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Palestine - ISM France

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Cisjordanie occupée -

6 lits, de l'encre et une histoire

Par

Depuis 1967, Israël a détenu environ 20% de la population palestinienne dont près de 40% des hommes. Dans leur majorité, les citoyens arrêtés ont été transférés en Israël, où ils sont détenus et où, s'ils sont inculpés, ils purgeront vraisemblablement leur peine. Bien que ce soit une violation flagrante de l'Article 76 de la Convention de Genève, qui stipule que "les personnes protégées inculpées seront détenues dans le pays occupé et, si elles sont condamnées, elles devront y purger leur peine", Israël continue de transférer les prisonniers dans son territoire. En avril 2014, environ 5.021 Palestiniens étaient détenus par Israël. Sur ce chiffre, 22 Palestiniennes sont détenus dans les geôles israéliennes.

6 lits, de l'encre et une histoire

Al-Khalil, Palestine occupée, le 29/05/2014 - Grande manifestation des familles de prisonniers en grève de la faim depuis 36 jours dans les prisons de l'occupation sioniste, pour protester contre la "détention administrative" (Source)
Les prisonniers palestiniens sont soumis à divers niveaux de torture physique et psychologique. Ces méthodes commencent au moment de l'arrestation, sont menées pendant l'enquête, et elles continuent même après que le prisonnier soit inculpé. De plus, les Palestiniennes sont soumis à du harcèlement sexuel par les geôliers israéliens, ainsi que par les soldats et les officiers de police pendant la durée de leur détention. Des informations sur les Palestiniennes détenues dans les geôles israéliennes sont disponibles sur le site Addameer.

Le 11 avril, j'ai été arrêtée dans le village de Nabi Saleh et accusée à tort d'avoir jeté des pierres et d'avoir agressé un soldat. Le témoignage d'un soldat d'une vingtaine d'années a suffi à me faire mettre en accusation et à m'envoyer à la prison Hasharon, en Israël.

Là, j'étais dans la même cellule que Lina Jarbouni, Muna Qaadan, Intisar Sayyad, Alaa Abu Zaytouneh et Shireen Issawi. Je leur suis éternellement reconnaissante pour leur gentillesse et l'amour qu'elles m'ont prodigués, pour leur patience et bien sûr d'avoir supporté ma façon exécrable de chanter.

Je reproduis ci-dessous des extraits du journal de prison que j'ai écrit tout au long de mon séjour à Hasharon. Je l'ai écrit mais il ne parle guère de moi. Il parle de la dure et macabre réalité à laquelle ces femmes sont confrontées. C'est une fraction d'une fraction de l'abjection que certaines de ces femmes ont enduré pendant des années, l'une d'entre elles depuis 11 ans.

S'il fallait un mot pour décrire ces femmes, c'est l'endurance.

Extrait 1 :

"Après 12 heures à passer d'un bus à l'autre, d'une boite sombre et froide à une boite encore plus sombre et froide, on m'a finalement emmenée à Hasharon. J'ai été placée dans la cellule numéro 1 avec cinq autres femmes. J'étais seule, effrayée, fatiguée, affamée et désemparée. J'ai trouvé un lit superposé vide avec des couvertures Barbie et cinq femmes endormies. A ce moment-là, c'est une Muna Qaadan à moitié réveillée qui m'a accueillie.

Je ne voulais rien tant que grimper dans le lit, me coucher en position fœtale et dormir. Je ne voulais rien tant que redevenir un enfant. Mais la réalité dans laquelle nous vivons ne le permet pas.

Sur la couchette du haut, il y avait des autocollants de Tweetie, des maisons de schtroumpf, Cendrillon et autres dessins animés pour enfants. En réalité, ils sont probablement là parce qu'ils font partie des rares choses que les forces israéliennes autorisent à l'intérieur des cellules. Dans ma tête, cependant, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'ils ressemblaient à l'innocence piratée de ces femmes. Leur enfance piratée. Donc elles compensent, en s'entourant de petits jouets et d'autocollants de dessins animés.

Ma première nuit, j'ai fait comme si la main de Barbie imprimée sur les draps du lit était celle de maman, tendue depuis son lit à Ramallah jusqu'à ma couchette à Hasharon. Ma première nuit, j'ai pleuré. Je n'avais pas pleuré depuis des lustres et le 12 avril à 4h du matin, j'ai fini par pleurer.
"

Photo
Shireen Issawi pendant la grève de la faim de son frère Samer


Shireen Issawi, la sœur de l'ancien gréviste de la faim Samer Issawi, a été transférée de Maskubbiyeh à Jérusalem, où elle était en isolement, à Hasharon début avril. Issawi souffre de douleurs dorsales dues aux positions pénibles dans lesquelles elle a été placée tout au long de son interrogatoire et pendant le transfert d'une prison à l'autre.

Shireen est détenu injustement dans les prisons israéliennes, et, comme elle le dit, "Israël cible tous les avocats qui s'occupent des prisonniers palestiniens, en particulier ceux qui sont en contact avec les familles des prisonniers." Malgré la pression et le harcèlement qu'elle a subis, elle est toujours souriante et elle plaisante sur pratiquement tout. A un moment, en la taquinant, Lina Jarbouni lui a demandé,
- Pourquoi tu parles sans arrêt, Shireen ?
- J'ai été en isolement, il faut que je refasse fonctionner ma langue ! Laisse-moi rire !
Shireen est la joie.

Extrait 2 :

"La prison (hasharon) est désagréable, la situation, l'environnement, le traitement, les produits, tout est organisé pour détruire psychologiquement les individus. Le petit jeu de la manipulation psychologique commence bien avant l'entrée dans la cellule. Il commence avec le début du colonialisme.

Mais ici, c'est différent. C'est plus tangible, moins abstrait et certainement plus dur. Les bus (lire 1x2 cases) dans lesquels ils vous mettent sont remplis d'ordures, de parasites et bien sûr vous avez les pieds et les mains attachés. Même si on n'est pas attaché, on ne peut pas bouger. Tout ce que vous entendez à l'extérieur est en hébreu, les cris, les insupportables chants des policiers et bien sûr, les coups intermittents sur la porte de votre cellule.

Le moment le plus humiliant fut le "contrôle" épisodique, quand un officier ouvre l’œilleton de la porte pendant quelques secondes, le ferme, je l'entends rire et puis un autre fait de même. Comme si j'étais le dernier spécimen dans leur expérience de vie.

Comment pouvons-nous rester aussi silencieux avec ça non pas dans notre arrière-cour, mais juste là, devant chez nous ?

L'idée que se fait Israël de la démocratie est interchangeable avec la maltraitance de 'l'autre'.
"

Photo


Lina Jarbouni (poster ci-dessus) est actuellement la plus ancienne prisonnière palestinienne. Elle a été condamnée à 17 ans de prison, et elle en a fait 11. Lina est considérée comme la doyenne des prisonniers. Toutes nous affaires sont passées d'abord par elle. Malgré son jeune âge, elle a agi comme une grande sœur pour nous toutes. Certaines prisonnières, bien qu'elles soient plus âgées qu'elle, l'appellent "Khalto" [tante]. Alors que j'avais envie d'une cigarette et que j'en demandais une, Lina a tourné la tête vers moi et m'a dit avec fermeté : "Non. Nous n'avons pas d'esclaves ici."

Lina est des femmes les plus fortes que j'ai rencontrées, et la plus fragile. La prison est devenue tout ce qu'elle connait. A un moment pendant mon incarcération, nous avons eu une discussion au cours de laquelle moi-même et les autres filles avons essayé d'expliquer ce qu'est le style "skinny jeans" [jeans très moulant]. Nous avons ri. Nous avons ri aux larmes. Pourtant, à l'intérieur, nos âmes pleuraient. Elles pleuraient à cause de notre réalité qui fait que nous existons sans vivre, et nous pleurions de peur que la prison ne devienne la seule réalité que nous connaissions.

Lina est la sagesse.

Extrait 3 :

"C'est mon 5ème jour de prison. J'ai passé la moitié du temps d'un bus (boite) à l'autre. Cette stratégie est conçue pour vous briser. Pour vous faire redouter d'aller au tribunal et vous faire aspirer à la stabilité, même si c'est sous la forme d'une prison injuste.

C'est mon 5ème jour et je suis déjà habituée aux cafards. Ils sont ce qui reste de l'interaction avec l'extérieur. Ce n'est que le 5ème jour et je suis devenue si indifférente. Si engourdie.

Je sais que je n'ai rien fait de mal, alors, qu'ils fassent ce qu'ils veulent. J'ai lu trop de livres, je sais bien, je sais que le taux de condamnation est de 99,7% pour les Palestiniens, innocents ou pas. Et nous sommes tous innocents.

La salle du tribunal à Ofer consiste en une sorte de préfabriqué avec quelques chaises et un banc. Le tribunal militaire, c'est un juge qui a déjà décidé que vous êtes coupable et la seule chose qui reste à négocier est votre punition. Dire que c'est absurde est l'euphémisme du siècle.

Ironie du sort, chaque fois que je suis déplacée d'un bus à un autre, j'entends la police dire que 'Israël est la seule démocratie du monde.' Ah, ils ont eu une promotion par rapport à 'la seule démocratie du Moyen-Orient.'
"

Photo


La prisonnière palestinienne Intisar Sayyad (photo ci-dessus) est en prison depuis 2 ans et demi et elle doit être libérée le 9 juin 2014. Elle m'a parlé du "bosta", le bus avec des cellules dissimulées à l'intérieur qui sert au transfert des prisonniers. Israël les utilise pour briser les prisonniers et pour qu'ils souhaitent être accusés de n'importe quoi, juste pour que le voyage épouvantable se termine.

Photo
Photo du "bosta" prise par les militants de la mission "Bienvenue en Palestine" qui ont été emprisonnés à Ramle du 8 au 13 juillet 2011 (source)


Intisat se souvient de ses voyages dans le "bosta" ; "A un moment, j'ai supplié mon avocat pour qu'ils m'inculpent juste pour ne plus avoir à endurer ces trajets humiliants et douloureux."

Intisar est chaleureuse et elle a la nostalgie de ses enfants, de leurs étreintes. Elle n'a pas arrêté de me comparer à son fils de 19 ans, disant, "Tu as presque l'âge de mon fils, cela fait longtemps que je ne l'ai pas vu, mais tu me rappelles mon fils."

Pendant ma dernière nuit, à 3h du matin, alors que j'étais ramenée de Hasharon à Ofer pour mon troisième procès en une semaine, une Intisar à moitié réveillée m'a regardée, a pris un chandail gris dans ses affaires et me l'a donné. Elle ne me connaissait que depuis quelques jours mais la gentillesse qu'elle a eu envers moi se mesure en éternité. Elle m'a dit, "Prends ça, ma chérie, il va faire froid."

Indépendamment du peu qu'ils ont, les prisonniers s'arrangent toujours pour tout partager. Quand un souffre, un autre le console et un troisième fait en sorte que la pièce soit saine et propre. Leur solidarité est remarquable.

Intisar est la chaleur.

Extrait 4 :

"La prison, comme la colonisation, est affreuse. Les filles ont développé un énorme sens de l'humour qui les aide à faire avec la merde qui les entoure. Nous les glorifions depuis si longtemps, comme nous le faisons pour la plupart des gens qui s'accommodent de leur misère. Nous drapons la laideur et nous devrions arrêter. Elles ne sont pas des super-héroïnes. Je vois la blessure, la souffrance, la nostalgie, la douleur de l'absence. Leurs cœurs sont brisés, leurs âmes sont lasses et il est normal de ressentir cela. Il faut que nous reconnaissions les sentiments négatifs au lieu de les cacher derrière une façade.

Les filles ont une organisation pointue, je pense cependant que cet idéal est adopté tout au long de leur incarcération pour avoir le sentiment de contrôler ce qui semble être une situation incontrôlable...

Le temps passe si lentement ici, la définition de l'éternité devrait être Hasharon.

J'ai essayé d'organiser des jeux pour les filles, et même les amener à méditer ou à essayer de changer un peu d'état d'esprit. Ça a marché, disons 5 minutes, et puis j'ai compris, les choses horribles sont destinées à être horribles. Il n'y a pas de côté lumineux à une incarcération injuste.
"

Photo


A 21 ans, Alaa Abu Zaytoon (poster pour sa libération ci-dessus) a fait un an et 3 mois de prison depuis son arrestation. Elle a été condamnée à 2 ans.

Abu Zaytoon recompte en permanence le temps qui lui reste à faire. Son rêve est d'avoir une petite fille et de la prénommer Nagham, "pour qu'elle soit ma musique", dit-elle.

Alaa avait la patience de s'asseoir, de prendre mes mains raidies et de m'apprendre comment faire des bijoux et à faire ma lessive avec les produits autorisés.

Elle a une voix étrange et se moque tout le temps de tout le monde.

Alaa est la patience.

Extrait 5 :

"Je me souviens que quand j'ai vu mon avocat après un week-end en prison, je me suis sentie à nouveau en sécurité, puis il m'a regardé et m'a dit qu'ils voulaient m'inculper. J'ai pleuré et je me souviens lui avoir demandé de m'excuser pour ces larmes. Puis j'ai vu mes amis et ma famille au tribunal, et je voulais rien d'autre que pleurer dans leurs bras.

Je me sentais faible.
Faible et coupable.

Coupable, parce que je montre mon côté faible, en public. Nous avons intériorisé le dogme que nous devons toujours être forts. Jamais faibles. C'est ça qui nous nique. D'accord pour être faible, à condition que la faiblesse ne prenne pas le dessus et qu'elle ne vous empêche pas de faire ce que vous pouvez. Mais c'est ok pour être faible et pour le reconnaître.

Nous ne sommes pas des surhommes invincibles et il faut que le monde le comprenne. Assez de romantisme. Etre ici m'a donné la plus grande confrontation avec la réalité de tous les temps. Partager une cellule de 4mx3 avec Intisar, Muna, Lina, Alaa et, bien sûr, Shireen a mis les choses en perspective.

Dans quelques heures, je vais entamer le voyage dans la boite pour revenir à Ofer. J'espère que c'est la dernière fois, et le dernier trajet que j'ai à faire.

J'espère ne plus jamais revoir ces femmes, sauf lorsqu'elles seront libres.
"

Photo
Les fiançailles de Muna Qaadan avec un prisonnier palestinien, en prison


Muna Qaadan, 42 ans mais à l'esprit d'une jeune de 20 ans, est la première prisonnière que j'ai rencontrée. Elle vient de Jenin et les forces israéliennes ont prolongé sa détention 14 fois. Muna s'est fiancée en prison et il lui tarde d'être libre pour se marier. Elle est celle qui vous caresse gentiment les cheveux, ou vous donne des ordres quand il y a des choses à faire. Elle vous commande, mais gentiment.

Muna est l'attente.

Voila les femmes que j'ai eu l'honneur de rencontrer, et ce n'est qu'une fraction de leurs histoires. Israël torture indistinctement toutes les femmes en prison à un moment ou un autre de leur incarcération et continue d'agir violemment, de temps en temps, pour exercer son pouvoir.

Ce sont ceux qui semblent les moins puissants qui possèdent le plus de force, et les puissants sont les lâches.

Source : Ramallah Bantoustan

Traduction : MR pour ISM

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Mariam Barghouti