné, et beaucoup d'entre eux sont revenus vers les conservateurs, voyant la restauration de l'autoritarisme comme le moindre de deux maux.

C'est presque exactement ce qui se joue en Egypte aujourd'hui. Des années de régime autoritaire signifiait que les institutions politiques et sociales permettant l'articulation pacifique de la dissidence populaire étaient systématiquement réprimées. Et l'Etat a délibérément approfondi les clivages sociaux. Alors quand est venue la démocratisation, une méfiance et une animosité latentes ont explosé dans une rhétorique extrémiste, des protestations de masse et la violence. Ces choses effraient toujours les libéraux, qui préfèrent l'ordre et la modération et n'aiment guère les expériences sociales radicales. Ce fut vrai en Europe en 1789 et en 1948, et c'est vrai des libéraux égyptiens aujourd'hui.

Le problème est de savoir comment les libéraux réagissent à ces craintes. Dans les transitions démocratiques de la fin du 20ème siècle en Europe du sud et de l'est, l'extrémisme et la religion ne furent pas des facteurs importants. Différents groupes purent ainsi se mettre d'accord sur les règles du jeu. En outre, ce n'était pas le premier essai de démocratie dans la plupart des pays européens et l'Union européenne était là pour aider. Mais en Egypte et dans d'autres parties du monde arabe, la menace de l'extrémisme terrifie les libéraux, et grâce à des années d'autoritarisme, il n'y a pas de culture du compromis, ni un voisin démocratique fort pour les guider.

Le fiasco de 1848 a renforcé les éléments radicaux du mouvement socialiste au détriment des modérés et a créé une rupture toxique et durable entre les libéraux et les travailleurs. Après que les libéraux ont abandonné la démocratie, les socialistes modérés ont eu l'air de pigeons et les radicaux prônant une stratégie non démocratique ont pris de la force. En 1850, Marx et Engels ont rappelé à la Ligue communiste de Londres qu'ils avaient prédit qu'un parti représentant la bourgeoisie libérale allemande "allait bientôt arriver au pouvoir et qu'elle tournerait immédiatement son pouvoir nouvellement acquis contre les travailleurs. Vous avez vu comment cette prévision s'est réalisée." Ils ont continué à mettre en garde : "Pour être en mesure de s'opposer énergiquement et de façon menaçante à ce parti, dont la trahison des travailleurs commencera dès la toute première heure de sa victoire, les ouvriers doivent s'armer et s'organiser." Ce n'est pas la leçon qu'on veut que les Islamistes apprennent maintenant.

L'erreur des libéraux en Europe du 19ème siècle fut de voir tous les socialistes comme des fanatiques. Mais alors que certains socialistes étaient des extrémistes, d'autres étaient opposés à la violence et étaient attachés à la démocratie. Ces socialistes - qui devinrent plus tard démocrates sociaux européens plutôt que communistes - voulaient des réformes sociales et économiques, mais pas celles qui représentaient des menaces mortelles pour le capitalisme et la démocratie. Pourtant, pendant trop longtemps, les libéraux européens n'ont pas été disposés à reconnaître ces différences ; ils se sont opposés à une démocratisation complète et ont travaillé activement à réprimer le mouvement tout entier. Les résultats furent désastreux.

Des éléments radicaux, violents et non démocratiques au sein du mouvement socialiste ont commencé à demander pourquoi les ouvriers devaient participer à un système réticent à accepter l'éventualité de leur victoire. Et quand les socialistes sont devenus la force politique principale en Europe, les libéraux ont accepté des marchandages répugnants avec les conservateurs pour maintenir la gauche au pouvoir. En conséquence, les sociétés européennes furent de plus en plus divisées et conflictuelles.

Les libéraux d'Egypte répètent les mêmes erreurs aujourd'hui. Une fois de plus, ils considèrent leurs opposants comme des fanatiques déterminés à abolir tout ce à quoi les libéraux confèrent de la valeur. Mais exactement comme tous les socialistes n'étaient pas des proto-staliniens, tous les Islamistes ne veulent pas mettre en place un régime théocratique. Il y a des Islamistes modérés aujourd'hui qui sont prêts à jouer selon les règles du jeu et ils devraient être encouragés à le faire.

L'islamisme est toujours la force politique populaire la plus importante et la mieux organisée en Egypte, et il est vital que l'armée égyptienne et ses alliés libéraux fassent savoir aux Islamistes qu'il y a une place pour eux dans l'avenir démocratique de la région. Si tous les islamistes sont diabolisés, les divisions au sein de la société égyptienne vont croître, les Islamistes modérés seront marginalisés et l'avenir politique de l'Egypte sera compromis.

Un siècle après 1848, les sociaux-démocrates, les libéraux et même les conservateurs modérés ont fini par se rassembler pour créer des démocraties solides à travers l'Europe occidentale - un résultat qui aurait pu et dû arriver plus tôt et avec moins de violence. Les libéraux du Moyen-Orient doivent apprendre de l'histoire turbulente de l'Europe au lieu de la répéter aveuglément.



Source : The New York Times

Traduction : MR pour ISM

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