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Palestine - ISM France

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Jénine -

Vol d Une Enfance

Par

Palestinienne, Rana El-Khatib est un auteur qui vit à Phoenix, en Arizona. Elle a écrit un recueil de poésie politique intitulé Branded. The Poetry of a So-called "Terrorist", disponible sur www.palestineonlinestore.com

En voyant Shadi sur le manège, vous pouvez ne pas remarquer qu’il est un peu âgé pour être là et avoir autant de plaisir. Lui non plus ne semble pas remarquer qu’il est le plus âgé des enfants à enfourcher un cheval de bois et à se balancer en tournant.
Pourtant, à 12 ans, c’est la première fois qu’il goûte à la magie d’un simple manège. Je vois bien qu’il aimerait faire un second tour, mais s’abstient de le demander.
En Cisjordanie d’où il vient, son existence est désolée au possible.

De minces sons du rêve du manège sont parfois perceptibles sur une télévision voisine et seulement pour quelques instants, avant de disparaître comme une chose inaccessible.

Shadi est venu aux Etats-Unis pour une prothèse de la jambe qu’il a perdu l’an dernier, en jouant lui et son jeune frère avec ce qui s’est avéré être un obus de char israélien non éclaté.

Le dernier souvenir qu’il conserve de l’incident est qu’il était agenouillé à frapper l’obus contre un rocher, ignorant de quoi il s’agissait.

Quand il se réveilla des heures plus tard, il se rappelle avoir vu les restes horribles de sa jambe avant que la décision ne soit prise de l’amputer.

Des cils superbement longs et épais encadrent ses grands yeux marrons, lesquels reflètent une indéniable compréhension de l’injustice et de la douleur de l’oppression qu’a été toute sa courte existence. Pourtant il sourit malgré tout largement.
Ses yeux sont à l'affût d’un moment heureux.


Etant avec lui de nombreuses heures en tant que mère de substitution, il m’a inévitablement fait partager les récits de sa vie quotidienne dans sa ville de Cisjordanie . Tristement, beaucoup de ses récits tournent autour de ses rapports avec les soldats israéliens.

La plupart du temps, ces histoires me laissent chancelante et profondément peinée, comme ce jour où, cherchant à vendre avec un copain des chips aux passants des rues défoncées de Jénine, deux chars israéliens firent feu.


"J’avais quelques sacs de chips à la main", m’a t-il expliqué en mimant le mouvement penché sur ses béquilles, "mais mon copain avait installé ses chips sur une table. Le premier char m’ignora et continua.
"Mais le second ralentit à notre niveau et alors, trrrrrrrr", fit-il en imitant le bruit du char et en faisant des gestes de la main pour illustrer comment il monta sur le trottoir afin d’écraser le petit stand de chips du copain.

Il racontait son histoire en souriant. Je lui fis remarquer : "Pourquoi souris-tu ?". Il s’arrêta et me fixa du regard, réfléchissant à la question. "Que devrais-je faire ? Pleurer ?", me répliqua t-il, toujours souriant.


Nos conversations nous entraînaient inéluctablement à des récits similaires. Gaz lacrymogènes reçus sur le chemin de l’école. Soldats le poursuivant lui et ses amis parce qu’ils pensaient que les enfants avaient bloqué la rue pour empêcher leur entrée dans le coeur de leur cité.
Soldats lançant leurs chars sur la grande poubelle de l’école pour l’éradiquer sans raison.


Et puis, il y a eu ce jour où un soldat lui a demandé réellement comment il allait. Il est encore étonné par la question.
D’un côté, Shadi a apprécié le fait qu’il y ait encore un reste d’humain chez ce soldat, mais d’un autre côté, il n’a pu vraiment comprendre pourquoi il lui demandait comment il allait. "Pour la forme, j’ai dit au soldat que j’allais bien. Mais au fond de moi, j’espérais qu’il tombe et se casse le cou".

Les soldats incarnent pour lui tout ce qui est mauvais. Ils tirent, tuent, abusent, humilient et aboient des ordres. Ils refusent aux Palestiniens leur humanité et leur liberté.


En dépit de tout ce qu’a connu Shadi au cours de sa courte vie, l’enfant refait toujours surface en lui. Il savoure de simples promenades en voiture sur fond musical, sans l’humiliation des check-points. Il hurle sa joie en s’amusant avec son nouveau jouet, une corvette rouge qu’il fait passer à toute vitesse sous la jambe de son pantalon sans pied pour la stopper.

Je l’observe le soir lorsqu’il se couche en plongeant sous les couvertures d’un bon lit tout frais. Il sourit et semble attendre avec impatience de s’endormir dans une chambre pour lui tout seul et dans un lit qui est le contraire du matelas de mousse à même le sol.
Il sait qu’il ne sera pas réveillé par les whop, whop, whop des hélicoptères Apache ou par les tirs de M16 qui détruisent les rues tourmentées de sa petite ville.


Shadi ne se plaint jamais. Il est fier. Il sait ce qu’il a, ce qu’il n’a pas, et ne réclame jamais rien. La sympathie pour sa condition n’est éprouvée que par ceux qui l’entoure. Il est conscient de ce qu’il a perdu, s’en souvenant toute la journée sur ses béquilles en attendant sa prothèse.

Shadi rêve du jour où la Palestine sera libre, et il ne lui déplairait pas de pouvoir vivre une vie comme celle qu’il a vu ici. La simple pensée de le renvoyer à la cruelle existence de son foyer me noue l’estomac.

Cette pensée du retour provoque chez Shadi un nuage de tristesse qui voile l’habituel visage souriant et les yeux de ce remarquable garçon mûri prématurément dont l’enfance intérieure s’enflamme pour la liberté.



Traduit de l’anglais (EU) par Gérard Jugant

Palestinienne, Rana El-Khatib est un auteur qui vit à Phoenix, en Arizona.

Une partie des ventes de son recueil va à l’organisation à but non lucratif "Palestine Children’s Relief Fund" (PCRF). L’auteur peut être contactée à brandedpoetry@yahoo.com

Une édition française d’une partie du travail poétique (18 poèmes) de Rana El-Khatib a été traduit de l'anglais par Gérard Jugant et vient de sortir. 18 poèmes de Rana El-Khatib
aux éditions Transit
[36 pages - ISBN : 2951934645 - 8 euros]
[Pour en commander un exemplaire envoyer un chèque de 8,00 euros + 0,70 euros de frais de port à l'ordre de La Courte Echelle, à l'adresse suivante: La Courte Echelle / Editions Transit - 29, La Canebière - 13001 Marseille FRANCE - Téléphone : +33 (0) 491 900 260 - Fax : +33 (0) 491 909 860 –
Email: courtechel@club-internet.fr

Source : Rence.com

Traduction : Gérard Jugant

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