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Palestine - ISM France

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USA -

Pourquoi faut-il s’opposer au lobby israélien ? Commentaires sur le rapport Mearsheimer & Walt

Par

Gabriel Ash est un militant et un écrivain qui écrit parce que, parfois, la plume est plus efficace que le glaive, mais aussi, parfois non. Il accueillera volontiers vos commentaires à son adresse e-mail : g.a.evildoer@gmail.com

Pour terminer, permettez-moi de resituer le terrain commun.
Le Lobby israélien est puissant. Le Lobby israélien est néfaste.
Le Lobby israélien doit être attaqué et dénoncé et son influence doit être réduite et, espérons-le, anéantie.
Si nous ne retenions qu’une seule raison de lutter contre le Lobby israélien, ce serait parce qu’il promeut des politiques qui placent l’intérêt de quelques-uns au-dessus de la vie et du bonheur de millions de personnes.

Introduction / commentaire par Jeffrey Blankfort

Gabriel Ash nous propose ici un des commentaires les plus intéressants sur le rapport Mearsheimer & Walt consacré au Lobby israélien, en le comparant à d’autres lobbies puissants, comme celui de l’industrie de la santé, qui a fait en sorte que les Etats-Unis soient (et demeurent, à l’avenir) le seul pays dans le monde soi-disant développé où l’accès aux soins ne soit pas considéré comme un droit fondamental.

En qualifiant depuis plus de soixante ans les assurances sociales garanties au niveau national de "médecine socialisée" et en ayant eu recours aux mêmes tactiques pour diaboliser tout ce qui pourrait bien être "socialisé" ou associé à l’idée de socialisme à la manière dont l’Aipac a diabolisé les Palestiniens, ce lobby a en effet atteint un succès comparable.

Il y a, toutefois, des différences qualitatives entre ces deux lobbies. Le Lobby israélien représente bien plus qu’un simple groupe restreint d’élites, telles que Ash les a définies.

De fait, il s’agit d’un réseau bien coordonné et motivé d’environ une demi-douzaine de grandes organisations, d’une soixantaine d’organisations plus petites et, au niveau de la base, dans des villes clés, d’environ deux cents consistoires et fédérations communautaires et de plusieurs milliers de synagogues, qui ont une tendance marquée à l’action politique sous couvert d’activités cultuelles.

Et cela n’inclut encore pas les boîtes à idées (think tanks) non officiellement liées à la communauté juive, comme l’AEI, le Hudson Institute, la Fondation pour la Défense de la Démocratie ni, bien entendu, l’Institut Washington pour (l’étude) des Politiques Moyen-Orientales, créé par l’Aipac elle-même.

Néanmoins, en termes de puissance purement économique, l’Aipac est éclipsée par le lobby de l’industrie de la santé, qui est composé des Associations de l’industrie pharmaceutique, des Médecins et odontologistes américains et des Hôpitaux américains. Et pourtant, grâce à ses donateurs individuels et aux PACs [Public Affairs Committees], le lobby israélien contribue plus, financièrement, aux campagnes électorales présidentielles et parlementaires que ne le fait le lobby de la santé.

De plus, mis à part des médecins, des dentistes et des pharmaciens, pris individuellement, le lobby de la santé ne dispose d’aucun réseau sur le terrain.

Bien qu’ayant fait la démonstration de sa capacité à empêcher toute action venue de la base en vue de l’émergence au Congrès d’un programme national de santé digne de ce nom, il n’a pas réussi à bâillonner le dissentiment politique et public à ce sujet avec le même succès que l’Aipac en ce qui concerne le soutien des Etats-Unis à Israël.
De fait, aucun autre lobby n’a jamais eu un tel succès dans ses entreprises.

On peut dire qu’à ce niveau, tout au moins, le Lobby israélien est le plus puissant de tous.

Si, comme je l’affirme, avec un nombre croissant de personnes qui l’ont dit ou écrit, que la guerre actuelle contre l’Irak a été conçue et fomentée par le Lobby israélien en tant que guerre au service d’Israël (et les preuves que ce fut bien le cas abondent), les effets ultimes de cette guerre sur les Etats-Unis pourraient aisément rivaliser avec les effets déplorables que l’absence de sécurité sociale a eu pour le peuple américain, en particulier si le Lobby réussissait à pousser les Etats-Unis à attaquer l’Iran, ce qui représente, on le sait, le principal sujet figurant à son programme depuis l’invasion ô combien effective de l’Irak.

Ash affirme que le nom de certains lobbies est trompeur, ce qui est parfaitement exact.
Le lobby des industries de la santé est le principal ennemi de la bonne santé dans ce pays.
Le lobby cubain est en réalité le lobby anti-cubain…
Mais même si beaucoup d’Israéliens et quelques juifs américains ont tendance à affirmer le contraire, on ne saurait en dire autant en ce qui concerne le lobby pro-israélien.

En l’absence du lobby pro-israélien, Israël se serait retiré de tous les territoires occupés depuis fort longtemps.

A commencer par Nixon, tous les présidents américains depuis Clinton ont tenté de contraindre Israël à se retirer, non pas au bénéfice des Palestiniens, bien entendu, mais au bénéfice des "intérêts nationaux" de l’Amérique au Moyen-Orient, telle que celle-ci les perçoit ( !), à savoir cet intérêt national auquel font référence Mearsheimer et Walt, et qui est censé garantir aux Etats-Unis et aux pays occidentaux un accès ininterrompu au pétrole et au gaz de cette région du monde, dans un environnement stabilisé. [Ce chapitre fondamental de l’histoire a été largement enterré, non pas par les sionistes, mais bien (paradoxalement) par les « autorités » en vue, au sein de la gauche américaine.]

Sans les envois d’aide massive et sans les milliards en prêts et en obligations garantis, atteignant 25,4 milliards de dollars depuis 1988, et dont aucun n’a jamais fait l’objet d’un quelconque débat au Congrès (ni même n’a été contré par le mouvement anti-guerre, chose dont tant l’UFPJ qu’Answer, ainsi que leurs prédécesseurs, doivent être tenus pour responsables), l’économie israélienne se serait retrouvée les quatre fers en l’air avant le grand boom technologique.

Peut-on imaginer un pays quelconque disposant d’une bourse nationale des valeurs et qui aurait assuré aux investisseurs qu’ils ne pouvaient pas perdre d’argent ? Eh bien, c’est ce qu’Israël a fait.

Et devinez qui l’a renfloué, au début des années 1980 ? Bingo ! Encore une histoire qui a disparu entre les lattes du plancher…

Quelqu’un peut-il imaginer, de la même manière, que s’il n’y avait pas eu de Lobby israélien en 1967, Israël aurait pu s’en tirer à si bon compte après son agression, une heure et demie durant, contre le navire de guerre américain USS Liberty, qui causa la mort de 37 marins, 171 blessés et l’interdiction faite aux survivants – sous peine de cour martiale ! – d’en parler ?
La gauche américaine sionisée refuse d’ailleurs d’en parler, encore à ce jour.

Sans le Lobby, nous n’aurions peut-être pas affaire à un Etat juif, de nos jours, mais un Etat unique. Je pourrais continuer, mais je vais m’arrêter ici.

Grâce à John Mearsheimer et à Steven Walt, la question du Lobby pro-israélien a été sortie du placard. Elle est débattue ouvertement et ce génie risque fort de ne jamais pouvoir être forcé à rentrer dans sa bouteille.

Beaucoup de problèmes demeurent pendants, bien sûr. Virer les sionistes du mouvement [de solidarité avec la Palestine, ndt] serait un bon début.

Jeff




Et maintenant, l’article de Gabriel Ash !

Deux universitaires de la Faculté de Sciences politiques de l’Université de Chicago et de l’Ecole Kennedy d’Administration publique de l’Université Harvard ont choqué les sensibilités à fleur de peau des classes babillardes en publiant un rapport accablant sur la question de savoir de quelle manière et dans quelle mesure le "Lobby israélien" influence-t-il la politique étrangère des Etats-Unis.

Ce papier a été disséqué et critiqué, souvent de manière hystérique, tant par la gauche que par la droite et tant par les médias consensuels que par les médias radicaux. Cette hystérie est en elle-même éloquente et j’espère lui faire un sort dans un article consacré à cet effet. Mais avant tout, je souhaite examiner l’argumentation développée par Mearsheimer et Walt (M&W) indépendamment.

Mon propos est de suggérer un antidote à la paralysie qui affecte des segments significatifs de la gauche états-unienne dès lors que le Lobby israélien vient à être évoqué.

A cette fin, je procèderai à la critique de l’article de M&W, mais j’en reconstruirai également l’argumentation dans un cadre de gauche cohérent.


La thèse de M&W est la suivante :

Le momentum général de la politique des Etats-Unis au Moyen-Orient est pratiquement dû entièrement à des considérations de politique intérieure américano-américaine et, en particulier, aux activités du "Lobby israélien".

Aucun autre lobby n’a réussi à détourner la politique étrangère américaine aussi loin des orientations que devrait normalement suggérer l’intérêt national.

L’article résume le degré absolument extravagant atteint par le soutien financier et diplomatique prodigué par les Etats-Unis à Israël au cours des décennies écoulées.

M&W démolissent de manière succincte les arguments siamois fréquemment cités afin de justifier et d’expliquer le soutien américain à Israël, à savoir : l’argument de "l’allié stratégique" et l’argument moral.

Pourquoi, par conséquent, les Etats-Unis soutiennent-ils Israël de la sorte ?

M&W répondent à cette question en pointant du doigt le Lobby israélien, qu’ils définissent comme "un terme télégraphique bien pratique pour désigner la coalition un peu relâchée d’individus et d’organisations oeuvrant activement au façonnage de la politique étrangère des Etats-Unis dans un sens pro-israélien."

Le Lobby fait la promotion du soutien à Israël en "exerçant des pressions tant sur le Congrès que sur l’exécutif afin qu’ils soutiennent Israël, en aval" et en luttant "afin de s’assurer que le discours public au sujet d’Israël le présente toujours sous un jour positif, en répétant des mythes au sujet d’Israël et de sa fondation et en popularisant les positions officielles d’Israël dans les débats du moment… afin d’empêcher que tout commentaire critique concernant Israël n’obtienne une audience significative dans l’arène politique."

Les auteurs procèdent ensuite à l’instruction des preuves du pouvoir du Lobby et des méthodes qu’il utilise afin d’exercer son influence sur le Congrès, le pouvoir exécutif, les médias, les cercles de réflexion ("think tanks") et l’université.

D’emblée, j’affirme ici mon accord global avec les deux auteurs : le lobby israélien est effectivement puissant et influent ; son influence est néfaste et elle met en danger les Américains, mais aussi les Israéliens, les peuples du Moyen-Orient et du reste du monde (bien que cela ne soit pas nécessairement dans cet ordre…)
Les preuves étayant ces affirmations sont absolument incontestables, pour toute personne honnête et ouverte.

Le problème, toutefois, ne réside nullement dans ces conclusions, mais dans la manière dont M&W structurent la compréhension qu’ils ont du rôle joué par le Lobby dans la politique des Etats-Unis.



L’intérêt national

Il est de fait que l’existence même du Lobby suggère l’idée qu’un soutien inconditionnel à Israël n’est pas dans l’intérêt national des Etats-Unis… Si tel était le cas, il ne serait nul besoin d’un groupe organisé pour la défense d’intérêts spéciaux pour faire de cet intérêt national une réalité.

Mais Israël représentant une charge morale et stratégique [et non un "atout", ndt], ce pays exerce une pression politique incessante sur les Etats-Unis afin de conserver intact le soutien qu’ils lui apportent.

Mais ce sont des conclusions bizarres qui découlent de cette logique ; ainsi, par exemple, la protection de l’environnement, de la même manière, ne "serait pas dans l’intérêt national américain", dès lors qu’il est nécessaire de disposer "d’un groupe d’intérêts spéciaux organisé afin de la définir."

A l’évidence, il y a quelque chose qui cloche.

Afin de voir de quoi ils s’agit, énonçons la conception de la politique que cette observation révèle : "l’intérêt national" existe bel et bien : il s’agit d’un ensemble objectif et non-conflictuel d’objectifs politiques susceptibles de bénéficier aux Américains.

Les politiques des Etats-Unis sont définies par un ensemble d’institutions auxquelles ont peut faire confiance quand il s’agit de reconnaître cet intérêt national – ce qu’elles font généralement, à moins qu’elles n’en soient détournées par une pression extérieure, telle celle du Lobby israélien.

Un tel "intérêt national" allant de soi existe-t-il ? A l’évidence : non. Nous n’aurions pas besoin de politique du tout, si tous les "intérêts nationaux" étaient tous aussi dénués de problèmes.

L’"intérêt national" n’est en rien une donnée. Il s’agit bien plutôt du produit final du processus politique.

En théorie, l’intérêt national émane des délibérations publiques, au sein et autour du Congrès élu, qui pèse les différentes expressions et intérêts. M&W semblent bien avoir cette théorie à l’esprit quand ils accusent le Lobby israélien d’étouffer le véritable débat dans l’œuf.

Partant, cette thèse revient à dire que la Maison Blanche et le Congrès auraient fait des choix différents, n’eût le Lobby existé. Etonnamment, cette conclusion du type "le-ciel-est-bleu" a été constatée parmi les gens qui se sont sentis attaqués, à gauche. Néanmoins, la véridicité de cette conclusion devrait être évidente – et tout particulièrement au sein de la gauche.

On ne peut pas croire que l’argent puisse acheter une influence et en même temps affirmer que les millions de dollars dépensés à Washington, chaque année, par le Lobby israélien, n’ont aucune importance. Impossible, aussi, d’être un militant, tout en croyant que l’activisme ne sert à rien.

Si l’effort bien repéré du Lobby israélien afin de promouvoir la guerre ne fait pas grande différence, quelle chance les quelques milliers de militants anti-guerre à la dèche pourraient-ils bien avoir d’en faire une ?

Croire que le Lobby serait dépourvu d’impact reviendrait à croire que l’histoire serait déterminée par des forces extérieures au contrôle humain ; ce n’est certainement pas là, en l’occurrence, une position que la gauche puisse faire sienne.

Mais si les constats de M&W concernant le pouvoir du lobby sont véridiques, leur affirmation que le Lobby saperait les « intérêts nationaux » des Etats-Unis est frustre, du point de vue analytique.

Car si vous enlevez le Lobby israélien de Washington, vous ne trouverez pas, au-dessous, cet "intérêt national" immaculé auquel M&W semblent s’attendre. Non : vous trouverez d’autres lobbies, et encore d’autres lobbies, et ainsi de suite jusqu’à la fin. Le Lobby (pro-israélien) se contente de "dévier la politique étrangère des Etats-Unis" de la position où d’autres lobbies sont censés l’avoir laissée.

Un compte-rendu descriptif de la manière dont l’intérêt national est formulé doit prendre pour point de départ le pouvoir que les différents groupes (de pression) ont de lui donner forme.

Le pouvoir (c’est-à-dire les ressources particulières dont disposent divers groupes sociaux) joue un rôle fondamental et déterminant dans toutes les institutions chargées d’identifier "l’intérêt national". Le Congrès, l’exécutif, le judiciaire, les médias, l’université, les boîtes à idées, etc.

Les différences de pouvoir déterminent quelles sont les questions qui sont introduites au débat et lesquelles en sont exclues.

Les différences de pouvoir déterminent la formation sociale, économique, politique et ethnique de ceux qui prennent les décisions, et les différences de pouvoir déterminent aussi la quantité des preuves qui seront éventuellement disponibles afin d’étayer chaque argument. Les groupes d’intérêts ne dévient pas une politique : ils la font.

L’"intérêt national" émerge de la lutte et de la coopération entre différents groupes et coalitions, chacun (e) s’efforçant de le définir selon des modalités servant ses intérêts propres.

L’effort déployé par M&W pour dépeindre le Lobby comme la "politisation" inacceptable d’un intérêt national supposé apolitique implique que le pouvoir du Lobby israélien serait une aberration excentrique, qui diffèrerait fondamentalement du milieu du business à Washington.



On ne peut comparer le Lobby à des pommes rainettes

Mais peut-être, après tout, le Lobby israélien est-il une aberration excentrique ?

Pour vérifier qu’il n’en est rien, comparons-le au lobby de la santé, en utilisant les mêmes critères que ceux retenus par M&W. Le lobby de la santé est puissant. Il s’est affronté et s’est imposé au pouvoir exécutif (voir la réforme Clinton, par exemple).

Il s’impose en permanence au Congrès, si bien que la législation sur la santé protège ses profits (par exemple, dans la récente loi sur les bénéfices de l’industrie pharmaceutique, le Congrès a interdit à Medicare [l’équivalent – privé – de la Sécu aux States, ndt] de négocier des rabais avec les fabricants de médicaments.)

Le lobby de la santé influence les politiques étrangère et commerciale des Etats-Unis (notamment en matière de licences et de réimportations).

Le pouvoir de ce lobby est lourdement ressenti dans le milieu universitaire, où l’argent provenant de firmes pharmaceutiques influe sur la priorité accordée à telle ou telle maladie dans la recherche et aussi, occasionnellement, sur la publication de tels résultats au détriment de tels autres.

Les milieux universitaires consensuels encadrent souvent le débat d’une manière qui sert plutôt les intérêts des systèmes d’assurance sociale que ceux des consommateurs (exemples : "médecine socialisée", "choix vs rationnement".)

En bref : le pouvoir du lobby de la santé est ressenti, tout à fait de la même manière qu’est ressentie la puissance du Lobby israélien.

On peut estimer les coûts totaux directs supportés par les Américains en raison du lobbying couronné de succès déployé par l’industrie de la santé. Le lobby de la santé est le premier coupable derrière cette réalité malheureuse : les Etats-Unis dépensent, pour la santé, près de deux fois plus, par habitant, que les autres pays développés.

Les dépenses de santé sont passées de 5,2 % du Produit National Brut (PNB) en 1960 à 1,6 % en 2004. Supposons – hypothèse basse – qu’en adoptant un modèle de santé publique moins libéral et moins conciliant pour les intérêts de l’industrie, on ait réduit les dépenses de seulement 20 % (c’est-à-dire qu’on aurait un coût de la vie encore bien plus élevé que dans les autres pays comparables) : un calcul rapide montre que, de 1960 à 2004, le lobby de la santé a aliéné les Américains de près de 6,3 trillions de dollars (valeur 2004).

D’après ces chiffres, il faudrait près de quarante-cinq (45) lobbies israéliens pour infliger aux poches des Américains les dégâts causés par un seul et unique lobby de la santé…

Supposons que M&W présentent une estimation exagérément basse. L’économiste Thomas Stauffer a estimé à 2,6 trillions de dollars le coût total du soutien états-unien à Israël, y compris tous les coûts associés au caractère central d’Israël pour la politique étrangère américaine entre 1973 et 2002.

Même si ce montant inclut des coûts incidents et ne prend pas en compte d’autres intérêts de la politique étrangère états-unienne au Moyen-Orient, cela représente néanmoins toujours moins de la moitié de l’estimation prudente des coûts directs susceptibles d’être attribués à l’influence du lobby de la santé.

Mais l’argent ne fait pas tout. M&W notent que la politique israélo-centrée du gouvernement américain coûte en vies humaines américaines. Mais c’est aussi le cas du lobby de la santé. L’espérance de vie, aux Etats-Unis, est inférieure de deux ans, environ, à celle relevée dans des pays similaires comme le Canada, la Grande-Bretagne et la France.

En supposant que le fait d’organiser autrement la santé n’ajouterait que six mois à l’espérance de vie américaine moyenne, le nombre d’Américains mourant chaque année diminuerait de près de 100 000.
C’est là, de très loin, plus de morts que toutes les victimes américaines de conflits armés et d’attentats terroristes pris ensemble.

Ainsi, le lobby de la santé semble, de très loin, plus néfaste pour les Américains que le lobby israélien. Ceci, pour la simple raison que ce lobby de la santé est également plus puissant.

Là où le Lobby israélien tire bénéfice de la promotion de politiques aux résultats complexes très éloignés des préoccupations immédiates de la plupart des Américains, le lobby de la santé a pour tâche beaucoup plus difficile de pousser dans le sens de politiques qui affectent directement et visiblement chaque foyer américain.

L’affirmation de M&W selon laquelle le Lobby israélien serait "un cas à part" en raison de son "efficacité extraordinaire" est par conséquent erronée. Le Lobby israélien est un lobby puissant, qui inflige de grands dommages tant aux Américains qu’aux non-Américains. Mais il n’est ni unique, ni le plus puissant, ni le plus néfaste.

Deux facteur corrélés, toutefois, distinguent effectivement le Lobby israélien. Bien que M&W ne les identifient pas de manière explicite, ils servent de suppositions non examinées. Ces deux facteurs, les voici : la séparation entre politique intérieure et politique étrangère et la différence entre intérêts commerciaux et intérêts ethnico-nationaux.

L’examen plus en détail de ces deux questions montre que si les deux types d’intérêts sont importants, si l’on veut comprendre le Lobby israélien, ni l’un ni l’autre ne justifient qu’il soit considéré comme une aberration absolument unique en son genre.



Lobby national VS lobby commercial

A l’évidence, ce qui distingue le Lobby israélien du lobby de la santé, c’est le fait que le second est une association d’intérêts commerciaux qui cherchent à protéger et à accroître leur richesse.

Apparemment, un lobby tel le Lobby israélien ne se définit pas par les intérêts commerciaux. Ses intérêts se déclinent en identité ethnique juive et en une relation avec un gouvernement étranger : Israël.
Le Lobby israélien n’est pas le seul dans sa catégorie : il y a le lobby cubain, le lobby turc, les royalistes iraniens, le lobby irlandais, etc.

Mais aujourd’hui, c’est une certitude : le lobby pro-israélien est le lobby qui a le plus de succès et qui est le plus puissant aux Etats-Unis. M&W n’élaborent pas sur cette caractéristiques définissant le Lobby israélien. Ils sont probablement effrayés à l’idée de s’y attaquer.

Le Lobby israélien se définit lui-même en relation à un collectif national juif, bien que toute référence collective aux juifs soit mise au pilori et tombe immédiatement dans un entre-deux constitué d’antisémitisme et de préjugés. Pour avoir simplement voulu parler du Lobby, M&W se retrouvent dans la position délicate de ces gens à qui on a intimé l’ordre de "ne pas penser aux éléphants !".


Mais c’est impossible. Le proverbial éléphant est en plein milieu du salon. Nous devons réfléchir au fait que le Lobby israélien se définit au moyen de l’ethnicité/nationalité.

Cela n’en fait-il pas un lobby différent, plus puissant, plus vulnérable, plus légitime (ou au contraire moins légitime) que les autres ?

Sur un plan plus terre-à-terre, est-il même justifié ?

Quand les dirigeants du pétrole prétendent avoir pour but de protéger l’accès [des Américains] au pétrole, nous ne nous précipitons pas pour les qualifier de lobby des consommateurs. Quand des firmes pharmaceutiques font part de leurs inquiétudes au sujet de l’avenir de l’innovation médicale, nous ne les qualifions pas de "lobby de la science".

De la même manière, devrions-nous croire le Lobby israélien lorsqu’il affirme assurer la promotion des intérêts juifs et israéliens ?

M&W notent que "dans une étude de 2004, par exemple, 36 % en gros des juifs américains ont dit qu’ils étaient soit "pas très", soit "pas du tout" attachés émotionnellement à Israël."

Mais on pourrait aller plus loin. Bien que le Lobby utilise et encourage le militantisme de base, son pouvoir provient pour l’essentiel d’une petite élite.

L’action centrale de l’Aipac consiste à conseiller des électeurs fortunés quant à la destination de leurs investissements de nature politique. "L’association de lâches individus et organisations" qu’examinent M&W est composée principalement d’individus extrêmement riches, de firmes et d’organisations à but non lucratif qu’ils financent à hauteur de plusieurs millions de dollars annuellement.

M&W notent également qu’"ironiquement, Israël lui-même serait sans doute en meilleure position si le Lobby était moins puissant et la politique des Etats-Unis plus équilibrée." Malheureusement, cela ne les amène pas à remettre en question leur cadre d’analyse.

Si le Lobby est mauvais pour Israël, et mauvais pour l’Amérique, et pas si bénéfique que ça pour les juifs américains, qu’on nous dise, alors, pour qui il est bel et bon, et les intérêts de qui peut-il bien servir ?

Nous avons affaire, ici, à un lobby étrange, apparemment sans base électorale, à un lobby qui mobilise des ressources tout à fait extraordinaires au bénéfice de personne – moins un Lobby israélien qu’un Lobby nihiliste, en quelque sorte !

Le problème s’estompe dès lors que nous remarquons que l’échec des lobbies à faire la promotion des larges électorats qu’ils prétendent représenter n’est pas le fait particulier du Lobby israélien, mais bien une caractéristique marquante des groupes élitaires, aussi bien entrepreneuriaux qu’ethniques.

Le lobby pétrolier n’aide pas vraiment les consommateurs à acheter du pétrole à bas coût ; le lobby de la santé se moque des patients comme d’une guigne ; le lobby bancaire ne se bat pas afin de maintenir bas les taux d’intérêts des prêts à la consommation ; et le lobby cubain ne fait absolument rien afin d’améliorer la vie à Cuba.

La différence entre lobbies "nationaux" et lobbies "commerciaux", par conséquent, n’avance pas à grand-chose si l’on veut comprendre les objectifs des lobbies.

Les lobbies qui opèrent à Washington sont de manière inhérente des associations de riches et de privilégiés ; leur principale préoccupation, quelle que soit la bannière qu’ils brandissent, c’est le maintien et l’expansion de leurs propres privilèges.

Au lieu de prendre les lobbies ethniques pour argent comptant, en considérant qu’ils reflètent des intérêts nationaux "étrangers", nous devons considérer le Lobby israélien en termes de structures élitaires qui sont bien souvent totalement ou partiellement transnationales.
A ce sujet, il convient d’accorder une attention suffisante à la structure de classes de la société israélienne et au rôle joué par les institutions d’Etat israéliennes dans la distribution du pouvoir économique.

Respectivement, il faut examiner les liens commerciaux et les prises de participation croisées qui lient entre eux les intérêts israéliens et américains.

Et il faut aussi laisser place à une certaine porosité, en apportant une attention suffisante tant au montant significatif d’objectifs communs qu’aux coopérations entre éléments du Lobby israélien et éléments d’élites extérieures au Lobby israélien, ainsi qu’aux frictions et aux compétitions à l’intérieur même du Lobby, notamment aux conflits entre intérêts juifs américains et intérêts israéliens.

En résumé : il faut voir le Lobby à travers le prisme de la dynamique des classes dirigeantes intérieures, et à travers cette constante compétition pour le pouvoir qu’est la vie des classes dirigeantes.

Et ceci doit être fait dans le contexte globalisé, multi- et trans- national, qui est de nos jours la condition de la classe capitaliste dirigeante.


Ceci ne signifie nullement que la nationalité et l’appartenance ethnique n’aient aucune importance. Le nationalisme (et le racisme) sont des idéologies puissamment mobilisatrices. Un lobby défini par la nationalité peut compter sur un soutien populaire fondé sur l’appel émotionnel d’une identité nationale, qui est une ressource dont les lobbies purement commerciaux sont dépourvus.

L’appartenance ethnique et l’appartenance nationale sont deux principes majeurs d’organisation de la société, qui interagissent avec les intérêts économiques, de différentes manières complexes. Les intérêts économiques comptent sur les identités ethniques auxquelles ils donnent une forme, car ils visent à organiser le travail et le capital grâce à elles (l’esclavage américain en est sans doute l’exemple emblématique).
Peu importe, bien entendu, que le lobby israélien se définisse lui-même en termes nationaux.

Mais cela n’est pas sans importance, en termes de rhétorique, de méthodes, de séduction, de contraintes et en fin de compte de pouvoir.
Par contre, ce qui doit être rejeté, c’est la description d’un Lobby qui serait simplement l’expression d’une identité nationale juive / israélienne.

En lieu et place, nous devons penser le Lobby au travers de l’interaction entre l’idéologie puissamment mobilisatrice du nationalisme et la constitution et la réplication des élites politiques et économiques.
Nous devons examiner les façons dont le Lobby à la fois, met à son service l’identité juive et cherche à la relooker activement, de façon à en solidifier la puissance institutionnelle et économique.

Il s’agit là, à n’en pas douter, d’un sujet déplaisant, que les chercheurs politiquement corrects devraient éviter à tout prix. Il est aujourd’hui un article de foi selon lequel les identités sont trop explosives pour être manipulées par le commun des mortels et qu’elles ne devraient pas être "insultées" par un examen trop insistant de ce qu’elles dissimulent sous leur capot.

Discuter du Prophète Mahomet devrait dès lors être le domaine réservé des musulmans, tandis que seuls des juifs proclamés devraient être autorisés à commenter les deux piliers sacrés jumeaux de la foi juive contemporaine : l’Etat d’Israël et l’Holocauste.

Mais on ne saurait espérer trouver une quelconque logique à la politique étrangère des Etats-Unis sans déconstruire les prétentions du Lobby à la représentativité, sans examiner les manières dont il a activement remodelé l’identité juive américaine ni sans dénoncer les intérêts économiques – tant en Israël qu’aux Etats-Unis, tant juifs que non-juifs – que son lobbying est en train de servir.



Politique intérieure VS politique étrangère

M&W notent la similarité inhérente entre le Lobby israélien et le "Lobby des fermiers, et des travailleurs de l’acier et des textiles", en le situant, de la sorte, parmi les lobbies manifestement domestiques (de manière intrinsèque, tous les lobbies sont, et ne peuvent qu’être "domestiques").

Mais dans leur conclusion, ils limitent l’efficacité incomparable du Lobby israélien à la seule politique étrangère. Je pense que M&W cherchent à maintenir une fausse distinction entre une sphère domestique, dans laquelle se produisent des conflits d’intérêts autour de différences politiques légitimes et une sphère "nationale" unifiée par une politique étrangère cohérente et coulant de source.


La détermination de la politique étrangère par des intérêts intérieurs n’est nullement l’exception : c’est la norme.

Qu’il s’agisse de la Compagnie United Fruit, dont l’héritage comporte l’expression "république bananière", qu’il s’agisse des contrats de Standard Oil en Arabie saoudite, qui conduisent tout droit aux alliances d’affaires de George Bush et de James Baker ou encore des intérêts bancaires qui dominent les interventions des Etats-Unis au Fonds Monétaire International et à la Banque Mondiale, la politique étrangère américaine sert toujours des intérêts domestiques.
Cela a toujours été le cas, et ça l’est encore aujourd’hui.

Comme l’a dit le Président Coolidge : "La (grande) affaire des Etats-Unis, ce sont les affaires !"
Ainsi, le pouvoir qu’a le Lobby israélien d’affecter plutôt la politique étrangère que la politique intérieure [des Etats-Unis] n’en fait aucunement un lobby à part, de quelque point de vue que ce soit.

Mais à quoi ressemblerait une politique étrangère véritablement autonome, comme celle que M&W semblent appeler de leurs voeux ?

Comment l’"intérêt national" serait-il déterminé, une fois totalement isolé de la politique ?

Bien qu’ils ne le disent pas explicitement, leur argumentation implique que la "politique étrangère" devrait être le domaine réservé d’experts et de bureaucrates, c’est-à-dire un service public qui gèrerait des agences telles la CIA et le Département d’Etat et qui serait protégé contre un monde de la politique dominé par les lobbies et par des "intérêts spéciaux."


Il y a peut-être là un indice sur les origines polémiques de ce papier dans la guerre des tranchées internes qui fait rage, depuis quelque temps, à Washington, entre les fonctionnaires faisant carrière et les contractuels nommés à des postes politiques, très majoritairement néoconservateurs, depuis le début du règne de Bush.

En réalité, les néoconservateurs ont rendu un tas de mauvaises choses encore pires, et s’en débarrasser en tirant la chasse serait certainement une amélioration très substantielle. J’en suis partisan à deux cents pour cent.

Mais la restauration des fonctionnaires de carrière ne séparerait pas – comme le pensent M&W sans doute trop naïvement – la politique étrangère de la (basse) politique. Tout simplement, elle ne ferait que déplacer le pouvoir politique de la politique étrangère vers d’autres intérêts intérieurs.

Ce qui nous permet de l’affirmer, c’est le fait que telles étaient les choses avant que George Bush n’accède à la Maison Blanche et ne décide de bousiller la fonction publique aux Etats-Unis.

Ainsi, M&W reprennent implicitement un refrain très connu. A savoir, que la solution de la corruption serait le pouvoir des experts, la technocratie.

Il faut rejeter cela. Ce que nous voulons, ce n’est ni la corruption, ni la technocratie, mais bien : la démocratie !

Pour terminer, permettez-moi de resituer le terrain commun.
Le Lobby israélien est puissant. Le Lobby israélien est néfaste.
Le Lobby israélien doit être attaqué et dénoncé et son influence doit être réduite et, espérons-le, anéantie.
Mais les raisons de lutter contre le Lobby israélien n’ont rien à voir avec le fait qu’il contrarie les carrières des diplomates et des experts politiques, même s’il les contrarie effectivement. Nous ne devrions pas non plus nous battre contre le Lobby israélien au motif qu’il serait unique et différent de tous les autres formations des classes dirigeantes qui dominent à Washington, car ce n’est pas le cas.

Si nous ne retenions qu’une seule raison de lutter contre le Lobby israélien, ce serait parce qu’il promeut des politiques qui placent l’intérêt de quelques-uns au-dessus de la vie et du bonheur de millions de personnes.


Lire le rapport de John Mearsheimer et Stephen Walt : "Le Lobby Israélien"

Source : Dissidentvoice

Traduction : Marcel Charbonnier

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