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France -

Nouvelle laïcité ou ordre moral ?

Par

Christine Delphy est directrice de recherches en sociologie, CNRS. Raphaël Liogier est professeur à Sciences-Po Aix-en-Provence. Dernier ouvrage paru de Raphaël Liogier : Le Mythe de l’islamisation (Seuil, 2012) ; à paraître début septembre 2013 : Le populisme qui vient, aux Éditions Textuel.

« En 1905, la laïcité était simplement la séparation de l’État et des cultes. Aujourd’hui, elle est une frontière entre ce qui relève de l’intime, qui doit être protégé, et ce qui appartient à la sphère publique qui doit être préservée. » Par ces mots, François Hollande trace la « feuille de route » de l’Observatoire de la laïcité, qu’il a constitué le 5 avril en vue de légiférer. Il réalise ainsi le renversement du principe de laïcité, employant alors une notion ambiguë, ignorée des textes légaux tant français qu’internationaux  : l’« intimité ».

Nouvelle laïcité ou ordre moral ?

Déploiement des CRS à Trappes, le 20 juillet, après plusieurs jours de réactions indignées des habitants du quartier suite au contrôle policier "musclé et provocateur", selon des témoins, d'une citoyenne voilée, le 18 juillet (photo MIGUEL MEDINA / AFP)
En cela, il se contente de suivre un esprit du temps qui prétend que les convictions religieuses ne peuvent s’exprimer librement que dans le « privé », et même dans l’ultra-privé de « l’intime ». Le religieux devrait donc être confiné dans l’espace de l’intime, espace de la dissimulation, qui s’opposerait à l’ensemble des « espaces publics »  : entreprises, associations, magasins, rues…

En jouant sur les deux sens du terme « public » (service de l’État ou espace de tous), on a pu, ces dernières années, prétendre exiger des simples citoyens une neutralité qui n’est due que par les agents de l’État, ce qui constituait en soi la spécificité de la laïcité française. Si les opinions ne peuvent pas s’exprimer à plusieurs et en public, faudra-t-il en venir à fermer les salles de réunion, les lieux de culte, interdire les réunions dans les cafés, les meetings ! 

C’est à ces libertés fondamentales que les gouvernements, de Chirac à Hollande en passant par Sarkozy, se sont attaqués et s’attaquent, avec en ligne de mire une cible  : les musulmans, et surtout les musulmanes, dont il faudrait contrôler l’apparence – dans les services publics, dans les entreprises privées et bientôt même chez elles. Que de telles absurdités philosophiques et juridiques passent inaperçues ne peut pas s’expliquer autrement que par une crise sociétale majeure sur laquelle les gouvernants préfèrent s’appuyer plutôt que tenter d’en comprendre les ressorts.

On invoque alors la nécessité de « clarifier la laïcité », comme si les textes étaient « difficiles à interpréter ». Après l’affaire Baby-Loup, il y aurait un « vide juridique ». Pourtant, l’article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme est limpide  : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion  ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. » 

Permettre la liberté de conscience et d’expression seulement en privé revient à l’abolir. C’est en public qu’elle a besoin d’être protégée, car, dans « l’intimité », seul face à vous-même, qui peut vous empêcher d’exprimer vos croyances ? Nous assistons à une dérive autoritaire, à une sorte de totalitarisme en pente douce.

Les politiques surfent ainsi sur cette «majorité» de Français heurtés par les difficultés économiques, qui paraissent rendre les musulmans responsables de la perte de leur identité « nationale » (voire raciale). Mais quelles seront les conséquences d’un nouveau tour de vis contre des populations discriminées au quotidien, depuis 2004, par des lois liberticides ? Personne ne veut tenir compte de leur exaspération croissante, comme s’il s’agissait de simples dommages collatéraux. 

On prétend viser la cohésion sociale, alors qu’on la fragilise. Plus rien ne semble pouvoir arrêter cette dérive démagogique des pouvoirs publics sous-tendue par une atmosphère de crise économique et identitaire. Au moment même où l’appareil d’État semble chercher à imposer un ordre moral sous couvert de nouvelle laïcité, les entreprises, elles, répondent aux demandes religieuses ou non dans l’esprit de 1905. Quelle ironie que ce soit d’elles que vienne cette leçon de respect des principes républicains !

Source : La Croix

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