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Le leadership palestinien par la résistance ou la perpétuation sans leader ? Le rôle de la jeunesse

Par

Fadi Quran est un responsable de campagne chez Avaaz et un organisateur de la communauté de lutte populaire. Il a précédemment occupé le poste de Responsable de l'action des Nations unies au sein de l'unité de recherche juridique et de plaidoyer d'Al-Haq.

L'un des plus grands défis auxquels les Palestiniens sont confrontés aujourd'hui est l'absence d'un leadership efficace et unifié. La question de savoir comment combler au mieux ce vide est au centre des préoccupations politiques, non seulement des Palestiniens eux-mêmes, mais aussi des décideurs occidentaux et arabes régionaux, ainsi que des services de renseignement et des stratèges militaires israéliens.

Le leadership palestinien par la résistance ou la perpétuation sans leader ? Le rôle de la jeunesse

19 avril 2018, manifestation contre le 70ème anniversaire de ce qu’’Israël’ appelle « son indépendance ». A Atlit, village palestinien près d’Haïfa qui a subi un nettoyage ethnique en 1948, des milliers de jeunes Palestiniens se sont rassemblés sous le slogan « Votre indépendance est notre Nakba ».
Définir quels acteurs dirigent les institutions politiques palestiniennes clés telles que l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et l'Autorité palestinienne (AP), et même ceux qui jouent des rôles économiques et sociétaux clés, est une forme de pouvoir par lequel les acteurs étrangers peuvent influencer, coopter ou détruire la lutte palestinienne et ses espoirs de parvenir à la liberté, à la justice et à la dignité.

La politique palestinienne n'a jamais été homogène. Cependant, avec l'accord d'"autonomie" d'Oslo, les hostilités entre factions sont devenues plus conflictuelles, car il y avait maintenant quelque chose de plus tangible à combattre, à savoir les structures fictives de l'État qui offraient un accès au pouvoir, à un poste et à la richesse. En conséquence, les institutions politiques, en particulier l'OLP, l'AP et le Hamas, sont devenues des lieux centraux du pouvoir. Ceux-ci ont permis à une minorité d'élites politiques locales et à leurs parrains internationaux de redéfinir les intérêts nationaux et la dynamique du pouvoir local.

Les efforts visant à influencer les dirigeants palestiniens et à déterminer qui détient le leadership et le pouvoir en Palestine ont pris de nombreuses formes au cours des huit dernières décennies, des assassinats politiques au soutien financier structuré. De plus, ces initiatives se sont étendues aux élites de la société et, bien que ce phénomène ne soit pas nouveau, il est particulièrement néfaste étant donné l'ampleur de la faiblesse et de la fragmentation dans lesquelles se trouvent actuellement les Palestiniens.

En ce moment précaire de l'histoire de la lutte palestinienne, le bon leadership est un facteur crucial pour définir si Israël et ses alliés parviennent à anéantir une fois pour toutes la quête nationale palestinienne de l'autodétermination, ou si la lutte se remet en marche pour parvenir à la liberté et aux droits.

Ce chapitre commence par décrire l'état actuel de la crise du leadership et propose ensuite un modèle de leadership. Il examine ensuite les nombreuses tentatives des élites locales et internationales pour saper ce modèle et promouvoir l’ingénierie sociale auprès de la prochaine génération de dirigeants palestiniens. Il se concentre sur les perspectives de cette nouvelle génération de dirigeants et sur les obstacles mis sur la voie du leadership des jeunes, de la cooptation à des méthodes plus impitoyables. Il conclut en suggérant une voie alternative au leadership.

Fragmentation et incertitude

Le président Mahmoud Abbas, acteur politique toujours astucieux lorsqu'il s'agit de maintenir son emprise sur le pouvoir, a consolidé son contrôle par des actions telles que le remaniement des conseils centraux et révolutionnaires de son parti, le Fatah, à son image. Il a également (re)façonné le Conseil national palestinien (CNP), considéré comme le parlement de l'OLP, en une chambre d'écho émasculée. Les forces de sécurité palestiniennes, qu'Abbas dirige avec le soutien étroit du chef du renseignement palestinien, Majed Farraj, répriment toute forme de dissidence effective, des critiques verbales des dirigeants à l'organisation de masse. De plus, l'imposition continue par l'AP de ses propres sanctions sur Gaza, en plus des sanctions déjà draconiennes d'Israël, a conduit à un approfondissement de la désunion et de la désaffection sociétale de masse à l'égard du Fatah et du Hamas. Abbas a également restructuré le système judiciaire palestinien par la nomination de juges à la haute cour et aux conseils des tribunaux affiliés concernés, la condition préalable tacite étant l'allégeance à son égard.

Pourtant, compte tenu des immenses défis auxquels les Palestiniens sont confrontés aujourd'hui, il serait trop simple de se contenter de blâmer les dirigeants pour leurs échecs désastreux depuis les accords d'Oslo et les politiques autoritaires qui ont suivi. Il ne faut pas oublier la fragmentation politique et géographique imposée aux Palestiniens et les décennies de (ré)ingénierie sociétale soutenue et mise en œuvre par la communauté internationale. Il faut donc critiquer les hauts responsables de l'OLP pour leur manque de vision et d'action, tout en reconnaissant qu'ils sont devenus les pions d'une chaîne d'agents, d'intérêts et d'interactions beaucoup plus complexe.

Compte tenu de l'état actuel de fragmentation et des circonstances spécifiques à chaque lieu, de nombreux mouvements alternatifs, depuis ceux qui opèrent à l'intérieur des territoires de 1948 jusqu'à la diaspora, n'ont pas réussi à résoudre le problème de la pertinence institutionnelle continue, bien que décroissante, de l'OLP.

Face à ce marasme, un leadership efficace devient central pour redéfinir la trajectoire politique de la lutte de la Palestine pour la liberté. Pourtant, au lieu de discuter du leadership que les Palestiniens veulent ou dont ils ont besoin, la plupart des analystes se concentrent sur les individus que les puissances extérieures veulent imposer comme leaders palestiniens et/ou sur la façon dont Abbas et l'élite politique actuelle envisagent le transfert de pouvoir pour maintenir le statu quo, et/ou sur la question de savoir si l'effondrement de la société est inévitable.

Ainsi, le "leadership" est conçu comme quelque chose qui ne peut venir que du sommet. Cette hypothèse est fausse : Il existe dans la société palestinienne une véritable compétence et un véritable pouvoir capables de changer les règles du jeu. C'est pourquoi une authentique transformation du leadership dans le contexte palestinien actuel doit partir de la base. Une telle transformation exige de raviver le sens de l'action chez les individus et les communautés, et donc d'étendre le leadership à tous les niveaux de la société, avec pour objectif final la liberté et la justice pour le peuple palestinien et la construction d'un contrat social fondé sur la dignité pour tous.

La section suivante traite du type de nouveau modèle de leadership dont les Palestiniens ont besoin, un leadership qui doit être efficace, visionnaire, modelé par des actes de résistance, et capable de transformer la dynamique actuelle du pouvoir.

La résistance comme voie vers le leadership : un modèle

En m'appuyant sur les réalités exposées ci-dessus ainsi que sur des modèles historiques de luttes de libération couronnées de succès et sur ma propre expérience en tant qu'organisateur de base et analyste politique, je propose un modèle de leadership qui est le mieux adapté au contexte palestinien. Je qualifie ce modèle de "leadership par la résistance". Il repose sur trois piliers.

Tout d'abord, la capacité à inspirer et à rassembler les autres autour d'objectifs communs. Pour cela, il faut assumer la responsabilité de créer "les conditions qui permettent aux autres d'atteindre un objectif commun face à l'incertitude". Cela ne signifie pas avoir une position officielle ou être un personnage public charismatique, mais plutôt prendre la pleine responsabilité d'organiser les autres pour poursuivre un objectif commun.

Deuxièmement, la résistance, définie comme un effort organisé et stratégique de tout ou partie du peuple palestinien (et de ses alliés) pour modifier l'équilibre des pouvoirs entre l'opprimé et l'oppresseur, en utilisant des tactiques éthiques qui perturbent l'ordre civil et la stabilité de l'oppresseur.

Troisièmement, l'émergence d'individus de la base populaire, habiles et capables de se sacrifier, qui reconnaissent leur compétence et leur responsabilité d'organiser et de créer les conditions nécessaires à la défense des droits des Palestiniens. Ce sera difficile d’y parvenir car cela nécessitera des actes cohérents de résistance efficace qui renforcent la crédibilité en dépit d'un contexte national profondément autoritaire et oppressif. Mais c'est nécessaire.

Bien qu'elle ne soit pas exposée en ces termes exacts par les universitaires, l'histoire montre que dans de nombreux contextes où l'oppression et l'injustice sont monnaie courante, la voie du leadership est pavée de résistance. Prenez l'exemple d'Ahmed Ben Bella en Algérie, de Nelson Mandela en Afrique du Sud et de Mohandas Gandhi en Inde. Tous ces dirigeants ont commencé par jouer un rôle clé dans les luttes de libération de leurs nations en dirigeant différents modes de résistance visant leurs oppresseurs et ont gagné en crédibilité et en pouvoir grâce à ce processus. [1] Il ne s'agit pas seulement d'un phénomène anticolonial/du Sud global. La crédibilité de George Washington est née de sa direction de la révolution et celle de Charles de Gaulle de la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ces dirigeants n'étaient en aucun cas irréprochables, mais ils ont acquis leur légitimité grâce aux sacrifices qu'ils ont consentis pour les principes qu'ils défendaient avec constance, rejetant dans un premier temps tout compromis sur les droits de leurs peuples pour "le juste prix". Ils ont inspiré la confiance par des actes courageux, organisé la résistance à partir de la base, déjoué les manœuvres de leurs occupants et fourni une vision pour un avenir meilleur. [2] Ils n'ont pas fait tout le travail seuls, mais ils ont mené des aspects importants de leur lutte en suivant une voie de résistance - et non une voie orientée vers une survie basique.

La société palestinienne a eu des dirigeants de cette nature à tous les niveaux tout au long de l'histoire, et beaucoup sont considérés comme des martyrs pour la cause. Les puissances hégémoniques en Palestine et leurs alliés locaux, comprenant l'efficacité de cette forme de leadership, n'ont pas ménagé leurs efforts pour la supprimer tout en encourageant des modèles de leadership inefficaces axés sur le manque d'action et la volonté de faire des compromis sur les valeurs et les droits fondamentaux. Nous décrivons trois de ces moyens appliqués au Territoire palestinien occupé (TPO).

Comment le leadership palestinien est saboté dès le départ

Les moyens par lesquels le développement du leadership palestinien est sapé - et en particulier celui des jeunes leaders - peuvent être regroupés sous trois thèmes : obsession technocratique, sécurité et violence dans l'intérêt des élites, et répression politique institutionnelle.

Obsession technocratique

L'AP et ses alliés internationaux se sont concentrés sur des approches technocratiques pour créer des "jeunes leaders" et des "experts" et les mettre à des postes au sein du gouvernement palestinien. Des initiatives telles que les "conseils municipaux de la jeunesse" et les voyages financés aux États-Unis pour les "jeunes leaders" afin d'apprendre la démocratie américaine peuvent sans aucun doute être une expérience éducative. Cependant, elles ne permettent pas à ces jeunes leaders de remettre en question le statu quo politique et l'occupation israélienne ou de construire le pouvoir de transformation efficace qui est nécessaire à ce stade.

Au lieu de cela, ces programmes détournent certainEs des jeunes femmes et hommes palestiniens les plus capables des modes de résistance efficaces et les orientent vers des domaines où les ONG n'ont pas de véritable autorité. En outre, ils les lient à une trajectoire économique individualiste qui est personnelle, et non communautaire, de par sa nature ou son objectif. En effet, dans certains cas, ces programmes "marquent" les participants par des tampons d'approbation de l'Occident ou de l'AP qui diminuent la confiance de leurs communautés, les isolant ainsi et les rendant plus dépendants des acteurs extérieurs. Dans d'autres cas, les participants influençables à ces programmes adoptent inconsciemment un discours et un point de vue qui sont loin de leur réalité ou du contexte local, mais qui plaisent aux diplomates et aux publics étrangers.

Ce faisant, ces jeunes dirigeants abandonnent naïvement leur domaine et leur récit national, convaincus que le dialogue avec les gouvernements occidentaux les aidera à servir la cause palestinienne. Ils ne comprennent pas comment fonctionne la politique internationale : la plupart des diplomates sont conscients qu'Israël a construit un système de type apartheid qui viole les bases du droit international, même s'ils ne le formulent pas avant leur retraite. [3] Néanmoins, la communauté internationale n'agit pas pour modifier le statu quo parce que l'équilibre des intérêts et du pouvoir n'est pas en faveur des Palestiniens. Bien que l'opinion publique soit importante, elle ne définit pas à elle seule la politique à l'égard de ce conflit.

Malgré cette compréhension, la majorité des acteurs internationaux évitent de soutenir ou même de recommander aux Palestiniens de construire un véritable pouvoir local qui uniformiserait les règles du jeu ou augmenterait le coût de l'occupation par la résistance, en raison du coût politique et des implications que cela entraînerait pour l'alliance de leur pays avec Israël et ses puissants groupes de pression. Aujourd'hui, la plupart des États occidentaux refusent même de soutenir de modestes efforts non violents visant à interdire l'entrée sur leurs marchés des produits provenant des colonies illégales, souvent en dépit du soutien public dont bénéficient ces mesures au sein de ces États.

Ainsi, les acteurs étrangers et leurs intermédiaires palestiniens veulent de jeunes leaders qu'ils peuvent formater, plutôt que ceux qui contesteront les frontières qui ont été prédéfinies pour eux. Il y a bien sûr quelques exceptions parmi les diplomates qui cherchent à engager des intervenants qui peuvent remettre en question les perceptions de leurs supérieurs. Mais ce sont des exceptions qui confirment la règle.

Ce processus se déroule depuis 27 ans et a permis l'émergence d'une "génération intermédiaire" de technocrates palestiniens qui parlent couramment des langues étrangères et savent charmer les dignitaires étrangers, mais qui sont incapables d'utiliser leurs compétences pour apporter des changements transformationnels dans leurs communautés dans la poursuite de la liberté et de la justice. En outre, on a assisté ces dernières années à une résurgence des projets ciblant les jeunes, non seulement en Palestine mais aussi dans tout le Moyen-Orient, afin d'injecter un discours néolibéral centré sur les États-Unis dans la masse de jeunes de la région - qui est axée sur la subsistance économique et non sur la liberté politique.

Sécurité dans l'intérêt des élites

Le soutien financier et logistique international continu au secteur de la sécurité palestinienne cimente l'hégémonie d'un sous-ensemble d'élites palestiniennes qui sont prêtes à mettre en œuvre les exigences d'Israël en matière de sécurité. Les relations établies entre les acteurs étrangers et les hauts responsables de la sécurité au cours des programmes de formation étrangers sont conçues pour éradiquer tout élément révolutionnaire dans les rangs des forces de sécurité palestiniennes.

Les mécanismes de formation à l'oppression vont des menaces simulées qui ne font aucune distinction entre la violence et la contestation des manifestants à l'utilisation de films tels que Master and Commander, dont l'intrigue concerne les guerres napoléoniennes, au lieu de films politiques ou de films qui s'appliquent au contexte local, comme me l'ont confié des experts du secteur de la sécurité palestinienne. En effet, le film Invictus, qui relate l'expérience de Nelson Mandela et de l'Afrique du Sud, a été interdit dans certaines formations axées sur l'enseignement des compétences de leadership des commandants de petites unités.

En plus de promouvoir la collaboration avec les forces d'occupation, ces programmes renforcent le point de vue selon lequel imposer l'ordre à ses propres citoyens par la violence est un moyen légitime de maintenir l'ordre civique. Les Palestiniens qui mènent des actes de résistance contre l'occupant deviennent, aux yeux de ces forces de sécurité, "des agents déstabilisateurs qui doivent être surveillés et, finalement, punis".

De même, Israël, les États-Unis, certains régimes arabes et certains gouvernements occidentaux ont utilisé la capacité des forces de sécurité pour empêcher les processus démocratiques en Palestine comme une occasion de placer dans les institutions gouvernementales palestiniennes et les couches économiques d'élite une génération de "personnalités politiques", d'"hommes d'affaires" ou d'"influenceurs" qui sont soit hostiles au risque soit antagonistes à toute forme de résistance à l'occupation en raison de leurs intérêts personnels. Les pratiques d'Israël et d'autres forces extérieures vont des arrestations et des assassinats à la distribution de ressources financières, en permettant à certaines entreprises de prospérer, comme Rawabi, et en invitant des individus à suivre des engagements diplomatiques de type II. Ce ne sont là que quelques exemples de la diversité des tactiques utilisées pour, directement ou indirectement, modifier le terrain des dirigeants et des agences palestiniennes en utilisant des appareils de sécurité coercitifs. Ces pratiques empêchent notamment l'émergence d'une nouvelle génération de dirigeants.

Cependant, il est important de noter que tous les cadres et les élites des forces de sécurité n'ont pas été cooptés par cette forme de ‘rentiérisme’, notamment en raison de la corruption croissante qu'ils constatent dans la classe dirigeante. Comme peuvent en témoigner les observateurs avertis de la scène palestinienne, il existe des débats internes houleux sur le rôle des forces de sécurité dans les futurs épisodes de la lutte palestinienne ; ces observateurs soulignent le désastre que pourrait causer le conflit de loyautés entre les dirigeants du Fatah au sein de ces forces, surtout si la société palestinienne ne s'aligne pas sur un nouveau modèle de lutte unifiée en vue de la libération.

Répression politique institutionnelle

Les factions politiques de la société palestinienne sont également complices du ralentissement de l’essor des jeunes leaders. Bien que tous les partis politiques palestiniens aient leurs propres mouvements de jeunes adhérents, leur fonctionnement interne est régi par des réseaux de patronage et des liens de parenté plutôt que par des convictions ou une vision politique commune. Dans les sondages disponibles sur l'opinion des jeunes et leur participation aux partis politiques, 73 % des jeunes de 18 à 35 ans ont déclaré n'avoir aucune affiliation, 62 % ont déclaré ne faire confiance à aucune faction politique et 80 % ont affirmé soutenir la création d'un parti indépendant de jeunes[4].

Pourtant, lors des élections sur les campus universitaires, le Fatah et le Hamas remportent souvent le plus grand nombre de suffrages, et la concurrence est faible, voire inexistante. Peu de groupes ont défié les deux partis dominants, et ceux qui ont cherché à créer des mouvements indépendants se sont souvent retrouvés limités par les conseils étudiants, les administrations universitaires et les forces de sécurité. Sans parler des sommes énormes que les partis politiques dépensent pour gagner ces élections sur les campus, ainsi que de l'intérêt que portent l'AP et les forces de sécurité du Hamas au recrutement et à la cooptation de dirigeants prometteurs.

En fait, la plupart des étudiants choisissent leur camp en fonction de leurs liens familiaux ou de leurs liens de parrainage et prennent leurs distances par rapport à la politique de parti, sauf en ce qui concerne le nom, surtout si l'on considère le manque de possibilités de s'élever dans les rangs d'un parti. En effet, la plupart des dirigeants de partis politiques dédaignent les jeunes membres du parti parce qu'ils sont susceptibles de critiquer le peu de goût pour le risque et l'autoritarisme de leurs supérieurs[5]. Les partis versent souvent aux jeunes un salaire minimum pour prendre en charge des activités partisanes insignifiantes et les utilisent comme accessoires médiatiques, les empêchant ainsi de jouer des rôles plus importants. La réponse a été un exode massif des jeunes des structures des partis.

Alors que certains anciens membres de partis rejoignent des groupes de jeunes indépendants qui peuvent être alignés sur les valeurs et la philosophie de leur ancien parti, mais qui sont indépendants en matière de prise de décision et d'organisation, la majorité d'entre eux se dépolitisent. Ainsi, de vastes réservoirs d'énergie et de potentiel de leadership s'évaporent, laissant de grandes parties de la société désengagées, mal informées et déconnectées.

Les trois façons dont le leadership palestinien est saboté - obsession technocratique, sécurité et violence dans l'intérêt des élites, et répression politique institutionnelle - sont imbriquées et sont désormais les piliers invisibles de l'oppression systématique de l'occupation. Elles écrasent le leadership organique et créent une strate artificielle et inefficace de "leaders" qui sont farouchement attachés au statu quo. Il peut donc sembler que la résistance et le changement sont des objectifs futiles, voire carrément impossibles, dans la société palestinienne actuelle. Pourtant, cette conclusion est défaitiste et inexacte.

Le potentiel d'une nouvelle génération de dirigeants capables de transformation

Comme indiqué plus haut, dans les contextes de contrôle colonial et d'oppression militaire, des dirigeants s'épanouissent par des actes axés sur la résistance stratégique. Dans le contexte palestinien, on peut imaginer une nouvelle génération de dirigeants engagés dans la cause de la liberté et de la justice, qui décident de la voie de la résistance et de la lutte depuis le niveau sociétal local jusqu'au niveau institutionnel plus large - depuis les rues de Ramallah et de Haïfa, les vallées de Khan Al-Ahmar, les plaines d'Al-Araqib, les gratte-ciel de la diaspora et les ruelles des camps de réfugiés, en instaurant des niveaux de confiance plus élevés au sein de leurs communautés et en ravivant l'espoir.

Bien que ce ne soit pas une tâche facile, des modèles de leadership par la résistance se sont déjà émergés auparavant, au cours des cent années de lutte des Palestiniens, du soulèvement de 1936-39 à la création de groupes de guérilla et à la relance de l'OLP dans les années 1960, qui ont imposé la Palestine et les Palestiniens sur la scène mondiale dans les années 1970, ce qui a conduit au développement de la première Intifada dans les années 1980 et à son lancement en 1988, pour ne citer que quelques exemples. Il convient également de citer le chemin parcouru par les Palestiniens restés sur leurs terres en 1948, qui sont passés d'une minorité écrasée et colonisée à la perturbation du statu quo par les manifestations du Jour de la Terre, et sont devenus de plus en plus une force politique avec laquelle il faut compter.

Tous ces efforts ont créé des réseaux de conscience politique et de ténacité qui ont gagné la confiance et ont élargi la vision et la voie de la résistance éthique à un point tel que leur légitimité et leur capacité d'organisation ont sérieusement mis à mal le statu quo politique.

Malheureusement, au cours des 30 dernières années, ces réseaux se sont largement effondrés ou ont perdu leur pertinence. Par conséquent, il est nécessaire de construire un nouveau modèle qui revigore le meilleur des anciens modèles tout en innovant en fonction du contexte politique actuel.

En tirant les leçons de la propre histoire des Palestiniens ainsi que de celle des autres mouvements pour les droits, il est clair que si les acteurs peuvent et doivent agir dans leurs communautés, un niveau de coordination plus large est nécessaire. Il faut pour cela mettre en place un système de direction à plusieurs niveaux dans lequel la détention ou l'incapacité d'une personne n'entraîne pas l'effondrement du mouvement. Cela signifie également qu'il faut éviter la concurrence entre les ego ou la poursuite du pouvoir pour le plaisir de le détenir, en faisant de la mission d'une Palestine libre et de la justice la mesure de la prise de décision.

Un tel réseau de dirigeant devrait être capable d'exercer un pouvoir discursif par le biais d'histoires et de récits fiables qui définissent le mouvement avec une vision unificatrice de ce qui est possible. C'est une tâche difficile car la fragmentation des Palestiniens a également conduit à la fragmentation d'une vision unifiée et a créé une localisation des luttes. La perception de la libération pour les Palestiniens vivant aux États-Unis ou en Europe, par exemple, est sensiblement différente de celle de ceux qui ont subi des générations d'enfermement, de mauvaises conditions de vie et l'absence de droits humains fondamentaux dans les camps de réfugiés. Même au sein du TPO, les moyens d'obtenir la liberté et la justice pour les communautés bédouines des zones périphériques de Jérusalem-Est sont, par exemple, différents de ceux d'un jeune entrepreneur à Hébron.

Pourtant, les Palestiniens, quel que soit l'endroit où ils vivent, ne sont pas aussi divisés dans leur vision de l'avenir qu'on le suppose souvent. Au fond, les Palestiniens trouvent une unité dans la croyance et l'objectif de parvenir à la liberté, à la justice et à la dignité pour tous ceux qui vivent dans la zone située entre le Jourdain et la mer Méditerranée, ainsi que pour les réfugiés et les exilés palestiniens, et comprennent que cette vision exige une lutte et des sacrifices soutenus. C'est dans les aspects techniques de cette solution ou de ce à quoi ressemblerait l'État final que se situent les désaccords, mais pour l'instant les paramètres d'un ou deux États sont sans objet, car aucun des deux n'est possible à court terme et aucun des deux n'est possible sans la construction préalable d'un pouvoir réel.

En fait, il y a actuellement un sentiment de soulagement à éviter le débat superficiel entre un État et deux États. Au lieu de cela, on trouve de l'enthousiasme dans les discussions sur la reconstruction des réseaux de leadership par la résistance, le déplacement de l'équilibre des pouvoirs et la construction d'une authentique vision de l'avenir à partir de la base.

Comment une telle dynamique peut-elle être initiée concrètement ? Cela commence par une petite étincelle d'action et de persévérance au sein de petits groupes, ou même d'individus, prêts à organiser des groupes toujours plus importants par des actes de résistance et de fonction publique soutenus et crédibles[6].

En fin de compte, si suffisamment de personnes issues des différentes sphères de la présence palestinienne poursuivent leur action et construisent délibérément des communautés de résistance efficaces et stratégiques, un grand réseau de résistance émergera. Lorsque ces acteurs commenceront à émerger, il leur incombera alors de se définir organiquement autour d'une vision commune et de tactiques de coordination intelligentes qui résistent à la répression. Lentement, ils instaureront la confiance grâce à leur travail - et aussi une saine diversité de pensées et d'expériences. Il suffit d'imaginer le potentiel de groupes organisés de personnes dans chaque village, université, organisation de la société civile, ville, camp de réfugiés et mouvement de justice sociale prenant l'initiative d'aller dans cette direction de résistance effective, en construisant une crédibilité commune par l'action.

Bien qu'une telle entreprise exige des risques et des sacrifices, le pouvoir qu'elle fait revivre détient la clé de la transformation de la politique palestinienne.


Notes de lecture :

[1] Pour rappel, alors que la résistance est ici définie au sens large comme tout effort organisé par des parties de la société pour résister, perturber et vaincre un pouvoir oppresseur, dans le contexte de cet article, la résistance consiste en des actions morales, stratégiques et efficaces.
[2] De nombreux chefs de la résistance anticoloniale ont trahi leurs valeurs après la libération, créant ainsi des États autoritaires. Bien que les leçons à tirer pour éviter cela soient au centre de la lutte palestinienne, les Palestiniens sont toujours dans la phase de libération - et c'est pourquoi le leadership optimal en ce moment est le sujet de cet article.
[3] L'ancien ambassadeur français aux États-Unis, Gérard Araud, en est un exemple : "Le statu quo est extrêmement confortable pour Israël parce qu'il [peut] avoir son gâteau et le manger", a-t-il déclaré juste avant la fin de son mandat. "Ils ont la Cisjordanie , mais en même temps ils n'ont pas à prendre la douloureuse décision concernant les Palestiniens - les rendre vraiment, totalement apatrides ou en faire des citoyens d'Israël. Ils n'en feront pas des citoyens d'Israël, donc ils devront rendre cela officiel - ce qui est - nous connaissons la situation, qui est un apartheid. Il y aura officiellement un État d'apartheid. En fait, c’est déjà le cas".
[4] Comme ce sondage remonte à 2011, il est clairement nécessaire de disposer d'un sondage plus à jour.
[5] Mes contacts au sein des partis politiques en Palestine me disent qu'ils ont été raillés ou réduits au silence lorsqu'ils ont suggéré le moindre changement de politique. Les jeunes qui suivent la ligne du parti et assistent le chef - souvent en l'initiant à la technologie - seront félicités, mais ils ne s'élèveront qu'à un niveau limité.
[6] Note de l'auteur : l'auteur encourage les jeunes Palestiniens qui souhaitent approfondir la question de cette organisation à le contacter par le biais de ses liens avec les médias sociaux.

Cet article fait partie d’un rapport publié par le cercle politique Al-Shabaka le 13 août 2020, intitulé Reclaiming The PLO, Re-Engaging Youth [Récupérer l'OLP, réengager les jeunes] qui aborde des questions cruciales pour l’avenir de la cause palestinienne : comment l'OLP peut-elle maintenir sa responsabilité en tant que mouvement de libération nationale et organe directeur ? Comment le Hamas et le Djihad islamique pourraient-ils être intégrés après des décennies d'exclusion ? Quels modèles de leadership de la jeunesse palestinienne peuvent être développés plus avant ?
Les analystes d'Al-Shabaka, Nijmeh Ali, Marwa Fatafta, Dana El Kurd, Fadi Quran et Belal Shobaki répondent à ces questions et à d'autres dans ce rapport complet, le travail d'une année, facilité par Alaa Tartir et Marwa Fatafta.

* Le premier article en français du rapport : « La reconstruction de l’OLP : le Jihad islamique et le Hamas peuvent-ils y contribuer ? », de Belal Shobaki, est en ligne sur Chronique de Palestine.
* Le deuxième : « La question de la représentation palestinienne : Élections vs Recherche d’un consensus », de Nijmeh Ali, est en ligne sur ISM-France.




Source : Al Shabaka

Traduction : MR pour ISM

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