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Palestine - ISM France

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Gaza -

Rafah, la damnée parmi les damnés.

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Les soldats que l’armée israélienne envoie par dizaines de milliers en Palestine, ne sont pas ces êtres angéliques que nos médias se sont ingéniés à nous faire croire jusqu’ici. Ce ne sont pas des nazis non plus.

Le fait est que le système d’asphyxie collective et d’apartheid que ces héritiers des victimes du nazisme ont mis en place, est plus sophistiqué et féroce que tout ce qui a été rapporté jusqu’ici.

Il n’y a plus rien qui ressemble à une vie dans ce no man’s land angoissant, en bordure du camp de réfugiés appelé Yibna, d’où on voit l’Egypte, comme un mirage, quelque chose d’impossible à atteindre. Il n’y a que des femmes, des enfants, des vieillards, qui s’agrippent à leurs quatre murs. La moitié des maisons sont déjà vides. Eux ils mourront ici. « This is our life ». C’est comme cela que les Israéliens ont grignoté, chaque mois qui passe, un peu plus de terrain. En déchargeant leur artillerie lourde sur les habitations jusqu’à ce que mort s’ensuive.

L’Egypte, dont on peut mesurer la proximité par la grâce de la seule chose qui est restée sur pieds - le minaret de la mosquée - est là, comme quelque chose qui ne fait pas le poids. Entre l’Egypte supposée, et cette rangée de maisons à demie éventrées qui ont le malheur de se trouver en première ligne, il y a cette large zone désertique strictement contrôlée par Israël.
Pour s’y installer l’envahisseur a décrété comme à l’accoutumée, qu’il s’agissait d’une « zone militaire fermée ».

C’est à pleurer. Gare à celui qui s’aventure par ici. Ils ont tout rasé, tout défiguré, tout désacralisé. Il n’y plus l’ombre d’une vie. Alors, on s’accroche à cette vision du minaret qui humanise quelque peu le décor. Le vieil Abu Akmad, qui a perdu toutes ses terres dans cette triste histoire, ce n’est pas rien, vous parle gentiment d’avant 1948 et vous commencez à rêver et à voir les maisons pousser tout autour. Rafah formait jadis une frontière naturelle entre l’Egypte et la Palestine. Puis les Israéliens sont arrivés, ils ont tout confisqué, chassé les gens et, depuis lors, ils occupent brutalement ce grand espace vidé de tout contenu qui sépare physiquement Rafah de son silencieux voisin. Si bien que ce lieu, cerné par l’angoisse de l’inconnu, blessé par les canons d’Israël, a pris des allures de fin du monde. C’est même devenu l’endroit le plus redouté de la Palestine. A tout moment, des véhicules mammouth, qui arborent le drapeau israélien, peuvent surgir.

Cela n’a pas tardé. D’abord nous avons vu un tank courir le long de la bande interdite. Puis un deuxième. Puis un troisième, qui se déplaçait à une vitesse surprenante au regard de sa lourdeur évidente. C’était très angoissant. Nous étions là, non pas par hasard, mais parce que les gens qui habitaient ces maisons à moitié trouées, nous avaient appelés. Des maisons sur deux étages qui risquaient d’être pulvérisées, comme toutes les maisons grises qui se trouvaient en bordure de cette « zone tampon », grignotée morceaux par morceaux par les Israéliens.

Maisons qui se trouvaient hier en tête de file, dont l’on ne voit plus nulle trace. Abu Akmad, dont la maison est devenue la principale cible de l’artillerie israélienne désormais, nous a demandé de rester là, près du poteau électrique qu’un tank avait renversé, pendant que les hommes le remettaient d’aplomb.

La présence, à nos côtés, d’une équipe de télévision qui était venue à Rafah filmer les lieux où Thomas et Rachel avaient été sauvagement fauchés, nous a grandement aidés à vaincre l’angoisse. En effet, après avoir vu la veille Thomas tomber à genoux sous les balles des soldats israéliens, notre petite équipe avait les jambes lourdes. Quand j’ai vu les trois tanks couvrir l’espace, j’ai demande à Tobias – plus habitué que moi aux confrontations avec l’armée israélienne - s’il pensait que les soldats nous avaient déjà repérés, et si leurs canons allaient cracher des obus ? Il a dit que oui. Donc plus moyen de bouger.

Courir c’est suspect. Tout est tellement plat et désertique. Couché ou debout, vous êtes un homme mort. J’ai compris que Tobias était inquiet quand il a levé les bras en l’air, alors que les tanks étaient à 400 mètres de distance. Tobias avait de quoi être paniqué.

Quelques jours plus tôt il avait vu le sang gicler de la tête de Brian touché par les soldats israéliens, à Jénine. Il était encore sous le choc. Il avait sans doute perdu confiance dans son statut d’international depuis qu’il avait acquis la conviction que les soldats avaient délibérément voulu liquider son camarade Brian.

Du reste Tobias n’avait pas envie d’être là aujourd’hui, mais le groupe s’était engagé avec Abu Akmad. Francesco, un jeune italien aux grand yeux bleus, racontait avec son air de clown triste, ce qu’il avait vu en une semaine qui lui pesait sur le cœur.

Nous sommes là pris comme dans une nasse. On veut fuir. Mais on ne peut pas. Alors on se résigne. Nous avons entendu des tirs, nous avons entendu crier, nous avons vu des enfants courir. J’ai pris le plus petit dans mes bras, j’ai poussé les plus grands devant moi. Quand j’ai vu un taxi blanc, troué comme un fromage, je me suis précipitée sur lui. J’ai mis tous les enfants dedans, puis je me suis mise à rêver que si le monde avait vu ces enfants de détresse là, ces yeux vides là, il se serait démené pour leur rendre leurs droits.
Après avoir remis les enfants entre les mains de leurs parents, je suis allée me réfugier dans l’Internet Shop du coin. Je voulais dire au monde ce que je ressentais du fond du cœur, comme une brûlure…crier ma douleur, tout en sachant que ma parole se perdrait dans l’immensité du désastre et de l’indifférence qui l’entoure.

Yibna est un camp de réfugiés en marge de Rafah, vieux de 55 ans. Un camp comme il y en a beaucoup en Palestine. Quelque chose qui n’était pas destiné à durer. Ainsi les maisons en dur ont remplacé les tentes provisoires. Mais les conditions de vie, déjà désastreuses, n’ont fait qu’empirer ces temps. C’est quelque chose d’immonde. Non pas parce que les Palestiniens ne sont pas des êtres civilisés, mais parce que l’envahisseur israélien met tout en œuvre pour les garder pieds et poings liés. Rarissimes sont les hommes qui ont encore un travail. « They want us to leave like animals » disent-ils amèrement quand on les approche. Ils n’ont rien. Ils croupissent là comme en enfer. Il y a des terres fertiles pas loin d’ici ? Mais ce sont les colons israéliens qui se les sont accaparées. Il y a la mer, pas loin d’ici, qui longe la côte de Sheekh Ejlin jusqu’à la plage de Der Elballa ? Mais seuls les colons israéliens peuvent y aller.

Rafah, je ne sais trop qu’en dire. Sinon que je l’ai aimée de toute mes forces, et que la peine profonde que j’ai éprouve au contact de ces êtres qui n’ont pas droit à la vie, est quelque chose de difficile à décrire. Elle m’est apparue sous les traits angoissants d’une prison poubelle remplie d’enfants. Je me souviens qu’à peine je suis sortie du taxi qui m’y amenait, j’ai cru défaillir. Je me souviens d’avoir remarqué, dans une espèce d’irréalité, la petite façade délabrée d’une banque, une station d’essence, des silhouettes qui marchaient en silence.

Mais tout ce que je voyais se disloquait curieusement, me paraissait sans contour, pris dans une sorte d’opacité. Plus je m’enfonçais à l’intérieur de Yibna, plus la peur des soldats d’Israël, invisibles mais omniprésents à quelques centaines de mètres de là, me tétanisait. Rafah, est un mouroir en butte à une immense instabilité, avec des enfants qui ne sont pas des enfants, des maisons qui ne sont pas des maisons, des rues qui ne sont pas des rues, des hommes alignés devant des échoppes vides qui ne sont pas des hommes. Tout ce que l’on voit vous déchire la poitrine. C’est quelque chose d’effrayant.

On ne peut jamais oublier que derrière la montagne de terre qui soulève des nuages de poussière, derrière les murs gris noir de ces maisons qui prennent des allures de fantômes, il y a des tanks, il y a des canons prêts à tirer des obus sur ce peu de vie qui respire encore. La peur se fait d’autant plus paralysante que les grappes d’enfants qui tournent autour de vous comme autour d’une attraction, vous tirent par la manche, vous répètent d’un air survolté, d’un air de s’étonner que vous veniez de ce côté malfamé là : «Thomas, Rachel, Israëli » tout en faisant des gestes de la main éloquents, pour vous dire qu’Israël leur avait coupé la tête, voilà ce qui vous attendait, vous aussi.

On se sent une petite chose ; au point que, quand tout à coup, on voit un char pointer à l’horizon, on est pris dans des sentiments contraires. On se réjouit presque de voir se préciser ce qui demeurait enfoui, incertain.

Et on se met à rêver, et à espérer, que, peut-être, il y a des cœurs qui palpitent à l’intérieur de ces mastodontes qui foncent sur vous, ou qu’il y a des pilotes qui ont pitié de votre personne dans ces avions de chasse qui volent à basse altitude avec leurs bombes attachées sous leurs ailes. Mais, on a beau se bercer d’illusions, la peur revient toujours au galop. On passe, comme cela, d’un état émotionnel à l’autre ; et c’est épuisant.

Et on se doute que ce sont ces sentiments déchirants de précarité là, qui hantent les jours et les nuits des Palestiniens condamnés à vivre dans cette grande prison qu’est Gaza. En Cisjordanie , l’autre Palestine cruellement coupée de cette petite sœur en bordure de mer, les soldats israéliens sont tout aussi redoutables et destructeurs qu’ici, mais on voit encore, au passage de check points terrifiants, leur visage ; on peut encore leur parler.

Et cela permet, même s’ils sont affreux, de ne pas perdre contact avec le réel. Et cela vous laisse une chance de pouvoir faire appel, parfois, à l’être humain qui sommeille encore en eux…qui sait ! On peut toujours rêver.

Rafah. Oh ! Rafah.

Même si ce fut très douloureux d’y mettre pied, je ne regrette pas d’y être allée. Je comprends mieux désormais, l’engagement de ces merveilleux enfants de l’ISM qui s’y sont à ce point attachés à Rafah, et qui en sont morts pour avoir voulu protéger les enfants de Rafah. J’y suis retournée maintes fois, dans ce camp de la mort hallucinant qu’est Yibna.

Et je me suis sentie très proche humainement de ces êtres si dignes, si injustement frappés par Israël, qui résistent en marchant, en ne partant pas, jusqu’à la mort.

La bande de Gaza qui est la mère désespérée de tous les enfants de Rafah, est un lieu où il ne fait pas bon vivre, à cause des colons juifs justement ; et de leur armée coupable des pires violations. Les Palestiniens, eux, coincés entre une colonie, un check point, une base militaire, ne savent plus où donner de la tête.

Ensuite, quand la marmite explose, quand l’un d’eux va se jeter à la tête d’un tank, Israël crie qu’il est menacé par des terroristes, et il en profitera pour envoyer à Gaza, encore plus de soldats, pour tirer encore plus de balles avec ses mitrailleuses de gros calibre, pour tuer encore plus de civils.

J’ai vu des balles de 500 et de 800 millimètres, qui font un trou grand comme un pruneau quand elles entrent dans le corps, et ouvrent une plaie grosse comme une assiette quand elles en sortent.

Ce qui est sûr c’est que les soldats israéliens, quoique lourdement armés, ont, eux aussi, pour d’autres raisons que nous, une peur bleue de se montrer dans les rues de Gaza Streep. C’est pourquoi ils ne sortent quasiment jamais de leur véhicule blindé.

On ne les voit même pas au travers des vitres horizontales des miradors hauts perchés, quelque chose d’impressionnant, d’où, sans raison autre que de terroriser la population, les canons se mettent à tirer sur les enfants qui échappent à la garde de leurs parents.
Ils ne vous regardent pas depuis les vitres, ils vous voient sur l’écran d’un ordinateur, ils vous visent avec précision, ils n’ont qu’à presser un bouton... Ils deviennent donc d’autant plus effrayants dans votre imagination qui s’emballe, qu’ils n’ont pas d’autre visage que cette tour bétonnée recouverte de treillis au sommet. Cela pèse sur vos têtes.

De les savoir là, dominants, froids, retranchés derrière des hangars, des machines blindées, des miradors, comme à Guch Katif, d’où ils gueulent par mégaphone, donnent l’ordre de vous arrêter, de reculer, d’avancer, ou vous empêchent de passer durant des heures de façon humiliante.

Si votre taxi bus a le malheur de caler, de tomber en panne au moment où ils vous somment d’avancer, vous êtes déjà à moitié mort. Toute la cargaison cesse de respirer, sort en toute hâte, lève les bras, paniquée, se met à pousser de toutes ses forces. C’est ce climat de tension là qui hante les habitants de Gaza au quotidien. Ils ne savent jamais ce qui peut arriver de pire dans la seconde qui suit…

Il y a de quoi être très inquiets pour les Palestiniens, qu’Israël - qui a des choses gravissimes à cacher au monde - veut isoler. A l’heure où le découragement vous gagne, vous vous sentez très en colère contre les principaux responsables de cette injustice. Vous ne comprenez pas pourquoi le peuple israélien qui a tant souffert, victime hier, brutalise aujourd’hui un autre peuple de la sorte.

Les Palestiniens qui nous accueillent sont sans haine. Ils n’en veulent pas au peuple israélien mais à ceux qui les oppriment. Pour preuve, quand tel membre de l’ISM leur confie, à l’arrivée en Palestine, qu’il est juif -15 à 20 % des personnes qui sont allées en
Palestine dans le cadre de l’ISM jusqu’ici sont nées juives - leur accueil est des plus émouvant. Ils espèrent, sans trop s’illusionner, que la solidarité que ces êtres venus du dehors leur témoignent, puisse les arracher à l’horreur.

Israël, a enfermé les Palestiniens et les Arabes dans des clichés dévalorisants. L’Occident, qui ignore tout de leur culture, n’a jamais porté sur eux un regard humain. Leurs frères arabes qui le voudraient, ne peuvent pas se rendre en Palestine pour les aider, car Israël, qui détient les clés de cette gigantesque prison, leur en interdit l’entrée.

Le 14 avril 2003 des grappes de journalistes ont débarqué à Rafah pour immortaliser la venue des parents de Thomas Hundall. Des parents défaits, qui venaient de Londres pour aller se recueillir sur les lieux où Thomas avait définitivement perdu contact avec la terre. Des parents qui ont compris que le soldat israélien qui avait pointé l’arme sur leur fils, l’avait tué de sang froid. Ils ont fait face aux cameras, exprimé avec fermeté leur grande colère.

Le monde n’en a rien vu. Aucune chaîne internationale n’a montré ce qui aurait permis de faire comprendre au monde, au travers d’émotions qui parlaient d’elles-mêmes, qu’Israël a déjà passé, depuis longtemps, toutes les bornes.

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Silvia Cattori