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Palestine - ISM France

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Naplouse -

La mort n’attend personne dans le camp de réfugiés de Balata

Par

Mohammed Farraj habite le camp de réfugiés de Balata. Au cours de la présente Intifada, il a été sérieusement blessé par l’armée israélienne et a passé presque deux ans en prison. Il suit actuellement des études de journalisme à l’Université Al-Najah de Naplouse.

Lorsque j’ai été libéré après deux ans passés dans une prison israélienne, je suis revenu au camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse, et j’ai découvert que beaucoup de mes amis étaient partis. Certains avaient été tués, beaucoup étaient en prison, d’autres étaient blessés.
En l’absence de tous ces visages familiers, j’ai commencé à réaliser combien tout avait changé en si peu de temps.

La mort n’attend personne dans le camp de réfugiés de Balata


Poster du Skipper, encore un autre martyr de Balata

Tous les jours, je voyais le même jeune homme debout au même endroit, dans la rue. Je n’oublierai jamais l’expression triste de son visage. Je pourrais dire que comme la plupart, il était fort. Mais il y avait quelque chose de différent caché dans les profondeurs de ses yeux noisette.

Skipper, fils d’un électricien, a grandi avec ses trois frères dans les faubourgs du camp. Bien que son prénom soit Osama, la plupart des gens du camp l’appelaient « Skipper » et ses meilleurs amis « Disco Skipper ». « Skipper » était un surnom qui lui avait été donné à l’école, et « Disco » venait de son amour pour la danse. Skipper était le premier à danser dans toutes les fêtes de mariage du camp.

Comme beaucoup de ses pairs, Skipper avait quitté l’école en 3ème pour travailler avec son père. Toutefois, il ne supportait pas de travailler alors que la situation autour de lui empirait et que ses amis étaient tués ou arrêtés. Son ami Ramzy dit que Skipper traînait avec des jeunes qui étaient “recherchés” par l’armée israélienne. Skipper était considéré comme coupable par association et lui aussi est devenu un “recherché”.

Une fois, alors que je faisais visiter le camp à un ami américain, nous nous sommes arrêtés pour parler à Skipper, qui se tenait à ce même endroit dans la rue. Alors que nous plaisantions, le côté chaleureux de Skipper émergeait. Nous avons ri, là, dans la rue. Un peu plus tard, nous sommes tous allés chez un ami.

Un ami de Skipper a demandé si nous avions de la musique de Michael Jackson, mon copain américain a cherché dans son ordinateur portable et a mis une chanson. Le copain de Skipper a essayé de le pousser pour qu’il se lève et il a d’abord résisté. Mais quelques secondes après, Skipper était debout et dansait comme Michael Jackson. Nous avons tous ri.

Pendant la nuit, les rues de Balata se vident. Chacun reste chez soi, sauf les combattants. Ils s’assoient ensemble et attendent, sans savoir s’ils vivront assez longtemps pour voir le lever du soleil.

En fin de journée, le 8 octobre, à la tombée de la nuit, l’armée israélienne a envahi le camp, comme chaque nuit. Comme chaque nuit, ils ont occupé le terrain, les véhicules militaires se sont positionnés dans la rue de l’école, qui est la plus haute rue du camp. De là ils peuvent cibler les combattants.

Skipper, avec un autre combattant, se dirigeait, en armes, vers l’endroit où l’armée était stationnée. Soudain les tirs éclatèrent. Des vrais tirs – chacun dans le camp l’a senti. Nous savions tous que quelqu’un était en train de mourir.

Skipper était touché. Alors qu’il marchait, il a soudain couru sur les soldats par une des étroites allées du camp. Chacun a ouvert le feu sur l’autre, dans sa propre lutte pour survivre en tuant l’autre. Ennemis acharnés.
Bien sûr les israéliens sont militairement plus forts grâce à leurs armes de pointe. Mais le cœur de Skipper, comme celui de tous les Palestiniens, était fortifié par ses aspirations à la liberté. Et c’est son cœur qui a été traversé par les tirs entendus partout dans le camp. Son ami fut blessé.

Skipper, malgré sa blessure à la poitrine, s’est mis à courir loin des soldats, jusqu’à être hors de leur vue. Et là il est tombé par terre. Les autres combattants virent Skipper et, l’espace d’un instant, crurent que c’était un soldat blessé. Mais très vite ils réalisèrent que c’était leur ami. Avec un profond chagrin, ils transportèrent son corps dans un endroit sûr.

Skipper ne pouvait dire que quelques mots : “Ambulance… ambulance". Il est resté étendu au milieu du camp jusqu’à ce qu’une ambulance puisse l’atteindre. Ses amis l’ont mis dans la voiture et l’ont suivi du regard alors qu’elle partait. Au petit matin de cette journée, Skipper fermait les yeux à jamais.

« C’était mon meilleur ami », dit Ramzy, un autre combattant du camp. « Il était heureux, il aimait danser, mais quelquefois il y avait de la souffrance dans sa voix. Ce fut un choc, pour moi, la nuit où il a été tué. J’étais dans la rue, mais pas au même endroit. On m’a dit qu’il était blessé et je me suis dit : "Dieu merci, il n’est pas mort".

Plus tard, quand j’ai appris qu’il était mort, j’ai pris mon fusil et je me suis mis à tirer autour de moi. Je n’oublierai jamais la façon dont il m’a regardé, cette nuit là, lorsque je l’ai vu pour la dernière fois. J’avais quelques cigarettes et je les ai partagées avec lui pour qu’il puisse fumer pendant la nuit
. »

Avant de devenir martyrs, la plupart des gens écrivent un testament ou une dernière lettre à leur famille et aux gens qu’ils aiment. Skipper a écrit un testament :

« Aux enfants de Palestine. Ne laissez personne vous abattre, vous devez surmonter votre faiblesse et être forts. Terminez vos études. Notre lutte doit passer par l’enseignement, c’est notre chemin vers la liberté.

« Mère, ne pleure pas parce que si je meurs, je serai vivant avec le peuple. Si je meurs, ne pleure pas, viens juste sur ma tombe, touche la terre et tu toucheras mon visage. Et dis aux autres mères que c’est comme un sacrifice, et que la Palestine a besoin de notre sacrifice. La Palestine se servira de mon sang pour peindre son histoire. »


A 23 ans, Skipper est mort sans une pièce dans la poche, seulement quelques photos de ses amis qui avaient été tués par l’armée israélienne. Il n’avait jamais demandé d’aide à personne mais, la nuit avant son assassinat, il a demandé un sandwich à un voisin. La nuit suivante, le camp a perdu un homme bien.

Son visage clair et sa voix grave manquent profondément. Skipper n’a pas laissé qu’une tâche de sang sur le sol et une affiche sur le mur pour que les gens se souviennent de lui – comme les nombreux autres morts à Balata, Skipper laisse un grand vide.

Je sais que Skipper ne voulait pas mourir. A cause de l’occupation, il avait perdu beaucoup de ses amis, au moins douze jeunes hommes de son âge. Skipper n’avait pas choisi d’être un combattant. C’est le combat qui l’a choisi.

Skipper est une victime de l’occupation, comme chaque jeune réfugié palestinien à Balata. L’occupation vole la jeunesse de chaque jeune. Il y a peu d’opportunité à Balata. Et les nombreux checkpoints militaires qui encerclent Naplouse et qui font qu’il est impossible de quitter le camp rappellent à tous les jeunes qui contrôle leur avenir.

C’est une prison à ciel ouvert. Tous ceux que je connais qui sont morts, et Skipper également, disaient qu’ils voulaient quelque chose de mieux, pour eux et pour nous, les Palestiniens en général. Personne ne souhaite cette vie qui nous est donnée, ce n’est pas une vie.

Maintenant, Skipper gît dans le cimetière avec ses amis et les autres victimes de l’occupation. Comme chaque martyr, Skipper est devenu un souvenir dans l’esprit des gens, commémoré par les affiches qui portent son nom et son visage, posées à l’endroit où il se tenait chaque jour.

Skipper appartenait à une génération de jeunes gens que je n’avais pas réellement eu l’occasion de connaître avant d’aller en prison. Quand j’ai été libéré, ils étaient tous des adultes. Ils ont un sens aigu de la résistance et sont très concernés par le sort des gens de Balata.

Il m’est venu à l’esprit que c’est le cycle du conflit. Un s’en va et un autre se lève à sa place. Nous ne pouvons jamais savoir qui va partir et qui va arriver, mais nous pouvons être sûr que les prochains qui se lèveront viendront de la jeunesse.

Source : Electronic Intifada

Traduction : MR pour ISM

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