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Palestine - ISM France

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Jérusalem -

Une histoire de Silwan : un enfant palestinien arrêté, maltraité par les autorités israéliennes et empêché de poursuivre sa scolarité

Par

Quelqu'un cogne à la porte. Il est 3h45 du matin. Les coups redoublent. Le père va ouvrir la porte, et ils se ruent à l'intérieur : deux hommes en civil, flanqués d'officiers de police armés de fusils. Ils se précipitent sur le garçon, qui a enfilé un pull avant de sortir de sa chambre, l'empoignent sous les bras et l'emmènent. "Il ne sera absent que quelques heures," disent-ils, "ne vous inquiétez pas." Dehors, ils ligotent les mains du gamin avec de l'adhésif d'emballage et le poussent dans la voiture de police. Il ne connaît pas bien l'hébreu, mais il en sait assez pour comprendre l'officier qui se penche vers lui et lui murmure : "Nique ta mère".

Une histoire de Silwan : un enfant palestinien arrêté, maltraité par les autorités israéliennes et empêché de poursuivre sa scolarité

30 jours plus tard, après avoir été battu avec une chaise, détenu en isolement, menacé avec un couteau, forcé de rester éveillé et autres sévices, le garçon est libéré de prison. Il a maintenant des problèmes d'endormissement, et quand il arrive à dormir, il fait souvent des cauchemars où il revoie ses bourreaux. Et sa punition continue : il a été placé en résidence surveillée, pour une durée illimitée, et il n'est pas autorisé à aller à l'école. Il a peur de rater la fin de sa 3ème.

Suhaib Alawar, 14 ans et demi, habite Silwan, un des faubourgs de Jérusalem-Est, juste au sud de la Vieille Ville. Les 50.000 habitants palestiniens de Silwan sont pauvres et abandonnés des services municipaux et gouvernementaux (8 écoles élémentaires, 0 terrains de jeux publics). Il est aussi occupé par une petite mais très visible population de colons juifs soutenus par des subventions et des services de l’État. La plupart des maisons et des structures de Silwan sont construites sans permis, parce que les Palestiniens n'obtiennent jamais de permis de construire (par exemple, dans le quartier Wadi Hilweh, à Silwan, 5.000 habitants, on recense moins de 20 permis de construire accordés aux Palestiniens depuis 1967). Il y a des cas de violence sporadique, les jeunes Palestiniens lancent des pierres aux colons et à la police, et les réponses de la police et de l'armée sont brutales.

On pourrait dire que Silwan est un microcosme de l'occupation israélienne des territoires palestiniens au sens large. Mais il y a cependant un phénomène dont l'omniprésence distingue Silwan de la plupart des autres endroits de Cisjordanie et de Jérusalem Est : les arrestations d'enfants.

En pleine nuit, le 5 mars 2012, Suhaib a été arrêté avec quatre autres jeunes de Silwan. Il avait déjà été arrêté par deux fois auparavant, la première fois juste après l'anniversaire de ses 13 ans. Dans les deux cas, la police a prétendu qu'il avait "jeté des pierres". 14 mineurs ont été arrêtés à Silwan dans le seul mois de mars 2012, selon Saleem Seam, un activiste palestinien du Centre d'Information Wadi Hilweh, à Silwan, une association qui fournit des services et des prises en charge psychologique aux jeunes de Silwan.

Suhaib a été libéré le 5 avril mais reste assigné à résidence et il lui est indéfiniment interdit d'aller à l'école. La semaine dernière, je suis allé voir Suhaib avec Saleem pour entendre son histoire. Je suis Israélien, et je me posais des questions sur ma démarche d'aller voir quelqu'un qui venait de subir récemment des sévices graves de la part d'autres Israéliens. J'ai été accueilli avec enthousiasme par la grand-mère de Suhaib, qui m'a offert de la citronnade et du café et m'a emmené dans le salon où m'attendait Suhaib. Il m'a souri avec hésitation et m'a tendu la main. J'ai été surtout frappé par ce à quoi il ressemblait : à un enfant de 14 ans.

Je lui ai demandé de me raconter ce qui s'était passé.

Suhaib a hoché la tête, but une gorgée de citronnade et a commencé, les mots sortant rapidement de sa bouche. Après que la police ait fait irruption chez lui et l'ait arrêté, avec quatre autres jeunes, il a été emmené dans un endroit appelé Pièce 4.

Suhaib : "L'enquêteur m'a demandé si je savais pourquoi on l'appelait Pièce 4. J'ai dit que je ne savais pas, et alors il m'a dit, 'On l'appelle Pièce 4 parce que vous, les Arabes, vous en sortez à 4 pattes, rampant comme des bébés après que nous en ayons fini avec vous.'"

Là, alors qu'il était menotté, les enquêteurs l'ont frappé à la tête, à coups de poings et de clés, l'insultant et se moquant de lui pendant que les coups pleuvaient. Ils lui ont ensuite fait signer un document en hébreu [déclarant qu'il n'avait pas été maltraité]. Suhaib, qui ne lit pas l'hébreu, a signé.

Selon le groupe israélien pour les droits de l'homme B'Tselem, la loi israélienne appelée "Loi de la jeunesse" stipule que les parents d'un mineur doivent être présents pendant tout interrogatoire (la même loi interdit également l'arrestation d'enfants la nuit et la violence à leur encontre pendant leur détention). Suhaib m'a dit que son père n'a été appelé qu'à 11h le lendemain matin. Quand son père est arrivé, il a été averti de ne pas parler directement à son fils. L'enquête a débuté : ils ont posé à Suhaib une foule de questions, auxquelles il a refusé de répondre. Puis les policiers ont quitté la pièce.

"J'en ai profité pour dire à mon père que j'avais été frappé. Je pense qu'ils écoutaient parce qu'ils sont rentrés tout d'un coup et ont dit à mon père de partir, que l'enquête était terminée. J'ai demandé si je pouvais partir moi aussi, et ils se sont mis à rire. Mon père est parti, et les hommes ont recommencé à me frapper, en disant que ma mère était une putain. Ils m'ont laissé dans la pièce, sans nourriture, jusqu'à minuit."

Photo
Suhaib à la sortie de la Prison moscovite, Jérusalem


L'interrogatoire de Suhaib a continué pendant les dix jours suivants, pendant lesquels il a fini par découvrir qu'il était accusé d'enseigner aux autres enfants la façon de faire des cocktails Molotov, ce qu'il a nié. Pendant ces dix jours, Suhaib a été gardé dans une pièce qui puait l'urine et la nourriture pourrie. Il a été frappé à coups de chaise et menacé avec un couteau. On lui aussi dit que s'il ne reconnaissait pas sa culpabilité, il serait emmené "à une chaise électrique pour l'aider". Le quatrième jour, Suhaib a été mis dans une voiture de police avec un autre garçon "pour aller à la chaise électrique." Les deux jeunes ont parlé de ce qu'ils subissaient et de ce qu'il ne fallait pas dire. La police israélienne lui a montré la vidéo de cette conversation le 10ème jour et elle a été utilisée comme aveu. Suhaib a continué à nier qu'il était coupable.

L'enquêteur a extrait des phrases de la conversation dans la voiture et a obligé Suhaib à signer la déclaration. Après avoir signé, Suhaib a été détenu vingt autres jours. Pendant cette période, il a été transféré dans une cellule avec des adultes.

"Il y avait des criminels ordinaires, certains étaient des violeurs et d'autres des toxicomanes, et ils ont essayé de me battre."

Il a été ensuite transféré dans une cellule où il était seul, et où le sol était trempé à cause des toilettes qui débordaient d'excréments. Ensuite, il a été placé dans une cellule avec un autre des jeunes. Là, les gardiens les empêchaient de dormir.

"Chaque fois que je m'endormais, ils se mettaient à taper sur la porte de la cellule et à crier, 'Réveillez-vous, les gars ! Faites gaffe aux rats !', ou ils braquaient sur nos yeux leur laser jusqu'à ce que nous réveillions."

Pendant tout le temps de sa détention, Suhaib n'a pas été autorisé à voir sa famille, et la police ne lui a permis d'appeler ses parents que deux fois. 30 jours après, Suhaib a été libéré, après avoir perdu 9 kg pendant sa détention. Il a été assigné à résidence chez sa grand-mère et sa famille a dû déposer une caution de 50.000 shekels (environ 10.000€) au cas où il enfreindrait les clauses de l'assignation à résidence. Une de ces clauses étant que Suhaib, qui devrait être en 3ème, soit empêché de retourner à l'école.

"J'aime l'histoire," me dit Suhaib, "et quand je serai plus vieux, j'aimerais être avocat pour les droits de l'homme."

Le droit à l'éducation est sanctionné par l'article 26 de la Déclaration universelle des droits de l'homme des Nations Unies. L'accès à l'éducation est une condition sine qua non des sociétés démocratiques et libérales. Le fait que le châtiment de Suhaib inclut qu'il soit privé indéfiniment d'école - dans un quartier où les taux d'abandon scolaire sont, selon Saleem Seam, "astronomiques" - soulève un certain nombre de questions graves.

Les arrestations à Silwan ont-elles pour objet de faire diminuer les "actes de violence" de nombreux jeunes qui refusent de vivre sous contrôle israélien, ou font-elles partie d'une stratégie plus large qui vise à effrayer la population palestinienne de Silwan en particulier, et de Jérusalem Est en général pour l'obliger à se soumettre ? En d'autres termes, le but de ces arrestations est-il de "redresser" une jeunesse révoltée ou bien l'arrestation elle-même est-elle le but en soi, pour terroriser les jeunes du village - qu'ils soient violents ou non - et de faire un exemple de quelques-uns pour décourager la communauté ? Que Suhaib soit coupable ou non, essaiera-t-on d'enquêter sur l'histoire horrible que raconte ce jeune de 14 ans sur ses 30 jours de prison ? Si enquête il y a, ses résultats seront-ils pris au sérieux, ou des enfants continueront-ils à être arrêtés et maltraités en masse à Silwan ? Et, dans l'immédiat, Suhaib sera-t-il autorisé à revenir à l'école et à finir sa 3ème ?

Il faut que cela cesse - "cela" étant l'occupation israélienne de Silwan et de Jérusalem-Est en général (1) et les mauvais traitements infligés aux enfants vivant sous occupation, dont les arrestations nocturnes, les mauvais traitements physiques, la séparation d'avec les parents et, dans le cas de Suhaib, l'interdiction de suivre sa scolarité et la privation de toute chance de se créer une vie meilleure.

(1) De la mer au Jourdain, la Palestine aux Palestiniens (ndt).

Source : Wadi Hilweh Information Center

Traduction : MR pour ISM

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