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Palestine -

Quel est le "bon" type de résistance ?

Par

Ibrahim Shikaki, diplômé de l'Université de Berkeley (Californie), travaille comme chercheur associé à l'Institut palestinien de recherche économique (MAS) à Jérusalem ainsi que comme animateur pour la jeunesse à Ramallah.

Ces derniers mois, plusieurs médias internationaux ont publié des articles sur le soi-disant "nouveau" mouvement palestinien non violent. Deux erreurs ont accompagné ces articles et ces analyses. D'abord l'utilisation du terme "non violent" et ses connotations, et ensuite le récit qui entoure le mouvement. Ces articles ont malheureusement été publiés par des médias souvent respectés, aux articles plutôt honnêtes sur la cause palestinienne, y compris Al Jazeera English.

Quel est le 'bon' type de résistance ?

Même lorsque les Palestiniens résistent sans violence, la réponse israélienne est toujours violente. [GALLO/GETTY]
Les derniers articles de la série sont : "Green shoots emerge at Qalandia checkpoint", Al Jazeera English, "Here comes your non-violent resistance", sur le blog de The Economist (ici en français) et "Palestinian Border Protests: The Arab Spring model for confronting Israël", sur Time.

Les articles sont pleins de citations comme "mais la résistance traditionnelle qui consiste à brûler des pneus ou à jeter des pierres ne changera pas du jour au lendemain. Nous devons donner au monde une image de résistance palestinienne non violente", et "Nous continuerons à marcher de façon non violente jusqu'à ce qu'il soit très clair, dans les médias internationaux, qui viole les droits de l'homme."

1. Il n'y a pas de résistance palestinienne "non violente"

Pour commencer, il est dangereux d'utiliser le terme de "résistance non violente" car il insinue que toute autre forme de résistance est violente, ce qui lui confère une connotation négative.

En Arabe, les Palestiniens ne font pas de distinction entre résistance violente et non violente, mais plutôt entre résistance armée et résistance populaire. Le peuple palestinien et les factions politiques ont eu recours aux deux formes, ainsi qu'à d'autres, au cours du siècle passé.

En fait, et contrairement aux autres régimes coloniaux en Afrique du Sud et en Algérie, le but du projet colonial sioniste est de déraciner et de nettoyer la Palestine de sa population indigène - donc, simplement par le fait d'exister et de se tenir fermement sur leur terre, les Palestiniens résistent. Bien que je ne plaide pas ici pour une forme spécifique de résistance, la distinction entre deux notions différentes doit être clarifiée.

D'un côté, on essaie d'imposer l'idée que la non violence est la seule forme de résistance "autorisée", impliquant ainsi faussement que toute autre forme de résistance est violente, immorale et illégale. De l'autre, un consensus général considère la résistance comme un droit légitime du peuple palestinien, puisque c'est le droit de tout peuple vivant sous oppression, colonisation et occupation étrangère.

Selon ce point de vue, la résistance populaire est perçue comme plus efficace que la résistance armée, à ce stade de la lutte. En raison de la divergence entre ces deux postulats, le terme "violent" a été élargi jusqu'à englober les jets de pierre contre les chars israéliens ou les checkpoints militaires lourdement armés.

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Beaucoup d'autres formes différentes de résistance populaire ont caractérisé la première Intifada, y compris des enfants qui sautaient de maison en maison pendant les couvre-feux pour porter du sucre et de la farine à leurs voisins, des jeunes jouant au football dans les rues pour avertir les graffeurs de l'arrivée des véhicules militaires, le bénévolat, les grèves et les boycotts commerciaux, ainsi que des manifestations de masse avec jets de pierre sur les avant-postes de l'armée et les véhicules militaires.

Le fait est que s'opposer à une machine de guerre brutale avec des pierres n'est qu'un geste symbolique. C'est un symbole de l'énorme disparité de puissance entre le peuple palestinien et la machine de guerre d'Israël.

Les pierres qui visaient les chars israéliens et autres blindés étaient un moyen, pour le peuple indigène non armé de Palestine, d'exprimer son refus de l'occupation et de l'oppression. Les jeunes, les femmes, les vieux et tous les secteurs de la société ont participé à cette forme de résistance.

Les pierres pouvaient être violentes, cependant, lorsqu'elles servaient aux soldats israéliens à briser les membres des Palestiniens, technique ordonnée par Yitzhak Rabin, alors ministre de la Défense, pour "briser les os". (voir la vidéo ici)

La Knesset a refusé d'enquêter sur les ordres de Rabin, et il n'a jamais eu à rendre de comptes.

De plus, les médias qui soutiennent ces tactiques non violentes ont choisi d'ignorer complètement le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) contre Israël. Bien qu'il ne fasse pas partie des deux formes de résistance mentionnées plus haut, il ne peut être catalogué que comme une tactique strictement non violente, visant à faire pression sur Israël pour qu'il respecte ses obligations en vertu du droit international.

Le peu ou pas de couverture de l'expansion constante du mouvement BDS par la majorité des médias traditionnels est un bon indicateur du niveau d'hypocrisie du traitement de la résistance palestinienne : ils n'apportent un éclairage que sur les formes de résistance qu'ils estiment pertinentes - ou, oserais-je le dire, dignes d'intérêt.

Enfin, il est important de comprendre le contexte du conflit palestino-israélien, souvent qualifié de "complexe". En réalité, et au risque de paraître simpliste, c'est un conflit entre un oppresseur et un opprimé. Dans ce contexte, les paroles de Paulo Freire illustrent parfaitement l'usage de la violence et de la force :

"Jamais dans l'histoire la violence n'a été déclenchée par l'opprimé. Comment pourraient-ils en être les initiateurs, s'ils sont eux-mêmes le résultat de la violence ? Comment pourraient-ils être les initiateurs de quelque chose dont l'inauguration objective est à l'origine de leur existence en tant qu'opprimés ? Il n'y aurait pas d'opprimés s'il n'y avait eu une situation préalable de violence pour mettre en place leur domination. La violence est initiée par ceux qui oppriment, qui exploitent, qui ne reconnaissent pas les autres en tant que personnes - et non par ceux qui sont opprimés, exploités et non reconnus."

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2. Le récit occidental et la terminologie

Le deuxième problème posé par ce récit et par le discours qui entoure ces articles est plus important et plus critiquable.

Ils présentent le soi-disant mouvement actuel non violent comme la manière "correcte" de résister, et le choix par les Palestiniens du bon mode de résistance montrera que nous méritons qu'on nous donne nos droits et notre indépendance.

Induire que nos droits à la liberté et à l'auto-détermination sont tributaires du mode de résistance que nous choisirons est au mieux inexact, et au pire plutôt raciste.

Impliquer que nos droits n'ont pas été respectés parce que nous n'avons pas démontrer que nous en étions dignes dédouane Israël de l'obligation de se conformer au droit international et de reconnaître nos droits fondamentaux, et excuse aussi les hégémonies occidentales qui récompensent Israël par une impunité totale dans la poursuite de ses violations et de ses crimes.

Il doit être clair que notre droit au retour et à mettre fin à l'occupation, à la colonisation et à l'apartheid israéliens sont garantis par les conventions internationales, et leur réalisation est une obligation - indépendamment des méthodes de résistance que nous choisissons d'adopter, ni d'aucun autre facteur d'ailleurs.

De plus, suggérer que la protestation populaire est un nouveau phénomène en Palestine, où "les manifestants palestiniens non violents dans le pur style Martin Luther King sont arrivés" est une distorsion honteuse des faits par les médias.

La résistance, et en particulier la résistance populaire, a plus de cent ans en Palestine, où l'essentiel de la résistance à la colonisation sioniste, au mandat britannique et ensuite à l'oppression d'Israël a pris la forme de soulèvements populaires civils.

La résistance populaire palestinienne ne peut être que de style palestinien ! Il faut que les journalistes abandonnent le journalisme paresseux et développent leur mémoire à court terme à plus de dix ans.

Ils nous autorisent donc à suivre les valeurs et les personnalités occidentales, ou les traces de ceux qu'ils trouvent acceptables, comme Gandhi et Martin Luther King Jr (MLK).

Tout le monde attend le nouveau "Gandhi palestinien" ; et si nous voulions un Che Guevara ou un Malcolm X palestiniens ?

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"L'avenir appartient à ceux qui le préparent aujourd'hui" Malcolm X


Ceux sont eux, après tout, qui ont analysé et se sont centrés sur "la structure du pouvoir occidental international", une structure qui n'a fait que se développer, en influence et en outils, depuis les années 1950 et 1960. Et tout en ayant le plus grand respect pour la satyagraha de Gandhi et la lutte pour les droits civiques de MLK, les Palestiniens n'ont pas à chercher bien loin pour trouver des modèles à l'intérieur de l'histoire et le patrimoine de la Palestine pour des moyens alternatifs de résistance.

Là comme ailleurs, l'hypocrisie des puissances hégémoniques occidentales prévaut. La démocratie n'est acceptable que si les résultats sont ceux qu'elles ont choisis - seules les politiques économiques néolibérales qui conviennent au véritable axe du mal (la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l'Organisation mondiale du commerce) sont autorisées dans les pays en développement ; et les communautés "gay" du monde entier doivent suivre les mécanismes occidentaux de fierté et de défense.

Bien que ces questions semblent différentes, à première vue, le même paradigme s'applique à toutes : les idéologies et les formes d'actions hégémoniques occidentales servent à mesurer la légitimité des autres qui sont suggérées à travers le monde.

Tout particulièrement pour les Palestiniens, le récit est l'une des questions clés.

Israël a le monde dans ses mains, pas parce qu'il le menace par la force ou par la puissance militaire, mais parce qu'il en contrôle le discours. C'est la raison pour laquelle quand un groupe d'Israéliens harcèle les Palestiniens et complote pour assassiner le recteur d'une mosquée, les médias s'y réfèrent comme à des "truands et à des gangs", ou à des "déséquilibrés" comme Baruch Goldstein - jamais comme à des "terroristes" ou à des "extrémistes".

Ceci est similaire aux processus de contrôle indirect appliqués pendant des centaines d'années de colonialisme, le même trope a été utilisé pour renforcer le pouvoir du colonisateur : les barbares primitifs c/ les gens éclairés.

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Une récente campagne publicitaire aux Etats Unis le montre bien. On lit (ci-dessus) : "Dans toute guerre entre l'homme civilisé et le sauvage, soutenez l'homme civilisé. Soutenez Israël. Mettez le Jihad en échec."

C'est notre rôle, en tant que Palestiniens, d'être conscients des distorsions narratives et de lutter contre ce discours. Si nous y parvenons, il sera bien plus difficile pour quelqu'un comme Benjamin Netanyahu d'humilier le peuple palestinien et la soi-disant "direction" palestinienne devant le congrès des Etats Unis, comme il l'a fait récemment.

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Résistants palestiniens, 1948


La "bonne" forme de résistance ?

Alors qu'il existe un consensus, au sein de la société palestinienne, que toutes les formes de résistance à l'oppression doivent être respectées et valorisées, il est crucial de ne pas se laisser entraîner par le récit occidental, en particulier depuis qu'un grand nombre d'entre nous, la jeunesse de la nation, y est déjà exposé par les médias, l'internat ou les études à l'étranger.

L'idée qu'il n'y a qu'une "bonne" façon de résister ou que la résistance armée et la résistance populaire sont contradictoires est fausse (ou du moins manque de preuves historiques) si on fait un simple examen de l'histoire coloniale (Algérie, Afrique du Sud, etc.).

De nos jours, la priorité serait bien sûr que tous les mouvements, groupes et individus s'engagent largement dans l'exigence de la production d'une nouvelle institution dirigeante légitime qui représente tous les Palestiniens, indépendamment de leur localisation. Cet organe serait en mesure d'identifier démocratiquement (et en interne) la forme de résistance la plus puissante.

Dans les articles évoqués plus haut, les participants palestiniens aux protestations populaires sont souvent cités de la manière suivante : "Si quelques adolescents jettent des pierres, ils n'ont apparemment pas participé aux ateliers sur la non violence que les organisateurs avaient programmés," et ils insistent sur le fait que "aucune pierre n'a été jeté jusqu'à ce que les troupes israéliennes tirent des grenades lacrymogènes, et seulement par des adolescents."

Ces articles montrent les manifestants palestiniens s'excusant pour le geste symbolique de jeter des pierres - et ceci sans poser la question de la présence même des forces d'occupation d'Israël.

L'histoire a montré que l'usage par Israël d'une extrême violence est une constante - que les actions des Palestiniens soient violentes ou non. Il est essentiel que nous réalisions que tout au long des années de notre lutte contre le sionisme et le colonialisme, la réponse sioniste aux diverses formes de résistance fut, en substance, la même : la violence.

Il y a soixante ans, il y a quarante ans, pendant la première et la deuxième Intifada, et au cours des récentes marches "pacifiques", la réponse israélienne a toujours été la violence et le bain de sang - des jeunes hommes et femmes ont été blessés ou tués par des balles réelles ou caoutchouc-acier, roués à coup de matraques et asphyxiés par des gaz toxiques.

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Commémoration de la Nakba, 14 mai 2009, Naplouse


Il serait naïf de s'attendre à une réponse israélienne différente à l'avenir, de même qu'il ne faut pas demander aux Palestiniens de résister de façon non violente pour montrer le visage hideux de l'occupation israélienne - car la résistance non violente se démontre dans le moindre acte de la vie quotidienne palestinienne.

Indépendamment de notre stratégie, Israël continuera à nier notre existence en tant que nation, n'admettra pas le nettoyage ethnique qu'il a perpétré en 1948 et continuera partout ses mesures oppressives contre les Palestiniens.

Il est de notre rôle de mettre l'accent sur nos similitudes et points d'accord au sujet de la résistance plutôt que sur nos différences.

Le peuple palestinien doit se mobiliser sur la résistance à l'apartheid israélien par un programme qui sorte d'une discussion au sein d'un organe véritablement représentatif, qui n'est possible que par des élections directes pour un nouveau Conseil national palestinien.


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Ibrahim Shikaki lors d'une conférence à l'Université de Berkeley (Californie), le 28 avril 2010


Source : Al Jazeera

Traduction : MR pour ISM

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