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Naplouse -

La zone crépusculaire – selon le livre

Par

Article paru dans Haaretz, le 4 février 2007 http://www.haaretz.com/hasen/spages/820922.html

Cela n'appelle aucune question – tout doit être fait selon le livre.
La grille a été fermée à 19h et les 16.000 habitants des villages de Beit Furik et Beit Dajan ont été emprisonnés derrière elle jusqu'à 6h du matin. C'est la procédure.
Une femme qui veut traverser le checkpoint la nuit doit y aller à pied, attendre que la soldate vienne procéder à la fouille au corps, même si elle est sur le point d'accoucher, ça aussi, c'est la procédure.

La zone crépusculaire – selon le livre


Photo : Une ambulance bloquée à l'infâme checkpoint d'Huwwara où est décédé Taysir Kaisi le 15 janvier dernier

Et seules les voitures avec permis sont autorisées à entrer à Naplouse, même si elles transportent des mourants, cela aussi est conforme à la procédure.

Aucun soldat ne s'écarte de la procédure, tout est fait selon le livre, le livre de l'occupation.

Et c'est comme ça qu'un malade atteint d'un cancer a été retardé d'environ une heure et demi au checkpoint d'Huwara, jusqu'à ce qu'il meure dans un taxi qui n'était pas autorisé à entrer à Naplouse, un taxi dans lequel il essayait d'aller chez lui après l'hôpital, sa dernière volonté.

Et c'est aussi comme ça qu'une jeune femme a été forcée de rester dans le froid, sous la pluie, pendant une demi-heure et de faire à pied plusieurs centaines de mètres, alors qu'elle était en travail d'accouchement. C'est la procédure.

La mort de Taysir Kaisi, le malade cancéreux, était inévitable, mais pourquoi avec autant de souffrances, attendant sans fin à un checkpoint dans un taxi "non autorisé" ?

Et Roba Hanani, la jeune femme de Beit Furik qui était sur le point d'accoucher, est finalement arrivée à l'hôpital à Naplouse et y a donné naissance à son premier enfant, mais pourquoi dans de telles tortures ?

Pourquoi les ont-ils méritées ?

Que penserions-nous si les gens que nous aimons mourraient ou subissaient les souffrances de l'accouchement à un checkpoint séparant la cité et le village ?

La vie et la mort sont entre les mains du checkpoint : l'histoire de la mort de Taysir Kaisi et de la naissance de Raghad Hanani, entre les checkpoints de Huwara et de Beit Furik, pendant une période d'assouplissement des restrictions aux checkpoints, à moins d'une heure de voiture de Tel Aviv, est une histoire qui devrait troubler notre sérénité.

Taysir Kaisi travaillait dans la boutique de hummus d'Hazem Samara à Naplouse. Il avait 45 ans, 7 enfants, il était fabricant de hummus, et vivait dans deux chambres et une salle à manger dans une maison du camp de réfugiés de Ain Bet Ilma, à Naplouse.

Il est tombé malade l'année dernière ; on a diagnostiqué un cancer du foie avec métastases il y a un mois. Le Dr Hurani a prescrit une chimiothérapie, qu'il a reçue à l'hôpital Al Watani.

Sa santé s'est détériorée, ses douleurs ont augmenté, et Kaisi a voulu un second avis. Quelqu'un lui a recommandé l'Hôpital Hadassah, mais à la fin, il n'a pu aller qu'à l'Hôpital Al Mutla à Jérusalem Est.

Le lundi 15 janvier, son cousin Hussein Kaisi l'a accompagné à Jérusalem.
Ils avaient quatre permis, la seule manière possible de se déplacer pour avoir un deuxième avis, un permis pour deux jours, un pour chaque jour, pour deux personnes, un pour "raisons médicales", et un autre pour "accompagnement d'un malade", tous portant les tampons réglementaires, tous après qu'ils aient montré le rendez-vous avec le médecin de l'hôpital de Jérusalem, et tout ceci selon les réglementations.

Kaisi était toujours dans une forme raisonnable lorsqu'il a quitté sa maison lundi, et il a fait une partie du long voyage pour Jérusalem, marchant d'un taxi à un autre, entre les checkpoints.

Au checkpoint de Qalandiyah, on lui a demandé de baisser son pantalon – sécurité – et ça aussi, il a pu le faire.


A Al Mutla, ils ont décidé d'hospitaliser le malade pendant quatre jours. Lui et son cousin n'avaient de permis que pour deux jours. Après plusieurs examens, les médecins ont conseillé à Kaisi de rentrer chez lui et de continuer la chimiothérapie à Naplouse, près de sa famille et de ses enfants.

Mardi matin, Taysir et Hussein ont quitté l'hôpital pour rentrer chez eux. Ce fut le dernier voyage de Taysir.

Nous sommes maintenant assis, avec le cousin Hussein, au checkpoint d'Huwara, sur une roche qui surplombe l'endroit exact où s'est arrêté le taxi, et où il a laissé Taysir mourir dans un taxi qui n'était pas autorisé à traverser.

Les chauffeurs de taxi qu'ils ont sollicité lorsqu'ils ont quitté l'hôpital à Jérusalem Est ont refusé de les prendre parce que leurs permis pour raisons médicales et pour accompagnement de malade n'étaient plus valides, parce que l'hospitalisation avait duré deux jours au-delà des permis.

C'est la raison pour laquelle tous les deux, le malade et son cousin, ont voyagé par autobus jusqu'au checkpoint de Qalandiyah, après avoir attendu longtemps à l'arrêt des bus.

Ils ont traversé le checkpoint à pied, Taysir pouvait encore marcher, et là ils ont pris un taxi pour faire Ramallah – Naplouse. Taysir criait de douleur pendant tout le trajet, demandant à son cousin : "Quand arrivons-nous à Naplouse ?".

Quand ils sont arrivés au checkpoint d'Huwara, à l'entrée de Naplouse, Hussein a demandé au chauffeur de passer le checkpoint et de les amener à la maison. Le soldat au checkpoint a demandé les autorisations.
Hussein, qui parle hébreu, lui a expliqué que Taysir était très malade et revenait chez lui. Le soldat a demandé son autorisation au chauffeur de taxi, mais un chauffeur de taxi de Ramallah n'a pas d'autorisation pour entrer à Naplouse.

"Repars", a ordonné le soldat. Hussein a essayé de lui expliquer que Taysir était incapable de marcher, que tout ce qu'il voulait, c'était rentrer chez lui, mais les soldats ont insisté. Ce sont les procédures. Ils ont dit à Hussein et à Taysir qu'ils pouvaient entrer à Naplouse, mais à pied.

Taysir n'était plus en mesure de faire un seul pas. Les douleurs d'estomac avaient augmenté tout au long du voyage inconfortable et il n'était plus capable de se tenir debout.

"Il a un cancer", a essayé Hussein d'expliquer, en vain. Les soldats, dit-il, ne leur ont prêté aucune attention. Par défaut de tout autre choix, ils sont repartis, suivant l'ordre du soldat.

Le chauffeur a garé son taxi à un arrêt de taxi improvisé, en face du checkpoint. Taysir gémissait de douleur et Hussein lui a demandé de partir avec lui à pied. Taysir en était incapable.

Alors Hussein est allé à la recherche d'un taxi qui aurait un permis d'entrer à Naplouse, laissant son cousin dans le taxi.

"Occupe-toi de ma femme et de mes enfants", a demandé Taysir à Hussein, et ce furent ces derniers mots.

Hussein, désespéré, a tenté de trouver un chauffeur qui accepte de passer le checkpoint. Dans un véhicule de l'UNRWA (1) qui passait à ce moment, il n'y avait pas de place, et aucune autre voiture n'est arrivée.

L'un des chauffeurs lui a suggéré d'appeler une ambulance à Naplouse. Il n'y a que dans une ambulance que vous pourrez passer, lui a-t-il dit.

Hussein a appelé le Croissant Rouge à Naplouse, et quinze minutes ont passé avant que l'ambulance arrive au chekpoint. Le chauffeur n'arrivait pas à les trouver, alors Hussein a couru vers lui pour lui indiquer le taxi dans lequel Taysir était en train de mourir.

L'infirmier est sorti de l'ambulance et s'est approché de Taysir, lui demandant comment il allait, mais Taysir ne lui a pas répondu. Il était assis à l'arrière du taxi.

Le chauffeur d'un autre taxi, qui était à l'arrêt des taxis, Jihad Hareb, a dit qu'il a vu Taysir, assis dans le taxi pendant environ une heure et demi, sa peau jaune devenant lentement noire, "comme si quelqu'un l'avait frappé".

L'infirmier a vérifié son pouls et sa respiration et a constaté que Taysir était mort. Hussein dit également qu'environ une heure et demi a passé entre le moment où ils sont arrivés au checkpoint et l'arrivée de l'ambulance.

Avec l'aide de deux chauffeurs, ils ont sorti Taysir du taxi et l'ont transporté jusqu'à l'ambulance. Il a été conduit à l'hôpital de Naplouse, où sa mort a été confirmée. Les médecins ont estimé que Taysir était mort environ 45 minutes avant son arrivée à l'hôpital.

Hussein a appelé la femme de Taysir, Nawal, et lui a dit : "Taysir est mort au checkpoint, sur le chemin du retour".

Il dit combien c'était difficile pour lui de donner une telle nouvelle par téléphone, Taysir voulait tellement arriver chez lui. Un enquêteur de B'Tselem, Salma al-Debai, a pris le témoignage d'Hussein, pour établir un rapport au nom de son organisme.

Un porte-parole des forces israéliennes d'occupation, pour sa part, répond par un déni total : "Une enquête sur une plainte au sujet d'un malade palestinien cancéreux qui a été retardé au checkpoint d'Huwara a démontré que la plainte était incorrecte.
D'après une enquête menée par le coordinateur de la santé de l'Administration civile, le palestinien est mort pendant le trajet en taxi entre l'hôpital de Jérusalem et le checkpoint d'Huwara
."



Certains meurent au checkpoint et d'autres y naissent. Drapée dans une couverture de laine, un chauffage électrique réchauffant sa chambre agréable, le bébé Raghad Hanani, âgée de 25 jours, dort dans son lit. Lorsqu'elle sera grande, peut-être que ses parents, Roba et Derar – lui est policier palestinien et elle, 25 ans, est femme au foyer – lui raconteront le travail de sa mère lorsqu'elle était sur le point d'accoucher.

C'est la première grossesse de Roba. Le vendredi 7 décembre, le travail a commencé. Un acte du diable – le soir était déjà tombé sur leur village, Beit Furik, à l'est de Naplouse ; un acte du diable – les forces israéliennes d'occupation avaient fermé la grille d'acier.

Le coordinateur des actions de terrain des Rabbins pour les Droits de l'Homme, Zacharia Sadeh, dit que depuis des mois, la grille est fermée toutes les nuits, de 19h à 6h du matin, emprisonnant les 16.000 habitants des deux villages voisins, Beit Furik et Beit Dajan.

Il était 20h30, environ une heure et demie après que la grille soit fermée ; le couple a appelé un taxi qui l'a conduit à la grille pour tenter d'aller à l'hôpital de Naplouse, une course de quelques minutes.

Il y a deux routes pour aller à Naplouse, l'une est courte et réservée aux Juifs, et l'autre est plus longue et passe par le checkpoint de Beit Furik. L'accès à ces deux routes passe d'abord par la grille, et elle était fermée, comme nous l'avons dit.

Le chauffeur de taxi, Mahmoud Melitat, s'est approché de la grille et a commencé à faire des appels de phare en direction de la tour de garde de l'armée, qui est située à quelques centaines de mètres de la grille. Derar dit qu'il faisait froid et qu'il pleuvait.

10 minutes après, un Hummer est arrivé. Le chauffeur, Melitat, a essayé d'expliquer aux soldats qu'il y avait dans son taxi une femme en travail, mais les soldats ont maintenu qu'elle devait traverser la grille à pied.

Le couple est sorti du taxi, Roba pleurait, se tenant le ventre, effrayée par sa première naissance, s'appuyant sur l'épaule de son mari. Ils ont marché à partir de la grille vers le checkpoint, une distance de plusieurs centaines de mètres, et là, les soldats leur ont ordonné d'attendre qu'une soldate vienne fouiller Roba à corps – peut-être portait-elle une bombe sur sa route vers Naplouse.

De l'autre côté du checkpoint, une ambulance palestinienne appelée par Derar attendait, et les soldats n'ont pas laissé l'ambulancier passer de l'autre côté du checkpoint, qui est fermé la nuit. Derar dit que les soldats n'ont même pas laissé Roba aller dans l'ambulance et attendre à l'intérieur. Ils ont dit que c'était les ordres.

Ils sont donc restés dehors jusqu'à ce que la soldate arrive, Roba a été examinée et finalement, l'autorisation d'aller à l'hôpital a été donnée. Le porte-parole des forces israéliennes d'occupation a déclaré qu'il n'avait pas l'habitude d'un tel cas.

A la fin, Raghad est née à l'hôpital de Naplouse. La mère et le bébé se portent bien. La grand-mère et le grand-père, les parents de Roba, n'ont vu leur petite-fille qu'une seule fois, à l'hôpital. Les habitants de leur village de Salem, qu'on voit sur la colline opposée, ne sont pas autorisés à aller à Beit Furik.

Et néanmoins, les Hananis ont de la chance.

En 2003, Rula Ashateya, qui était aussi en travail, a tenté de passer le même checkpoint. Les soldats l'ont empêchée de traverser, et Rula s'est accroupie pour accoucher par terre, en se cachant derrière les blocs de ciment du checkpoint, avec son mari comme sage-femme. Le nouveau-né s'est heurté à la pierre et il est mort. Ses parents avaient l'intention de l'appeler Mira, je l'ai écrit ici à l'époque, et depuis tous les noms de leurs enfants commencent par un M.

Là aussi, le porte-parole des forces israéliennes d'occupation ont dit que "les soldats ont l'ordre d'autoriser le passage du checkpoint pour des raisons humanitaires, n'importe quand et dans n'importe quelle situation."


(1) ndt. United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East – Office de Secours et de Travaux des Nations Unies pour les Réfugiés de Palestine dans le Proche Orient.

Source : ISM

Traduction : MR pour ISM

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