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Liban -

Rafiq Hariri assassiné par un attentat à la bombe à Beyrouth : on a tué "Monsieur Liban"

Par

J’ai vu l’onde de choc de l’explosion dévaler la Corniche.
J’habite à quelques centaines de mètres seulement de l’endroit où s’est produit la déflagration et mon premier instinct fut de lever les yeux au ciel, afin d’apercevoir les avions israéliens, très haut, qui franchissent régulièrement le mur du son au-dessus de Beyrouth.
Il y eut des dizaines de clients émergeant, couverts de sang, des restaurants aux vitrines dévastées où ils étaient en train de déjeuner, puis il y eut un énorme panace de fumée - monstrueux, bourgeonnant, tumoresque – qui s’éleva au-dessus de la voie sur berge, devant l’hôtel Saint George.

Beyrouth est mon chez moi quand je suis loin de chez moi : je m’y réfugie des dangers de Bagdad. Et voilà que ce jour-là, c’était Bagdad au Liban, un massacre de la Saint Valentin dans les artères d’une des métropoles les plus sûres du Moyen-Orient.

J’ai dévalé la Corniche, croisant tout le monde, qui fuyait en sens contraire, et je me suis retrouvé au milieu d’une apocalypse de gravats et de bagnoles en flammes.

Il y avait un homme – un homme corpulent, grassouillet – qui gisait sur le trottoir, en face de l’hôtel portant encore les stigmates de la guerre et toujours à l’abandon. On aurait dit un sac, mis à part le crâne, décalotté.

Et puis il y avait cette main de femme, sur le macadam, encore gantée. Il y avait des corps, en train de se carboniser dans une voiture finissant de se consumer, et puis ce bras, pendouillant monstrueusement de la portière d’une automobile, côté conducteur…



Il n’y avait encore ni policiers, ni ambulances, ni pompiers. Les réservoirs d’essence des bagnoles commençaient à exploser, envoyant des projections de flammes de l’autre côté de l’avenue. Personne ne pouvait encore estimer l’étendue des dégâts, en raison de la chaleur insoutenable et de la fumée. Soudain, je reconnus un des gardes du corps de Rafiq Hariri, tétanisé par l’horreur.

"Le grand homme est parti (il n’est plus)", me dit-il.
Le Grand Homme ? Hariri ? Immédiatement, j’ai pensé que l’ancien Premier ministre libanais, "Mister Lebanon", l’homme qui plus que quiconque autre avait fait ressurgir cette ville des cendres de la guerre civile, avait dû partir, s’échapper, se barrer, se tirer…


Mais comment aurait-il pu échapper à ce braser funéraire ?

Une escouade de flics a pénétré au pas de course dans la dévastation et un homme, un autre garde du corps s’est élancé en poussant un cri stridulent vers un groupe de limousines Mercedes en flammes, criant "Yâ Allâh !", prenant Dieu à témoin.
Hariri ne se déplaçait qu’en convoi de Mercedes lourdement blindées.

Pas étonnant que l’explosion ait été aussi forte. Il fallait qu’elle puisse faire sauter les serrures des portières blindées.

J’ai suivi un détective banalisé en civil derrière une bagnole encore en flammes – il y avait là aussi un corps, à l’intérieur, enveloppé de flammes – jusqu’au bord d’un vaste cratère, profond d’au moins quatre mètres.

C’était là que l’explosion s’était produite. Je descendis précautionneusement dans ce cratère.

Tout ce qui restait de la voiture piégée, c’était quelques morceaux de métal déchiqueté, de quelques centimètres de long. L’explosion avait propulsé une autre bagnole, qui faisait peut-être partie de l’escorte d’Hariri, valdinguer dans les airs, avant d’aller s’échoir au troisième étage de l’annexe de l’hôtel désaffecté, où elle continuait à brûler férocement.



Je ne pouvais m’empêcher de répéter : "Hariri… Hariri…"

Combien de fois n’avais-je pas été assis à ses côtés, pour l’interviewer, ou ne l’avais-je rencontré lors de conférences de presse, à des déjeuners ou à des dîners. Une fois, il m’avait parlé, d’une manière ô combien émouvante, de ce fils qu’il avait perdu dans un accident de la route, aux Etats-Unis.
Il m’avait dit croire en l’au-delà. Il avait beaucoup d’ennemis.

Des ennemis politiques, au Liban, des Syriens qui le soupçonnaient – à juste titre – de souhaiter les voir quitter le Liban, des ennemis dans l’immobilier – car il avait acheté en son nom propre de vastes quartiers de Beyrouth – et des ennemis dans les médias, parce qu’il possédait un quotidien et une chaîne de télévision.



Mais il savait aussi être un homme bon et très affable, même s’il était un tueur en affaires ; une fois, je l’ai comparé à ce chat qui a bouffé le canari du salon, mais qui admet de bon cœur qu’il était délicieux. Il avait envoyé la citation à ses amis…
Sa poignée de mains était l’une des plus énergiques qu’il m’ait été donné d’expérimenter…

Je ne voyais nulle trace de sa dépouille. Mais, au milieu de la fumée et des flammes, j’apercevais le nouveau centre-ville de Beyrouth, le centre reconstruit de cette belle ville que la compagnie privée de Hariri – il détenait 10 % des actions de Solidere – était en train de relever de ses ruines évoquant Dresde en 1945. Il venait de mourir, à quelques mètres de l’œuvre de sa vie.

Ce fut là une bombe longue à mettre au point, longue à planifier. Cette voiture garée devant la façade d’un hôtel désaffecté, personne n’allait remarqué qu’elle ployait sur ses essieux, sous le poids des explosifs : tout était parfait…


Les assassins étaient des hommes impitoyables, à qui peu importaient les innocents.
Ils voulaient la peau de Rafiq Hariri. Tout le reste était sans importance. Dans les rues alentour, des hommes et des femmes titubaient, couverts de sang.

Les éclats de milliers de vitres s’étaient abattus sur eux, et ils étaient là, hébétés, dégoulinant de sang sur leurs chaussures, leurs pantalons, leurs corsages, tandis que les premières ambulances arrivaient toutes sirènes hurlant afin que les pompiers écartent un peu leurs lances à incendie qui commençaient à embarrasser les trottoirs.


Toute la rue était rendu glissante par le sang et l’eau répandus. J’ai compté vingt-deux voitures, explosant et s’enflammant. C’est ainsi que prit fin l’existence du milliardaire saoudien, qui avait partagé la table des rois et des princes – et dont l’amitié personnelle avec Jacques Chirac avait aidé le Liban à dégrever le Liban d’une dette publique de 41 milliards de dollars – dans cet enfer.


En privé, il ne dissimulait pas son animosité envers le Hizbollah, dont les attaques contre l’armée israélienne d’occupation, avant son retrait intervenu en 2000, risquaient de contrarier ses projets de reprise économique au Liban.

Et s’il tolérait les Syriens, il avait ses propres plans personnels en vue de leur retrait militaire.

Etait-il vrai, comme cela se disait à Beyrouth, qu’Hariri était le dirigeant secret de l’opposition politique à la présence syrienne au Liban ?
Ou bien ses ennemis étaient-ils des gens encore plus sinistres ?


Le Liban est fondé sur des institutions qui gravent dans le marbre le confessionnalisme, qui est le credo dont nul ne démord : le président doit en toutes circonstances être un chrétien maronite, le Premier ministre un musulman sunnite – comme Hariri – et le président du Parlement un musulman chiite.


Quiconque allait planifier l’assassinat de Hariri savait nécessairement que cela risquait de rouvrir toutes les fissures créées par la guerre civile, qui a duré de 1975 jusqu’à 1990.

Des milliers d’adeptes de Hariri, en larmes, se sont rassemblés devant son palais de Koreitem, hier soir, exigeant de savoir qui avait assassiné leur chef.

Les hommes de Hariri ont patrouillé les rues, intimant aux boutiquiers l’ordre d’abaisser leur rideau de fer.

Les fantômes de la guerre civile allaient-ils se réveiller de leur léthargie de quinze ans ? Je ne sais pas.

Mais ce nuage noir, qui a plané durant plus d’une heure, au-dessus de Beyrouth, hier, a assombri les gens bien plus que sa seule ombre n’aurait pu le faire.



Trente année de Guerre et Paix, au Liban

Le grand afflux de réfugiés palestiniens, après 1948, crée des tensions, au Liban, entre les chrétiens maronites et les musulmans chiites. Yasser Arafat établit la redoute de l’OLP au Liban

13.04.1975 : début de la guerre civile

14/15.03.1978 : Israël envahit et occupe le Sud Liban, mais les forces de l’ONU le contraignent à se retirer

06.06.1982 : Israël lance une deuxième invasion après la tentative d’assassinat sur la personne de Shlomo Argov, son ambassadeur au Royaume-Uni

14.09.1982 : Israël occupe Beyrouth Ouest, à la suite de l’assassinat du président élu Bashir Gemayel. Des centaines de réfugiés palestiniens des camps de Sabra et Chatila sont massacrés.

17.05.1983 : Israël et le Liban signent un accord sur le retrait israélien, avec un « buffer » de sécurité au Sud-Liban.

23.10.1983 : Des attentats à la bombe tuent 241 Marines américains et 56 parachutistes français. Des groupes activistes chiites revendiquent ces attentats.

01.06.1987 : Le Premier ministre Rashid Karaméh est assassiné. Salim Hoss lui succède.

22.09.1988 : Le Liban a deux gouvernements. Est Beyrouth est aux mains des chrétiens, sous la houlette du général Michel Aoun.

14.03.1989 : Aoun déclare la guerre à l’armée syrienne.

22.10.1989 : Signature de l’accord de Ta’if.

22.11.1989 : Le président pressenti René Moawwad est assassiné.

13.10.1990 : Fin de la guerre civile. Aoun s’enfuit (en France).

31.10.1992 : Rafiq Hariri devient Premier ministre du Liban.

24.11.1998 : Le chef des armées, Emile Lahoud, devient Président.

24.05.2000 : Israël retire ses troupes du Sud Liban.

Octobre 2000 : Hariri devient Premier ministre, pour la deuxième fois.

Septembre 2004 : Le Conseil de Sécurité de l’ONU adopte la résolution 1559 exigeant le retrait de toutes les troupes étrangères du Liban

Septembre 2004 : Hariri démissionne de son poste de Premier ministre, après s’être opposé à la prolongation du mandat présidentiel de Lahoud.

14.02.2005 : Hariri est tué dans un attentat à la voiture piégée, à Beyrouth.

Source : http://news.independent.co.uk/world/fisk/story.jsp?story=611221

Traduction : Marcel Charbonnier

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