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Monde Arabe - 29 mai 2012
Par Mohammed Abed al-Jabri
Après avoir retracé, dans notre précédent article (1), les grandes lignes de la formation de l’identité arabe à l’époque du Prophète (BSDL), des califes bien guidés et des dynasties omeyyade et abbasside, nous poursuivrons notre analyse en considérant les évolutions ultérieures que cette identité connut au cours des trois « Empires » : l’Empire abbasside dans ses dernières années, l’Empire ottoman et l’Empire européen. Commençons par l’Empire abbasside.

L'empire abbaside vers 820 après J.C. (Christophe Cagé, sous licence Creative Commons, Wikipédia)
La « situation de l’identité arabe » n’a pas beaucoup changé durant les dernières années de la dynastie abbasside. Cette dernière garda un cachet impérial malgré l’installation d’États indépendants à sa marge, en Orient et en Occident : d’une part les dynasties des Saffârides (861-1003), des Samanides (819-1005), des Ghaznévides (962-1187), des Bouyides (932-1055), et des Hamdanides (905-1004) ; et d’autre part celles des Toulounides (868-905), des Ikhchidides (935-969), des Fatimides (909-1171), des Aghlabides (800-1048), des Idrissides (789-985) et des Omeyyades d’Andalousie (755-929).
La situation était à cette époque identique à celle prévalant dans le « monde arabe » contemporain : une « identité collective » apparaissait et disparaissait selon l’ampleur des menaces et des défis extérieurs ; aucunes des « identités particulières » ne dépassaient le niveau de l’État national collectif. Les « États indépendants » – totalement ou partiellement – continuèrent à puiser leur légitimité religieuse dans le maintien d’une relation avec le Calife abbasside. A cette époque, les gens – plus particulièrement les fuqahâ (2) – pensaient que l’État de l’islam devait être unique. En dépit d’une fatwa de certains savants permettant l’instauration d’États indépendants du califat à condition que l’État indépendant et la capitale du califat soient séparés par la mer, le sentiment de l’unité de « l’identité arabe » existait par le biais de correspondances, de délégations et d’offrandes.
L’unité culturelle caractérisait le mieux cette « identité collective » malgré les ruptures politiques qui la traversaient. Comme nous l’avons déjà évoqué dans un précédent article sur La formation de l’esprit arabe, la première partie de la période abbasside s’inscrivait dans la continuité terne de l’époque omeyyade concernant une ouverture, politique et religieuse, dirigée vers l’extérieur. Rapidement, « une ouverture opposée » dirigée vers l’intérieur s’imposa. Elle revêtit un cachet culturel : rédaction, traduction et « bataille des livres ». Cette ouverture fut menée par les héritiers des anciennes cultures dans toutes leurs dimensions culturelles et idéologiques ce qui provoqua des réactions semblables de la part des partisans de la culture arabo-islamique. Ces réactions ne furent pas seulement le fruit des « savants arabes » qui étaient peu nombreux mais aussi, de manière plus large, des « savants de l’islam » d’origine non-arabe. Ces savants étaient plus nombreux et plus influents que les savants arabes. Ibn Khaldoûn expliqua ce point dans un chapitre de sa Muqaddima intitulé « La plupart des savants musulmans n’étaient pas arabes » (3). Ibn Khaldoûn affirmait : « Il est remarquable qu’à quelques exceptions près, la plupart des savants musulmans, tant en matière religieuse que scientifique, aient été des étrangers à la race arabe (‘ajam). Même ceux qui sont d’origine arabe sont de langue différente et d’éducation étrangère, et leurs maîtres n’étaient pas des Arabes. Cela, bien que l’islâm soit une religion arabe, fondée par un Arabe. » (4). Ibn Khaldoûn expliquait cela par le fait qu’« au début l’islâm n’avait ni sciences, ni arts, à cause de la simplicité du bédouinisme. On gardait alors dans son cœur les lois religieuses, c'est-à-dire les commandements de Dieu et Ses interdits. Les sources – Coran et Sunna – s’étaient transmises directement depuis le Législateur (Mahomet) et ses Compagnons. En ce temps là, les musulmans, c’étaient les Arabes. Ils n’avaient pas idée de l’instruction scientifique, ou de l’art d’écrire des livres ou de rédiger des ouvrages. Ils n’en éprouvaient ni l’envie, ni le désir. » (5) Ibn Khaldoûn donnait ensuite plusieurs exemples : « Ce qui fait que les fondateurs de la grammaire furent Sibuyé (Sibawayh), puis Al-Fârisî (le Persan) et Az-Zajjâj, qui étaient tous Iraniens. Ils avaient fait leurs études en arabe et s’étaient perfectionnés en fréquentant les Arabes. Ils ont inventé les règles de cette langue et on fait, de la grammaire, une science à part, pour le bénéfice de la postérité.
La plupart des « traditionnalistes », qui conservent les traditions (religieuses) pour les musulmans, étaient des étrangers, de langue et de culture persanes. […] De même, tous les docteurs versés dans les principes de jurisprudence étaient persans : c’était un fait bien connu. C’est encore le cas des théologiens dialectiques et de la plupart des exégètes du Coran. Seuls les Persans se sont attachés à la conservation de la connaissance et à la rédaction d’ouvrages scientifiques. […] Quant aux sciences rationnelles, lorsqu’elles apparurent chez les musulmans, les savants et les écrivains formaient déjà un groupe à part et l’enseignement était devenu un art. Elles étaient négligées par les Arabes et le domaine réservé aux étrangers. Seuls les Persans arabisés (mu‘arrab) les cultivaient, comme (du reste) tous les autres arts. » (6)

Source : Al Jabriabed.net
Traduction : Souad Khaldi
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