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Palestine - ISM France

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Naplouse -

Mort d'un jeune homme

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Mon ami Abed est mort. Selon les termes des Palestiniens, entre autres, c'est un martyr.
Abed, le martyr, aimait la vie, et cela était manifeste dans ses paroles, ses actes, ses rêves. Il m'a dit une fois qu'il aimerait dormir la nuit, se promener librement dans les collines qui entourent Naplouse, se rendre dans d'autres pays.

Mort d'un jeune homme

La notion de martyre, dans le contexte de tout ce qui est lié aux Arabes, est un terme pour de nombreux Occidentaux souvent chargé d'une connotation négative, ou d'insinuations à une idéologie extrémiste ou d'un manque d'amour de la vie, et souvent lié aux attentats-suicide.

Un martyr, c'est quelqu'un qui est décédé parce qu'il n'a pas renoncé à ses croyances ou à ses principes, religieux ou autre.

Un Martyr en Palestine fait référence à toute personne qui est décédée en raison de l'occupation ou qui a été tuée par les Forces d'Occupation Israéliennes (FOI), comme l'homme de 38 ans, un handicapé dans une chaise roulante qui a été tué par les FOI lors d'une invasion dans le camp de réfugiés d'Al-Ain de Naplouse il y a un mois et demi, ou le vieil homme qui a reçu 5 balles dans la poitrine en ouvrant sa porte après qu'il ait obtenu des FOI l'assurance de sa sécurité au cours de la même invasion israélienne le 16 octobre qui a finalement ôté la vie à Abed.

Abed, le martyr, aimait la vie, et cela était manifeste dans ses paroles, ses actes, ses rêves. Il m'a dit une fois qu'il aimerait dormir la nuit, se promener librement dans les collines qui entourent Naplouse, se rendre dans d'autres pays ...

Il était l'un des combattants de la résistance à Naplouse, il vivait dans les rues de la vieille ville et il les défendait. Ils ne reçoivent pas le même statut de gloire que celui des soldats envahisseurs, au lieu de cela, on leur attribue des qualificatifs à tendance négative : "militant, extrêmiste ..."

Pourtant, comme l'a raconté à Haaretz le nouveau commandant des Brigades des Martyrs Al Aqsa dans un récent interview : "Nous n'attaquons pas des cibles civiles, nous n'envoyons pas de kamikazes. L'armée veut nous arrêter principalement en raison de nos actions contre les forces qui entrent dans la ville. Mais il est de notre devoir et c'est notre droit de frapper des soldats qui viennent à Naplouse, et nous allons continuer à le faire."



L'humanité d'Abed

Sami** connaissait Abed depuis des années et il le considérait comme son frère. Il m'a raconté plus tard quelques-unes de ses conversations avec lui.

J'ai demandé à Sami, un pacifiste convaincu qui a une forte répugnance pour les armes, si lui et Abed avaient parlé de la situation d'un combattant de la résistance. Sami avait interrogé Abed au sujet de sa vie avant de devenir un combattant de la résistance, il y a seulement quelques années.

Sami : "Je lui ai demandé: "tu es un beau mec, sympa. Pourquoi te bats-tu?'
Abed m'a répondu :'J'ai perdu mes cousins -deux cousins – à cause des FOI et je tiens à continuer leur résistance. Ma famille et mes voisins sont constamment harcelés et ils ne sentent jamais en sécurité. Je dois faire quelque chose. Je ne me sentirais jamais bien si les soldats entraient toujours dans la vieille ville, et que je n'essayais pas de les empêcher d'envahir les maisons, d'enlever et de tuer des gens."

Sami m'en a dit plus sur Abed. "C'était un type bien, tous les enfants de la vieille ville le connaissaient et l'aimaient. Ils lui faisaient des dessins et ils lui écrivaient des lettres : 'Mohammed aime Abed. S'il te plaît, ne meurs pas.'

Abed s'inquiétait toujours des pauvres dans le secteur : ont-ils de la nourriture, du lait ? Lui et Qadaffi disaient toujours au téléphone : 'Si les gens ont besoin de quelque chose, ils devraient venir chez moi. "Il n'était pas riche, mais il prenait soin de ses voisins."

Sami m'a dit qu'Abed aimait rencontrer les étrangers, ce qui explique peut-être pourquoi j'ai fait sa connaissance aussi vite et qu'il m'a fait confiance.

Sami dit qu'Abed lui disait toujours : "Si tu as un ami étranger, amène-le moi." D'ailleurs, nous l'avions rencontré avant que Sami nous présente.



Rencontre fortuite

Il ya quelques mois, lors de l'un de mes premiers jours à Naplouse, et après avoir entendu trois explosions qui ont fait trembler mon bâtiment en fin de nuit, le lendemain matin, je suis allé dans la vieille ville pour constater les dégâts de la veille.

J'avais entendu dire que les FOI avaient placé des explosifs sur des blocs de béton qui bloquaient l'entrée des jeeps des FOI dans la vieille ville. Ces blocs, si souvent utilisés pour empêcher l'entrée des Palestiniens sur les routes palestiniennes, servaient dans ce cas-ci à empêcher ou à retarder les véhicules des FOI. Donc, les FOI les font souvent exploser.

On m'avait dit aussi que des bâtiments voisins avaient été endommagés par l'explosion, et donc je suis allé voir. À l'extrémité nord de la vieille ville, je suis arrivé à un barrage routier que les FOI avaient fait sauter.

C'est là que j'ai rencontré Abed, appuyé contre les blocs de béton avec deux amis. Il a expliqué que c'était là où étaient venus les FOI la veille au soir, et nous sommes arrivés à discuter, en s'exprimant chacun de façon approximative dans la langue de l'autre.

Il n'était pas ce que l'on attend d'un combattant de la résistance, après avoir entendu les mots de "militant" et de "membre du groupe extrémiste X" utilisés si facilement et de façon aussi insultante dans la presse. Il était mince, de taille moyenne, bien rasé, bien coiffé, beau, et presque toujours souriant, inévitablement quelqu'un de taquin.

Au cours des mois où je suis resté dans et hors de Naplouse, j'ai souvent rencontré Abed et sa famille dans leur maison située dans une ruelle de la Vieille Ville. Ils m'invitaient continuellement à rester la nuit, mais j'allais souvent quelque part ou j'avais du travail à faire plus tard.

J'ai partagé des repas avec eux, Abed taquinait sa petite soeur provocatrice qui lui tenait tête, sa mère tout aussi percutante, sa jolie jeune femme accueillante, gracieuse, traduisait notre mélange d'arabo-anglais ... Plus tard, dans les rencontres, leur nouveau-né était présent, minuscule, calme, il dormait ou il était chouchouté par Abed ou par son épouse.

Il était désireux d'améliorer son anglais, et il essayait de parler en anglais avec moi. Il devenait timide quand d'autres Palestiniens avec une meilleure compréhension de l'anglais étaient dans le secteur. Parfois, il tapait des phrases en anglais sur son ordinateur, mal orthographiées mais compréhensibles.

Sa mère parle à haute voix, avec un air un peu en colère même quand elle ne l'est pas. C'est sa façon d'être. Une fois, en discutant des effets du siège constant sur la vie à Naplouse, elle a raconté comment elle et sa famille étaient touchées.

Elle passait des semaines sans voir son fils, Abed, qui entrait dans la clandestinité pour éviter toute tentative d'enlèvement ou d'assassinat des FOI. La mère d'Abed a tiré de chaque côté de sa robe, en montrant à quel point celle-ci était devenue trop large, car elle a perdu tellement de poids. Elle est nerveuse en permanence, elle ne dort pas bien la nuit, elle est toujours inquiète au sujet de son fils, Abed, et, par conséquent, elle a perdu beaucoup de kilos.

Sa plus jeune sœur de 11 ans, Laila, parle français. Par miracle, elle a voyagé à l'étranger, elle a participé à un échange d'un an en France, c'est une élève brillante. Mais bien que brillante, ses résultats scolaires souffrent maintenant, son attention est toujours distraite, son énergie a diminué comme beaucoup d'enfants palestiniens qui souffrent du traumatisme de l'occupation et des invasions.

Pourtant, elle est pleine d'entrain et elle tient tête – tenait tête – à son grand frère, Abed.



Lorsque l'armée envahit …

J'étais inquiet chaque fois que j'entendais que les FOI avaient encore envahi Naplouse, inquiet au sujet des habitants kidnappés de Naplouse, des dommages collatéraux lors des perquisitions et des tirs au hasard de l'armée, comme pour la jeune femme touchée par une balle des FOI alors qu'elle était chez elle, au cours de la même attaque qui a tué Qadaffi et inévitablement Abed.

J'étais inquiet au sujet d'Abed et de ses amis, sachant qu'ils étaient la cible de ces attaques.

J'étais inquiet également pour leurs familles, sachant que la maison avait subi des invasions et des interrogatoires impitoyables, indépendamment de l'âge, du sexe ou de l'état de santé.

Il ya quatre mois, nous nous sommes précipités d'Hébron à Naplouse, quand nous avons entendu que les FOI avaient encore envahi la ville et imposé un couvre-feu.

Nous avions rencontré des secouristes bénévoles et nous nous étions joints à eux dans la rue pour faire ce que nous pouvions : fournir du pain et de la nourriture, négocier le passage et accompagner les gens à l'extérieur de leurs maisons.

Pendant tout ce temps, j'étais inquiet pour Abed. Le lendemain matin, en visitant les maisons qui avait été envahies, saccagées, et explosées, j'avais rencontré Qadaffi dans une ruelle qui m'avait assuré qu'Abed était encore en vie.


Rendre hommage à celui qui est tombé

L'enterrement d'un martyr est un matin où une foule énorme de gens respectueux se rassemble dans les rues. Le cortège progresse de l'hôpital où le corps a été nettoyé et vêtu d'un drapeau palestinien, il est transporté sur les épaules de ses plus proches amis, dans les rues du centre ville, et au-delà dans les rues la vieille ville.

Des coups de feu sont tirés en l'air par respect, des tirs rapides et assourdissants, afin de remplir le vide de protestation, un hommage au combattant réduit au silence. Le cortège funèbre chante des chants sur le héros, des chants sur sa force et sa lutte.

Le cortège était parti de l'hôpital. Sami m'avait emmené à la morgue où reposait la dépouille gris bleu d'Abed, son beau visage semblait grotesque de la mort.

D'autres combattants de la résistance et ses proches amis gardaient son corps, tout comme ils l'avaient toujours fait lorsqu'il était en vie et dans un état critique à l'hôpital où je lui avais rendu visite il y a deux semaines, le lendemain du jour où il avait été touché par une roquette israélienne qui a tué Qadaffi et ôté la jambe gauche d'Abed.

Aux premières heures du 16 octobre, ils étaient sur le toit d'une maison dans la vieille ville, résistant à la dernière invasion de l'armée israélienne, cette fois dans quartier situé au-dessus de la vieille ville, à la recherche d'un homme sur leur liste des personnes recherchées (L'homme était également sur leur liste de personnes récemment graciées, dans geste de bonne volonté entre l'Autorité Palestinienne et Israël, un geste qui n'a pas été honoré.] .

Le corps filiforme d'Abed, inconscient, semblait petit et décoloré dans cet hopital tout blanc, anormalement calme au milieu des bips de l'hôpital, couvert de blessures à la poitrine, aux bras, au visage ...

Sami, un secouriste bénévole, qui avait porté le corps en miettes de Qadaffi, a été témoin des différentes étapes de la détérioration d'Abed, de la frappe du tir de roquettes à l'hospitalisation, de son nouveau transfert au cours de ses dernières heures de sa cachette dans la Vieille Ville à un hôpital.

Trois jours après sa blessure et son hospitalisation, il avait été déplacé secrètement du service de soins de l'hôpital en raison des très réelles préoccupations d'une invasion de l'hôpital en fin de nuit par les FOI pour terminer leur opération d'assassinat.

Avec son aggravation soudaine quelques heures avant sa mort, Sami a été appelé à nouveau avec son ambulance pour transférer Abed à l'hôpital, mais trop tard.

Aujourd'hui, le cortège funèbre a traversé les ruelles de la Vieille Ville et est passé devant l'entrée de la maison d'Abed. Je me suis écarté de la marche funèbre pour rendre visite à la famille d'Abed. Des voisines et des membres de la famille, vêtus de noir, pleuraient la perte d'Abed.

L'inflexible Laila était assise avec sa mère et ses soeurs dans la salle à manger, Laila était effondrée dans son fauteuil et sanglotait bruyamment, affaiblie par le désespoir.

La mère d'Abed était assise, froide, à des kilomètres, le regard vide et assombri par la peine.

La charmante femme d'Abed était allongée sur le lit, évanouie, rapidement ranimée par la famille inquiète, et a à nouveau perdu connaissance de chagrin.

Leur douleur m'a déchiré, bien au-delà de la barrière de protection que l'on acquiert lorsque l'on est entouré de tragédies dues à l'occupaton.

En me souvenant de notre première rencontre, Abed avait semblé d'abord me tester, tester les opinions politiques, tester mon opinion au sujet de la résistance.
Est-ce que je pensais qu'il était un terroriste? Est-ce que je soutenais les distorsions des médias qui font fi de la réalité de l'occupation ?
Qu'est-ce que je pensais des machsoms (ndt : checkpoints), ou du Mur ?

J'ai été surpris, mais heureux, et aujourd'hui je suis honoré de sa confiance et de son amitié. Ayant rencontré Abed par hasard, je m'estime maintenant heureux d'avoir eu cette occasion de connaître son humanité, l'humanité de quelqu'un dans sa position, d'avoir un aperçu de la perte et du désespoir que les Palestiniens connaissent aussi intimement.

Ce ne sera jamais mon propre combat, ma propre histoire, mais il est important de savoir, comme on dit.



NOTES

** Les noms ont été modifiés pour respecter la vie privée des individus mentionnés.


• L'auteur, qui souhaite rester anonyme pour des raisons de sécurité, a vécu dans différentes régions de la Cisjordanie au cours des 6 mois, il est bénévole comme militant des droits de l'homme et est témoin de nombreux aspects de la vie des Palestiniens sous occupation israélienne.


Source : http://www.imemc.org/

Traduction : MG pour ISM

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