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Palestine - ISM France

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Palestine -

Les Etats-Unis et la Réforme

Par

Le Dr. Azmi Bishara est membre de la Knesset Israélienne pour Nazareth. Il dirige la Coalition Nationale Démocratique « Balad ».

La transformation démocratique de l’Amérique latine et de l’Europe de l’Est s’est produite quand les élites gouvernantes ce ces pays se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient plus perpétuer leur domination par les moyens et instruments habituels.
Alors que la société se trouvait au bord de l’explosion, les services de sécurité ont commencé à hésiter avant de confronter l’opposition par une campagne massive de répression.
Ils refusaient parfois d’obéir, ou conseillaient à leurs officiers de changer les ordres donnés.

Il n’est pas facile de saisir la signification du moment où, dans le début des années 1980, Lech Walensa et les autres dirigeants de Solidarité ont réalisé qu’ils n’étaient pas sur le point d’être liquidés. L’époque de Prague 1968 et Budapest 1956 était terminée.


Même après l’effondrement de l’Union Soviétique, il est difficile de savoir exactement quand et comment les Allemands de l’Est ont réalisé que l’armée n’allait pas ouvrir le feu sur eux quand ils se sont répandus dans les rues pour manifester et se sont même rués sur le Mur de Berlin et se sont mis à le démolir.

Rétrospectivement, il est difficile de trouver le moment historique exact. Le changement était dans l’air depuis longtemps en Europe de l’Est. Il n’est pas descendu du ciel tout d’un coup ; Il est arrivé graduellement.

Chaque jour, les gens se frottaient les yeux de voir que telle ou telle critique pouvait être faite ouvertement et qu’une manifestation n’était pas noyée dans le sang, jusqu’à ce qu’à la fin ils se rendissent compte que personne n’était propriétaire de l’Etat et que le maître de la maison était absent, ou trop perdu pour réagir

Souvent, lorsqu’on en était là, le régime essayait de changer son style de gouvernement, comme fut le cas avec Gorbatchev, ou bien faisaient des concessions au mouvement de masse comme en Allemagne de l’Est. Puis, peu après, les rênes de l’initiative lui glissaient entièrement des mains.



Dans tous ces cas, un projet alternatif se préparait et prenait de la force alors que les forces politiques qui le constituaient, les élites culturelles démocratiques et les syndicats aux ambitions politiques, faisaient la démonstration de leur crédibilité.

D’où tous ces membres de l’opposition sortaient-ils si soudain ?
Où étaient-ils auparavant ?

De telles questions sont souvent indicatrices d’ignorance, ou de la volonté de ne rien savoir. Ceux qui soutenaient les régimes socialistes ne voulaient pas savoir combien, ou quels types d’intellectuels ou de politiciens d’opposition étaient en exil, en prison, ou, désespérés, chez eux ou au bureau, faisant les cent pas.

Ce qui compte est que lorsque les remèdes réformistes officiels sont tombés en ruine, des forces politiques étaient prêtes à sauter sur l’occasion, équipées de la volonté et d’un programme de gouvernement. Alors de nombreux membres de l’ancien régime ont pris l’opportunité de monter à bord du train.

Dans les années 1980,le monde arabe a connu plusieurs vagues de réformes en réaction à des soulèvements de masse, mais l’initiative est restée soigneusement aux mains des régimes en place. Les chefs d’états ont introduit des élections parlementaires, des "plates formes"au sein du parti au pouvoir, et même des systèmes multi –partis.

Cependant, il devint vite évident que le pouvoir réel demeurait où il avait toujours été, et les nouveaux partis ont rapidement participé au statut quo, et se sont battus pour conserver cette place.

Au Maroc, en Egypte et en Jordanie, les partis politiques en sont venus à percevoir toute menace contre le régime comme une menace contre eux-mêmes.

En Algérie et au Soudan, par exemple, quand le régime a perdu l’initiative, l’armée est rapidement intervenue pour la restaurer.

Les pays arabes n’ont pas subi de transformation démocratique ni de réforme politique substantielle.

Même si on laisse de côté des questions controversées comme la nature de l’Etat Mamelouk et son héritage despotique, le fait est que les Arabes sont le groupe humain le plus important à n’avoir pas encore reçu leur droit à l’autodétermination.

La citoyenneté a été retardée, de même que le problème de l’institution étatique, le rôle de l’armée dans la modernisation et dans le développement d’une identité nationale basée sur l’Etat—et non pan-arabe.

Si je peux me permettre une généralisation, je dirais que la particularité de la situation arabe peut être attribuée à trois facteurs fondamentaux.

Le premier de ceux-ci est l’Etat-rentier, avec sa capacité à utiliser ses revenus du pétrole, ce qu’il tire de l’étranger et d’autres revenus du même genre pour acheter la loyauté de certains, et permettre des exutoires aux pressions économiques et politiques, tout en préservant intact le rapport fondamental entre la société et l’Etat, ainsi que l’ordre économique et politique.

Les fluctuations du cours du pétrole ont affecté de larges secteurs de la population arabe qui ont émigré en quête de travail, puis sont rentrés au pays. Il semble peu probable qu’ils repartiront, et probable qu’ils se plaindront.


L’argent du pétrole a corrompu les médias et une grande partie des intellectuels jusqu’alors critiques.

A son plus extrême, la condition rentière a transformé des états entiers comme le Liban, alors même qu’ils s’embarquent pour d’énormes dépenses.

On dépense de l’argent sur la construction, sur des services qui se sont substitués à l’économie, sur des formes de consommation qui vont avec des revenus venant de l’étranger plutôt que de la production locale.

Le volume des exportations libanaises est en dessous d’un milliard de $, alors que ses importations atteignent plus de six milliards. Ces chiffres sont éloquents.

Comment le pays y arrive-t-il ?

Comment les Libanais peuvent-ils se permettre toute cette extravagance, y compris importer des domestiques venant de pays dont la balance commerciale est cent fois meilleure ?

En fait, l’argent provient de revenus provenant de choses produites ailleurs et qui entrent dans le pays par divers canaux.. Avec de telles conditions, les classes sociales ne sont pas des classes sociales, les valeurs n’existent plus, et le cadre national ne sert plus de référence.


Le deuxième facteur est la crise de légitimité qui va avec l’adhésion de la cause pan-arabe nationale à la cause palestinienne. Ce problème a fonctionné comme un facteur à la fois stabilisant et déstabilisant.

Les régimes s’en sont servis pour détourner l’attention des conflits internes, pour exporter leurs contradictions domestiques et en dehors de cela, pour retarder l’obligation de résoudre les problèmes intérieurs profondément enracinés dans la société.

D’un autre côté, leurs opposants s’en sont servis pour critiquer ceux qui sont au pouvoir. Nul besoin de s’attarder là-dessus. La crise de légitimité a empêché son peuple de construire une nation arabe.

Elle a amené à une situation où l’écroulement potentiel du gouvernement menace l’équilibre même de la société, parce que ce qui lie cette société n’est pas une économie nationale ni une affiliation nationale débordante, mais plutôt le régime lui-même et son réseau familial à l’intérieur du cadre des états régionaux, dont certains sont des créations totalement artificielles.



Le troisième facteur, l’Islam, fonctionne à différents niveaux. Les régimes arabes ont utilisé la rhétorique islamique comme moyen alternatif pour asseoir leur légitimité, tout en exploitant la montée de mouvements islamistes radicaux non-démocratiques pour intimider leurs sociétés.

Pendant ce temps, la répression d’état de l’alternative islamiste non-démocratique travaille à rendre ce programme la seule alternative apparente.

Les mouvements politiques qui n’entretiennent pas de culte du martyr tendent à se retirer rapidement de la mêlée lorsque la répression les menace.
Et la rhétorique et les termes de référence islamique résonnent profondément parmi les masses ainsi que parmi les milieux au pouvoir, même si le mouvement islamiste est un phénomène moderne et peu familier.

A ce qui vient d’être dit, nous pouvons ajouter un quatrième facteur : la présence de pétrole dans la région, qui a entraîné les USA dans une politique de stabilité à tout prix, et donc à s’opposer à tout changement, particulièrement pendant la Guerre Froide.



Certains champions de la démocratie de longue date, et plus tard quelques démocrates-des-derniers-jours qui ont pris le train en marche, que ce soit pour leur propre intérêt ou pour être à la mode, en sont arrivés à penser que la situation intérieure s’était stabilisée dans une confrontation entre le régime et les forces non-démocratiques.

Si une réforme doit arriver, croient-ils, elle viendra d’une impulsion extérieure.



Les Américains ont fourni cette impulsion, au prix d’un énorme bain de sang. Personne ne peut nier que la conduite des régimes arabes à l’encontre des protestations et des exigences des peuples a remarquablement changé, sauf en ce qui concerne les mouvements islamistes.

De nombreux militants démocratiques pensent que les régimes ont les mains liées et qu’une forme de panique s’est installée, même si ceux qui en sont victimes essayent de le nier.
Cependant, aucune alternative ne s’est encore présentée. D’eux-mêmes, les régimes ont, dans l’urgence, trouvé des alternatives, jusqu’à et y compris des changements au gouvernement.

L’ordre que la Révolution Egyptienne a établi en 1952 demeure intact aujourd’hui, en dépit de fluctuations de la politique et de l’émergence d’une distribution entièrement nouvelle. De même le pouvoir en place au Liban a pu se maintenir après le retrait des Syriens.

La belligérance américaine envers cette région a peut-être été « positive » de ce point de vue, mais elle n’a pas apporté d’alternative démocratique, ni là, ni ailleurs dans le monde. Parmi l’establishment de la sécurité nationale américaine, cet enfant terrible de la vieille école qu’est Richard Haas a ouvert la boite de Pandore lorsqu’il a écrit que la démocratie n’était pas exportable.

Il ne suffit pas d’avoir un système électoral, ou « électocratie », disait-il, mais c’est une question de distribution, d’équilibre et de contrôle du pouvoir. Ces systèmes et ces valeurs ne s’exportent pas.

L’aventure sanglante et incomplète en Iraq, et la dégénérescence de son nouveau régime en milices rivales renforcent l’idée que les Etats Unis ne sont pas capables d’exporter la démocratie.


Très bien—les Américains ne peuvent pas imposer la démocratie, à supposer que ce soit ce que Washington veut vraiment faire.
Alors, où en est la réforme ?



Tentant de séduire les Américains, certains régimes ont réussi à mettre en œuvre quelques altérations de forme.

D’autres, plus rusés, ont cherché à échapper aux pressions extérieures réclamant des réformes en marchandant leur position sur l’hégémonie américaine dans la région, ou en s’approchant le plus près possible de la position israélo-américaine pour une solution juste à la cause palestinienne.

Dans tous les cas, ils se sont efforcés de garder l’initiative, d’autant plus que les Etats-Unis avaient envoyé deux ou trois messages très inquiétants à ses alliés non-démocratiques. Le premier était que Washington ne va pas arrêter de tirer la sonnette d’alarme quant au pouvoir des mouvements islamistes fondamentalistes.

Après l’Iraq, il est devenu de plus en plus convaincu du besoin de trouver un terrain d’entente avec la vaste tendance islamiste qui, précisément parce qu’il est si vaste et varié, se réformera si on lui donne l’occasion de participer librement à un processus politique.

Le second message était que préserver la stabilité n’est plus une priorité. Le nouveau slogan est "déstabilisation constructive". Il est né de la conviction que la perpétuation des régimes existants ne produit ni la stabilité ni la démocratie, et que sans celles-ci, la menace globale qui s’est manifestée le 11 septembre demeurera.

Cependant, la droite américaine et les milieux pro-israéliens sont déconcertés par ce qu’ils considèrent comme le deuxième recul de l’administration Bush dans sa stratégie agressive de lutte contre le terrorisme.

Elle a laissé l’Iran négocier son entrée dans l’OMC sans forcer Téhéran à renoncer à ses buts stratégiques.

Elle veut garder l’Arabie Saoudite aussi stable que possible, parce que tout ce qui intéresse les Etats-Unis est la sécurité de la production de pétrole et la stabilité des prix. De plus, elle ne met pas trop la pression sur l’Autorité Palestinienne.



Le fait est que, dans ce dialogue imaginaire, les deux parties en présence ont tort s’ils pensent qu’exporter la démocratie est un credo américain ou que Washington a "abandonné le combat", et que les régimes peuvent respirer.
Il y a à la Maison Blanche des idéologues qui empruntent maintenant des slogans qui étaient autrefois l’apanage de la Gauche arabe.

Les Arabes et la démocratie ne s’excluent nullement, disent-ils, clamant le contraire des affirmations racistes qui l’affirmaient et justifiaient la politique américaine dans le passé. La dernière tactique des néo-conservateurs de dénoncer le racisme de cette affirmation n’est qu’une forme de boy-scoutisme dont les desseins sont loin d’être angéliques.

Ici, le but de plaire aux sensibilités arabes est d’imposer une nouvelle forme d’hégémonie américaine qui correspond tout juste à la politique de Sharon.

Cependant, il y a aussi à la Maison Blanche des gens qui pensent que la fonction de Washington pour bien garder les intérêts américains, de ne pas apprendre aux gens comment se gouverner, et certainement pas de se lancer dans des guerres dans ce but.


De ce point de vue, la politique américaine semble bourrée d’inconsistances.

Elle n’est pas sur le point d’aggraver ses tensions avec la Chine, encore moins lui faire la guerre, pour lui apprendre la démocratie et comment se gouverner. Elle a démontré une grande patience avec la Libye et l’Arabie Saoudite, alors qu’elle a monté la pression sur l’Egypte et qu’elle a appelé ouvertement un changement de régime en Syrie.

Si Washington ne tient plus pour sacré le maintien de la stabilité et du statut quo, cela ne veut pas dire qu’elle tient la déstabilisation et le changement pour sacrés, ou du moins pas pour tous les pays. Pendant ce temps, elle se rend aussi compte que maintenir la pression pour amener des réformes ne peut pas faire de mal.

C’est une forme de chantage qui a bien fonctionné pour garder les régimes arabes sur la défensive et se dépêcher de plaire à Washington, et même à Israël, tout en prévenant toute solidarité entre eux.



Les régimes pourraient eux-mêmes se retrouver les bras plus liés que jamais pour réprimer les forces d’opposition. Malgré tout, cela ne remet pas en cause le besoin qu’ont les forces démocratiques de formuler une stratégie de changement. Les dilemmes qui se posent au processus de démocratisation restent les mêmes.

Les Etats-Unis ne les résoudront pas, et peuvent même les exacerber comme la tragique escapade iraquienne le démontre. C’est aux forces démocratiques arabes de produire des alternatives.

Celles-ci doivent prendre la forme d’un programme démocratique national clarifiant la forme de l’alternative démocratique et fournissant des réponses au problème de la rente d’état et des distorsions que celle-ci amène, à la question de l’état nation et de son rapport avec le Pan-Arabisme et de son rapport entre la légitimation islamique du régime et la justification islamiste du renversement du pouvoir.

Toute stratégie qui ne s’attaque pas à ces problèmes complexes ne sera pas équipée pour tenir tête.

Source : IMEMC

Traduction : Jean-Luc Mercier

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