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Palestine - ISM France

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Jérusalem -

Souffrance, pertes, amitié et danse

Par

Starhawk est une militant, une organisatrice et l’auteur de Webs of Power Notes forme the Global Uprsising et de huit autres livres sur le féminisme, la politique et la spiritualité de la terre. Elle propose des formations à l’activisme qui combine les projets écologiques et la science du militantisme et travaille avec le collectif RANT qui offre formation et soutien pour les mouvements en faveur de la justiceglobale et des problèmes de la paix.

Nous rions tous et sommes pleins de la joie de cette fête. Ca a été une longue journée qui a commencé pour moi à 6h du matin quand je me suis levée pour surveiller le labourage des champs, en dessous de la colonie. Ce fut un long voyage, une manifestation dans une chaleur brûlante, une confrontation avec la force militaire, et le douloureux moment où on a été confronté avec la destruction continue de la terre et du mode de vie de ces villages. Mais en dépit de toutes nos douleurs et de nos pertes, c’est un jour qui se termine dans l’amitié et la danse.

Anna, militante de l’International Women's peace Service (Groupe international des femmes pour la paix) et moi arrivons à Beit Leqiya pour des manifestations après un voyage matinal qui nous a conduites de Hares jusqu'à la région de Salfit.

La dernière navette que nous avons prise fait des lacets sur une route poussiéreuse, accidentée et non pavée pendant des kilomètres et des kilomètres à partir de la petite ville de Biddu, où l'ISM a une maison pour les militants. Nous craignons d'être en retard à la manif., étant donné que le transport depuis Hares nous a pris presque trois heures, mais nous finissons par trouver un groupe quelque peu découragé assis dans la chaleur et la poussière, en train d' attendre que commence la manif.

Feraz, un jeune homme souriant d'une vingtaine d'années, m'emmène dans une voiture pleine d'homme pour conduire mon groupe à la municipalité, et à notre retour, le défilé s'ébranle. Un petit groupe d'une centaine de jeunes gens défile dans la ville, en agitant des drapeaux et en chantant. Ils arrivent vers nous, nous dépassent et nous rejoignons à la queue du défilé.

Je suis tendue. Je veux aller à cette manifestation ; j'ai besoin d'y aller pour voir autant que possible si je vais former les gens correctement pour ces situations, mais j'ai conscience de la responsabilité que toutes ces formations entraînent, et surtout, surtout, je ne veux pas me faire arrêter. Je ne tiens pas non plus particulièrement être blessée, encore moins à me faire tuer, ce qui peut toujours arriver dans ces situations. C’est une maigre foule avec peu de femmes et pas très organisée, et ce ne sont pas les meilleures conditions. Mais nous sommes ici pour soutenir ces gens, je prends ma respiration et je continue.

Rapidement mon principal souci c’est, comme toujours, de tenir.
Nous grimpons une colline raide dans un soleil brûlant et je me laisse tomber devant le rythme des internationaux qui sont presque tous plus jeunes, plus minces et plus en forme ue moi. Mais je suis contrariée de me laisser tomber devant le couple français qui a peut-être dix sept ou dix huit ans, jusqu’à ce qu’un peu plus tard j’aperçoive ce vieil homme qui se repose, assis, pendant que je continue courageusement à haleter et à souffler. Enfin nous atteignons le sommet de la colline, qui domine la vallée,et les coteaux plus loin où des grues géantes et des bulldozers sont en action.

Feraz revient en courant et me dit que nous avons gagné, les bulldozers se sont arrêtés, au moins pour un temps. Nous redescendons la colline. Au fond de la vallée, une rangée de soldats et de Policiers des frontières a interrompu le défilé. Les vieux du villages et quelques internationaux viennent négocier. Nous autres, nous arrêtons et attendons au soleil.

Je me demande pourquoi je passe une si grande partie de ma vie à organiser, à former des gens aux manifestations et à y participer quand, dans les faits, je déteste ça, je déteste défiler sous le soleil brûlant, rester là à observer un groupe d’hommes en armes.
Je déteste ce sentiment profond d’inutilité qui vous serre si souvent le creux de l’estomac quand vous vous heurtez à une force de brute.

Mais je me rappelle que c’est toujours ce que je ressens à un certain moment dans les manifestations, et ce sentiment va passer. Les soldats ont l’air relativement calmes, en tout cas, pas l’air de vouloir arrêter qui que ce soit pour l’instant.

Des jeunes shebabs, les garçons, sont restés sur la colline. Ils jettent des pierres en contre -bas sur les soldats mais ils sont à 1500m et ne peuvent faire absolument aucun mal. Certains ont des frondes, et à travers l’objectif de ma camera je peux zoomer et les voir faire tournoyer les pierres autour de leurs têtes comme un David d’aujourd’hui contre le Goliath de la force militaire.

Deux soldats grimpent à flanc de coteau. Nous entendons le bruit violent des rafales de tirs réels, tirs d’avertissement espérons-nous. Les lanceurs de pierres continuent, imperturbables.

Certaines communautés peuvent parfois contrôler les shebabs, et les empêcher de jeter des pierres pour ne pas offrir d’excuses aux soldats pour tirer. Ils peuvent toujours tirer, évidemment. Mais les jets de pierres sont presque toujours considérés par les jeunes gens et les gamins comme une forme légitime et pas terriblement violente de résistance. Souvent, dans les villes et les camps de réfugiés, ils caillassent les tanks..

Ici, où les soldats sont à ciel ouvert , il y a toujours des risques possibles de dégâts, mais les shebabs sont si loin que leur action est surtout symbolique, comme s’ils voulaient dire : « Vous avez envie de notre terre ? On vous en envoie un petit bout ».

Et la Palestine contient beaucoup de pierres : tout le terrain en est plein. Dix mille ans de pierre ramassées, entassées et élevées en murs n’ont pas réussi à faire diminuer cette réserve.

Quand les shebabs se mettent à lancer des pierres, généralement nous nous en allons. Nous ne nous interposons pas entre les pierres et les tirs : nous ne pouvons rien faire d’efficace dans ces situations. Ici, pourtant, nous sommes venus avec les chefs du village de la vallée, et les shebabs sont loin dans la colline. Nous restons.

Il y a un petit groupe d’Iisraéliens avec nous ; ils prennent un mégaphone et s’adressent aux soldats pour leur dire que c’est une manifestation pacifique et qu’ils n’ont pas besoin d’avoir peur. Une chose réconfortante dans la mobilisation de ces villages, c’est qu’ils ont bien accueilli la présence amicale des Israéliens et certains bravent régulièrement non seulement es dangers de l’action mais la désapprobation de leur propre communauté.

D’autres tirs intenses déchirent l’air mais les soldats ui nous font face ont l’air détendu. Eric Asherman, de l’association Rabbins pour les droits de l’homme, nous rejoint et va se mettre à négocier avec les soldats. Ils nous ont donné cinq minutes pour partir, en nous menaçant d’une énorme explosion qui ferait retomber une pluie de pierres..

Sur la colline derrière eux les grues et les bulldozers ont repris le travail. Ils creusent une horrible cicatrice dans les terrasses vertes. J’essaie de chercher de l’ombre où je pourrais m’installer avec une issue vers un terrain plat où je pourrais courir si besoin.

Soudain les soldats deviennent plus nombreux ; Ils se mettent en rang et lèvent leurs fusils.

L’air explose des boums monotones de bombes assourdissantes. Elles explosent parmi nous, éclatent en fragments qui peuvent brûler ou blesser. Les jeunes garçons partent en courant et les internationaux reviennent rapidement en essayant de ne pas courir.

Boom ! Boum ! Ca saute autour de moi, et j’essaie de me boucher les oreilles , de me protéger le visage et de continuer de marcher. J’ai déjà une si mauvaise ouïe que je ne peux me permettre d’en perdre encore.. Un éclat me touche au bras et rebondit. Ca fait mal, mais pas trop, et je continue de marcher.

On dirait un gros bombardement, mais à part le risque de recevoir des éclats d’obus et le risque d’avoir les oreilles atteintes, le principal effet des bombes assourdissantes, c’est surtout de faire peur. Ils tirent des gaz lacrymogènes là-haut sur la colline où des nuages s’élèvent, et j’essaie de m’en écarter.

Finalement, les soldats cessent de tirer. Nous faisons marche arrière, nous regroupons, et Asherman, les anciens du village et quelques internationaux se mettent partent négocier une fois de plus.

Les autres Palestiniens ont battu en retraite en direction du village. Nous sommes une fois encore dans l’attente.. Je ne suis pas vraiment heureuse d’ans un groupe si petit, si isolé, mais je ne suis pas non plus trop inquiète.
Derrière nous, on peut entendre le bruit sourd des balles en «caoutchouc», en réalité des balles de métal recouvertes de caoutchouc de la taille d’une petite bille, tirées sur les shebabs de la colline.

Nous recevons un appel de là-haut, les soldats sont en train de tirer sur les shebabs, quelques internationaux sont là avec un tas de medias ce qui signifie qu’ils ne tirent probablement pas à balles réelles. Quelques uns d’entre nous veulent y aller, d’autres veulent rester. Il n’ a sans doute rien d’efficace que nous pourrions faire là-haut.

Nous attendons sur la route, en négociant, en reculant tandis que les soldats avancent. Finalement nous surprenons un appel radio à une femme de la police des frontières, probablement pour arrêter Becca qui était près de négocier et parlementait avec eux depuis un long moment. Nous décidons tous de repartir et suivons la route qui monte dans la colline.

La route nous mène directement sur la ligne de feu entre les soldats et les shebabs et nous virons par les terrasses, grimpons dans les pierres en direction du village. Nous entendons les tirs constants des balles en caoutchouc, et les shebabs tout autour de nous, s’échappent entre pierres et éclats de rire. La plupart sont tellement jeunes que la mort ou les blessures n’ont pas l’air de leur paraître réels, bien que tous aient connu la mort ; Mais on dirait des gamins qui jouent au jeu délirant de « attrape le drapeau » avec de vrais soldats.

Nous trouvons un endroit abrité pour nous regrouper et décidons de ce que nous devons faire. La chaleur est intense et je demande si on a un projet pour se regrouper ou pour tenter une autre manifestation. Les autres secouent la tête.
« Ca finit toujours comme ça » dit Shoua « les shebabs qui lancent des pierres et les soldats qui tirent, jusqu’à ce qu’ils se fatiguent et s’en aillent »


"Alors si on ne peut rien faire d’efficace et qu’il n’y a pas de raison de rester ici, pourquoi ne pas aller ailleurs où c’est moins risqué ?" ai-je suggéré tandis que nous écoutions toujours les tirs proches de nous.

Nous attendons que les derniers membres du groupe reviennent, essayons de trouver la trace de quelqu’un qui est blessé à la jambe et a disparu. Plus tard, on apprendra qu’on l’a emmené dans une maison du village, qu’on lui a offert le café et qu’on l’a assis devant la télé pour regarder le match de foot.

Ca n’a pas été la manifestation la plus réussie du monde, mais personne n’a été tué ni sérieusement blessé ni arrêté. Le village peut au moins avoir l’impression d’avoir fait quelque chose, ils ne se sont pas simplement assis en se laissant voler leur terre sans protester. Et il va y avoir d’autres manifestations, demain, et aussi après demain, qui se trouve être le Jour de la Terre palestinienne.

Nous rentrons au village, nous asseyons un moment à la mairie et je démontre ma capacité a dormir assise et c’est un réconfortant petit somme. Puis nous retournons à Biddu, - gros village où sont basés les militants.

Nous sommes invités à dîner chez l’une des femmes qui dirigent ici l’Organisation des Femmes. Aisha, une grand-mère qui doit avoir mon âge, vit dans une grande maison éloignée du village et nous faisons une longue marche agréable sous les étoiles.

Nous nous retrouvons assis dans un salon avec des raperies rouges garnissant les canapés et de grands fauteuils, et décoré avec une impressionnante profusion de fleurs artificielles, de tables en pierre, de décoration en papier, de vases, et de symboles religieux.
Je compte au moins dix compositions florales, certaines sont recouvertes plastique et plus encore de vases avec une ou deux fleurs artificielles. J’avais cru que nous rencontrerions un comité de femmes, mais en fait nous sommes conviés à une fête.

Les hommes dressent une table sous le porche d’entrée, et nous nous asseyons autour tandis que les femmes apportent plat après plat, une nourriture magnifique, du hummous, des falafels et du taboulé, des poulets rôtis, des boulettes de viande et du pain pita, de grands plats avec du riz au safran des carottes et des pois et de grands bols de soupe.

Certains parmi nous sont végétariens, mais j’ai adoré manger du poulet été mariné dans les épices, le meilleur que j‘aie jamais mangé. Monsour, le cousin d’Aisha et notre contact à Biddu, mange avec nous ; il parle anglais et a un charme fou, riant, plaisantant, taquinant. Nous mangeons et mangeons encore, puis nous retournons dans le grand salon pour boire un café turc et partager le narguilé qu’on fait passer. Aisha nous rejoint,e t les deux jeunes belles-sœurs sortent avec leurs enfants et nous marchons ensemble.
Mais Shoura, Becca et Monsour doivent partir pour aller à un rendez-vous avec le conseil, ce qui éloigne nos traducteurs.

Le mari d’Aisha attire l’attention de Mark sur les tables de pierre avec des mosaïques sur lesquelles sont disposées les bouquets de fleurs. Il est tailleur de pierre et c’est lui qui a fait les mosaïques et leur piédestal.

Il nous montre des catalogues de pierres et ses nouveaux projets de mosaïques. Les femmes, à leur tour, apportent les albums photos de leur mariage. La jeune belle-fille qui porte un délicieux bébé garçon de sept mois tout sourire, s’est mariée en blanc, dans une robe de mariage à l’occidentale.

Sa mère et Aisha et les autres femmes plus âgées portaient de superbes robes traditionnelles, toute brodées, et des foulards. Nous voyons des photos d’elles en train de danser, puis nous allons dans une autre pièce regarder des cassettes.Tous les hommes présents, fils, époux et cousin, s’y mettent pour faire marcher le magnétoscope et y parviennent..

Je ne peux m’empêcher de penser à la dernière fois où je suis allée voir mon cousin orthodoxe Steven et sa nouvelle femme, et ils m’ont eux aussi montré leurs photos et la vidéo de leur mariage, et justement, comme dans un mariage juif, le jeune marié est hissé en triomphe sur les épaules sur les épaules des danseurs, et c’est drôle comme , quand les Juifs se lâchent à un mariage, ils deviennent comme les Moyen-Orientaux, et dansent, en rang, bras levés, et comme nous nous trouverions sympathiques les uns les autres si les barrières qui séparent les peuples pouvaient par miracle disparaître.

Nous voyons la jeune mariée conduite sous un voile jusqu’au lieu du mariage. Son mari soulève le voile, et découvre ses cheveux savamment bouclés et coiffés. Et tout le monde danse, hommes et femmes ensemble, frappent dans ses mains, agitent les bras d’un côté et de l’autre, et portent le marié et la mariée sur leurs chaises.

Je me sens un peu nostalgique de mon tambour que je n’ai pas apporté cette foi-ci, mais je lève la tête et j’aperçois un tambour au sommet d’une armoire derrière la télé. Monsour et les autres reviennent, et il peut traduire leurs questions sur ce que nous pensons de Bush, va-t-il gagner l’élection, et pourquoi la presse américaine ne fait pas d’enquête sur l’assassinat de Rachel Corrie ?

Quand la conversation commence à tomber, je demande si je peux voir le tambour. Ici ça s’appelle un tabla ; je sais que c’est comme un « doumbek », le tambour en forme de sablier du Proche Orient.

Ils me le tendent et je commence à rythmer une balade – doum doum tek tek doum tek tek tek. Tout le monde commence à frapper dans ses mains et à sourire, puis l’un des hommes se met à danser, attrape Peter, le suédois blond et mince et essaie de le faire danser. Tout le monde rit et, un par un, ils invitent tous les hommes à entrer dans la danse, et puis les femmes.

Sarah, la grande militante anglaise, est timide.

Becca la rousse déclare qu’elle ne danse que le disco.

Shoura qui est irano-suédoise, superbe avec sa peau d’amande aux pommette à peine rosies, et ses yeux sombres, est parfaite remuant les hanches en mesure, les mains et les bras dansant en l’air .

Aisha la rejoint ; elle rit et dit qu’elle est vieille et grosse mais que tous les garçons trouvent qu’elle danse merveilleusement, et c’est vrai, avec ses pieds et ses déhanchements qui suivent le rythme, et ses mains gracieuses.

Ensuite elle prend le tambour et ils me font danser. Nous rions tous et sommes pleins de la joie de cette fête. Ca a été une longue journée qui a commencé pour moi à 6h du matin quand je me suis levée pour surveiller le labourage des champs, en dessous de la colonie.

Ce fut un long voyage, une manifestation dans une chaleur brûlante, une confrontation avec la force militaire, et le douloureux moment où on a été confronté avec la destruction continue de la terre et du mode de vie de ces villages.

Mais en dépit de toutes nos douleurs et de nos pertes, c’est un jour qui se termine dans l’amitié et la danse.

Source : www.palsolidarity.org

Traduction : CS pour ISM-France

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