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Monde Arabe -

Une identité culturelle collective… des identités nationales particulières

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Après avoir retracé, dans notre précédent article (1), les grandes lignes de la formation de l’identité arabe à l’époque du Prophète (BSDL), des califes bien guidés et des dynasties omeyyade et abbasside, nous poursuivrons notre analyse en considérant les évolutions ultérieures que cette identité connut au cours des trois « Empires » : l’Empire abbasside dans ses dernières années, l’Empire ottoman et l’Empire européen. Commençons par l’Empire abbasside.

Une identité culturelle collective… des identités nationales particulières

L'empire abbaside vers 820 après J.C. (Christophe Cagé, sous licence Creative Commons, Wikipédia)

La « situation de l’identité arabe » n’a pas beaucoup changé durant les dernières années de la dynastie abbasside. Cette dernière garda un cachet impérial malgré l’installation d’États indépendants à sa marge, en Orient et en Occident : d’une part les dynasties des Saffârides (861-1003), des Samanides (819-1005), des Ghaznévides (962-1187), des Bouyides (932-1055), et des Hamdanides (905-1004) ; et d’autre part celles des Toulounides (868-905), des Ikhchidides (935-969), des Fatimides (909-1171), des Aghlabides (800-1048), des Idrissides (789-985) et des Omeyyades d’Andalousie (755-929).

La situation était à cette époque identique à celle prévalant dans le « monde arabe » contemporain : une « identité collective » apparaissait et disparaissait selon l’ampleur des menaces et des défis extérieurs ; aucunes des « identités particulières » ne dépassaient le niveau de l’État national collectif. Les « États indépendants » – totalement ou partiellement – continuèrent à puiser leur légitimité religieuse dans le maintien d’une relation avec le Calife abbasside. A cette époque, les gens – plus particulièrement les fuqahâ (2) – pensaient que l’État de l’islam devait être unique. En dépit d’une fatwa de certains savants permettant l’instauration d’États indépendants du califat à condition que l’État indépendant et la capitale du califat soient séparés par la mer, le sentiment de l’unité de « l’identité arabe » existait par le biais de correspondances, de délégations et d’offrandes.

L’unité culturelle caractérisait le mieux cette « identité collective » malgré les ruptures politiques qui la traversaient. Comme nous l’avons déjà évoqué dans un précédent article sur La formation de l’esprit arabe, la première partie de la période abbasside s’inscrivait dans la continuité terne de l’époque omeyyade concernant une ouverture, politique et religieuse, dirigée vers l’extérieur. Rapidement, « une ouverture opposée » dirigée vers l’intérieur s’imposa. Elle revêtit un cachet culturel : rédaction, traduction et « bataille des livres ». Cette ouverture fut menée par les héritiers des anciennes cultures dans toutes leurs dimensions culturelles et idéologiques ce qui provoqua des réactions semblables de la part des partisans de la culture arabo-islamique. Ces réactions ne furent pas seulement le fruit des « savants arabes » qui étaient peu nombreux mais aussi, de manière plus large, des « savants de l’islam » d’origine non-arabe. Ces savants étaient plus nombreux et plus influents que les savants arabes. Ibn Khaldoûn expliqua ce point dans un chapitre de sa Muqaddima intitulé « La plupart des savants musulmans n’étaient pas arabes » (3). Ibn Khaldoûn affirmait : « Il est remarquable qu’à quelques exceptions près, la plupart des savants musulmans, tant en matière religieuse que scientifique, aient été des étrangers à la race arabe (‘ajam). Même ceux qui sont d’origine arabe sont de langue différente et d’éducation étrangère, et leurs maîtres n’étaient pas des Arabes. Cela, bien que l’islâm soit une religion arabe, fondée par un Arabe. » (4). Ibn Khaldoûn expliquait cela par le fait qu’« au début l’islâm n’avait ni sciences, ni arts, à cause de la simplicité du bédouinisme. On gardait alors dans son cœur les lois religieuses, c'est-à-dire les commandements de Dieu et Ses interdits. Les sources – Coran et Sunna – s’étaient transmises directement depuis le Législateur (Mahomet) et ses Compagnons. En ce temps là, les musulmans, c’étaient les Arabes. Ils n’avaient pas idée de l’instruction scientifique, ou de l’art d’écrire des livres ou de rédiger des ouvrages. Ils n’en éprouvaient ni l’envie, ni le désir. » (5) Ibn Khaldoûn donnait ensuite plusieurs exemples : « Ce qui fait que les fondateurs de la grammaire furent Sibuyé (Sibawayh), puis Al-Fârisî (le Persan) et Az-Zajjâj, qui étaient tous Iraniens. Ils avaient fait leurs études en arabe et s’étaient perfectionnés en fréquentant les Arabes. Ils ont inventé les règles de cette langue et on fait, de la grammaire, une science à part, pour le bénéfice de la postérité.

La plupart des « traditionnalistes », qui conservent les traditions (religieuses) pour les musulmans, étaient des étrangers, de langue et de culture persanes. […] De même, tous les docteurs versés dans les principes de jurisprudence étaient persans : c’était un fait bien connu. C’est encore le cas des théologiens dialectiques et de la plupart des exégètes du Coran. Seuls les Persans se sont attachés à la conservation de la connaissance et à la rédaction d’ouvrages scientifiques. […] Quant aux sciences rationnelles, lorsqu’elles apparurent chez les musulmans, les savants et les écrivains formaient déjà un groupe à part et l’enseignement était devenu un art. Elles étaient négligées par les Arabes et le domaine réservé aux étrangers. Seuls les Persans arabisés
(mu‘arrab) les cultivaient, comme (du reste) tous les autres arts. » (6)

Photo
Statue de Ibn Khaldoun, à Tunis. Photo : © Angel Latorre, 2008


Ibn Khaldoûn expliquait ce phénomène en affirmant que les sciences restaient le propre des grandes villes : « Cette situation demeura dans les grandes villes, tant que dura la culture sédentaire iranienne, dans les régions comme l’Irâq, le Khôrâsân et la Transoxiane, » (7) c’est-à-dire l’Asie centrale et les pays du Caucase ; plus particulièrement Samarcande, Boukhara, Khawarzim, Merv, Termez. Ces villes donnèrent naissance à de grands personnages qui jouèrent un rôle majeur dans la culture arabo-islamique : al-Khawarzimi (780-850), al-Farabi (872-950), al-Boukhari (810-870), at-Tirmidhi (824-892), Ibn Sina (980-1037), al-Jourjani (740-816), as-Sajistani ou al-Birouni (973-1048). Ibn Khaldoûn ajoutait : « Après la ruine de ces cités, ce fut la fin de cette culture sédentaire que Dieu avait employée pour faire progresser les sciences et les arts. Et les Persans, engloutis par le bédouinisme, perdirent tout ce qu’ils avaient appris. Dès lors, l’étude des sciences ne continua que dans certaines capitales particulièrement cultivées. » (8)

Il convient de remarquer qu’Ibn Khaldoûn occultait complètement l’occident islamique – le Maghreb et l’Andalousie – malgré ses origines maghrébines. Nous pouvons expliquer cela par le fait que cette région était entrée dans une phase de dissolution et d’effondrement. L’Andalousie était condamnée à l’effondrement tout comme l’était le Maghreb à la fin de l’époque des Mérinides (1269-1465) au Maroc… Il ne restait que l’Égypte dans laquelle Ibn Khaldoûn se rendit à l’époque des Mamelouks Burjites (1387-1517). Il y demeura de 1382 à sa mort en 1406. Ibn Khaldoûn décrivit le Caire en ces termes : « Aujourd’hui, rien ne vaut Le Caire à cet égard : c’est la métropole de l’univers (umm al-‘âlam), le portique (îwân) de l’islam et la fontaine de la science et de l’art. » (9) L’auteur de la Muqaddima ajoutait : « Il reste quelque culture sédentaire en Transoxiane, à cause de la dynastie locale qui n’en est pas dépourvue. On ne peut donc nier qu’il existe un certain nombre de sciences et d’arts. Ce fait a été porté à notre attention par le contenu d’un ouvrage écrit par un savant de ce pays et qui est parvenu jusqu’à nous ici. Il s’appelle Sa‘d-ad-Dîn at-Taftazânî (712-791 de l’hégire). A part lui, nous ne connaissons d’autres Persan que l’imâm Ibn al-Khatîb (543-606 H.) et Nasîr ad-Dîn at-Tûsî (597-673 H.), pour avoir atteint le plus haut degré de l’excellence. » (10)

De la première partie de la période abbasside à l’époque d’Ibn Khaldoûn (1332-1406), « l’identité arabe collective » était une identité culturelle : sa langue était l’arabe et son contenu était le patrimoine arabo-islamique. Toutefois, la majeure partie des hommes qui participèrent à l’édification de cette culture, n’étaient pas arabes. Après l’époque d’Ibn Khaldoûn, la langue arabe fut remplacée par le persan à l’est de l’Iraq. Ce changement se fit progressivement depuis Ibn Sina et al-Ghazali (1058-1111) qui furent parmi les premiers grands savants de l’islam à écrire en langue perse en utilisant l’alphabet arabe. Ces évolutions se généralisèrent et provoquèrent un morcellement de l’identité collective. Il n’existait plus une seule « identité collective » mais deux sortes d’identités : une identité arabo-islamique collective du Golfe à l’Océan atlantique ; et d’autres identités à l’est du Golfe que rien ne réunissait si ce n’était l’islam. Cette situation se généralisa avec la création de l’Empire ottoman.



Notes de lecture :

(1) « La formation de l’identité arabe », URL : http://www.ism-france.org/analyses/La-formation-de-l-identite-arabe-article-16933
(2) NTD : Faqîh (pluriel) fuqâha : jurisconsulte, savant.
(3) NTD : Ibn Khaldoûn, Discours sur l’Histoire universelle, al-Muqaddima, Paris, Sindbab, 1997, pages 950-955.
(4) NTD : Ibid., pages 950-951.
(5) NTD : Ibid., page 951.
(6) NTD : Ibid., page 954.
(7) NTD : Ibid., page 954.
(8) NTD : Ibid., page 954.
(9) NTD : Ibid., page 954.
(10) NTD : Ibid., page 955.


Source : Al Jabriabed.net

Traduction : Souad Khaldi

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