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La déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme est un texte orientaliste

Par

Professeur associé de sociologie à l'université Mount Royal de Calgary, au Canada, Ayyash est l'auteur de ‘A Hermeneutics of Violence’ (UTP, 2019). Il est né et a grandi à Silwan, à Jérusalem, avant d'immigrer au Canada. Il écrit actuellement un livre sur la souveraineté des colons.

Dans une interview réalisée en 2000 pour le quotidien israélien Haaretz, le journaliste Ari Shavit demanda au théoricien littéraire et écrivain anticolonialiste palestinien Edward Said s'il pensait que « l'idée d'un État juif était erronée ».
En réponse, Saïd posa ses propres questions sur les notions de « judéité » et de « qui est juif » dans cet État. Shavit arrêta brusquement ce raisonnement en déclarant : « Mais ceci est une question interne aux juifs. La question pour vous est de savoir si les juifs sont un peuple ayant droit à un État qui lui est propre ? »

La déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme est un texte orientaliste

Après plusieurs jours et nuits de résistance acharnée aux attaques des occupants israéliens, sourire de victoire sur le visage de ce jeune palestinien buvant nonchalamment un thé pendant que les forces israéliennes sont contraintes d’enlever les barrières métalliques qu’elles avaient installées pour empêcher la libre circulation des fidèles souhaitant se rendre à la mosquée Al-Aqsa par la Porte de Damas à Jérusalem occupée, le 26 avril 2021
(source Quds News Network)

Selon l'argumentation de Shavit, le fondement même de l'État juif en tant qu'État pour les juifs est une question dont seuls les juifs peuvent débattre et discuter de manière critique. Le seul point d'entrée admissible dans cette discussion pour les non-juifs comme Saïd est d'accepter le caractère non négociable de ce fondement, à savoir que les juifs ont le droit à leur propre État. Ce que cet argument omet, c'est que cet État a été établi sur une terre qui était déjà habitée par des Palestiniens. Cet argument, et l'omission de la Palestine et de la vie palestinienne, précède Shavit de plusieurs décennies, et 21 ans plus tard, il persiste.

Aujourd'hui, nous sommes face à une vague de définitions de l'antisémitisme qui sont résolues à protéger la validité de l'idée d'un État juif de toute critique sérieuse venant de juifs antisionistes (dont la judéité est de plus en plus remise en question) et de non-juifs, au premier rang desquels les Palestiniens comme Saïd.

La Déclaration de Jérusalem sur l'antisémitisme (DJA)
(en anglais / en français) illustre ce point. Ce document se positionne comme une redéfinition libérale [1] de la Définition de travail de l'antisémitisme adoptée par l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), un organisme conservateur. Comme la définition de l'IHRA, la DJA se donne pour tâche de déterminer quels types de critiques et d'opinions antisionistes constituent de l'antisémitisme et lesquels n'en constituent pas. Comme l'a récemment déclaré l'un de ses signataires, Yair Wallach, « la DJA accorde une attention particulière à l'antisémitisme sous un vernis antisioniste. »

En tant que document libéral, la DJA fait preuve de tolérance à l'égard de la diversité des points de vue et des perspectives sur la question israélo-palestinienne. Mais comme tous les documents libéraux qui ont été produits au plus fort d'un moment colonial ou d’une colonisation de peuplement, ce document garde intact le contrat colonial par lequel les maîtres coloniaux conservent une position de privilège et de suprématie en termes de voix et de statut par rapports aux colonisés.

La DJA est un texte orientaliste qui ne parvient pas à générer une véritable opposition au problème central de la définition de l'antisémitisme de l'IHRA : le silence et l'effacement de la Palestine et des Palestiniens.

Je ne suis pas en train de faire une déclaration générale sur les signataires de la DJA et de les qualifier d'orientalistes. Je dis qu'ils ont tous signé un texte orientaliste.

La partie A du document est la seule qui mérite des éloges, bien que le cadre intersectionnel antiraciste et anticolonialiste aurait pu être beaucoup plus approfondie dans sa formation. Ceci mis à part, permettez-moi de me concentrer sur le préambule et les sections B et C.

Un texte orientaliste

L'œuvre phare de Saïd, L’Orientalisme, n'est pas devenue un classique uniquement parce qu'elle critiquait des textes et des auteurs ouvertement impérialistes et explicitement racistes. Elle a été largement acclamée parce que Saïd a montré comment des visions du monde impérialistes et racistes peuvent aussi rester intactes dans des textes qui professent des positions libérales et même anticoloniales.

Alors que la définition de l'IHRA est un texte ouvertement conservateur, colonialiste et raciste, la DJA se présente comme un document libéral, tolérant et antiraciste. Je n'ai pas besoin de répéter ici les critiques de la définition de l'antisémitisme de l'IHRA, car elles sont nombreuses. Mais l'orientalisme relativement caché de la DJA nécessite une explication et une critique plus approfondies.

Deux caractéristiques principales du texte de la DJA illustrent clairement son orientalisme.

La première concerne la place des Palestiniens dans le document. Les Palestiniens et la critique palestinienne d'Israël apparaissent de deux manières principales dans la DJA.

Tout d'abord, vers la fin du préambule, la DJA déclare : « (…) l’hostilité à l'égard d'Israël peut être l'expression d'un sentiment antisémite, ou une réaction à une violation des droits de l'homme, ou encore l'émotion ressentie par un Palestinien en raison de son expérience aux mains de l'État [c'est moi qui souligne] ».

En opposition supposée à l'affirmation générale de la définition de l'IHRA selon laquelle « l'antisionisme est de l'antisémitisme », la DJA dit à son public cible, le monde euro-américain, que même s'il est produit de l’adversité, réactif et émotionnel, l'antisionisme des Palestiniens peut être, dans certains cas, tolérable. Ainsi, ce qui va sauver les Palestiniens de l'accusation d'antisémitisme n'est pas une écoute équitable de la substance de leurs revendications, de leurs déclarations et de leurs campagnes qui ont toujours souligné que leur opposition n'est pas dirigée contre les juifs mais contre un État qui commet des actes de violence à leur encontre. Au contraire, ce qui sauvera les Palestiniens, c'est l'idée que les grands cœurs de l'"Occident civilisé" puissent comprendre que l'Orient est un sujet émotionnel dont les exagérations irrationnelles sont basées sur des expériences de violence meurtrière brutale, et qu'elles doivent donc être tolérées. Pardonnez-moi, je voulais dire fondées sur des expériences « aux mains de l'État ».

Deuxièmement, précisément parce qu'ils sont si réactifs, émotifs et produits de l’adversité, les Palestiniens sont, selon le document, une source de prises de position et de campagnes que les Euro-Américains doivent tolérer mais aussi contre lesquelles ils doivent rester vigilants. Cette position est claire dans le préambule où il est dit : « Déterminer qu'une opinion ou une action controversée n'est pas antisémite n'implique ni que nous l'approuvons ni que nous ne l'approuvons pas. » Déjà, la critique palestinienne de l'État d'Israël est entachée de « controverse », alors que les débats sur la nature juive de l'État juif ne le sont pas. La DJA continue sur cette voie.

Le titre de la section C indique : « Israël et Palestine : exemples qui, à première vue, ne sont pas antisémites [que l'on approuve ou non l'opinion ou l'action] ». Les crochets sont essentiels. Ils constituent le signe d'avertissement qui n'apparaît dans le document que lorsqu'il s'agit d'identifier les critiques et les campagnes palestiniennes (comme le mouvement BDS). Aucune vigilance n'est requise de la part des Euro-Américains lorsque les juifs débattent de ce qu'ils prétendent être une question juive interne. Mais lorsqu'il s'agit des Palestiniens et de leurs critiques, le message est de rester sur ses gardes, car ces satanés Palestiniens vont faire des déclarations infondées parce qu’ils sont tellement émotifs à cause de leurs expériences « aux mains de l'État ».

Et au cas où il resterait un doute sur les réactions hors de contrôle, émotionnelles et disproportionnées des Palestiniens, la ligne directrice n°15 de la section C l'élimine : « Le discours politique n'a pas besoin d’être mesuré, proportionnel, tempéré ou raisonnable pour être protégé par l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme ou par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, et par d’autres instruments des droits de l’homme. Une critique que certains peuvent considérer comme excessive, litigieuse ou reflétant un ‘double standard’, n'est pas, en soi, antisémite. En général, la frontière entre un discours antisémite et non antisémite est différente de la frontière entre un discours déraisonnable et raisonnable. »

Le coup de grâce : la DJA comprend qu'il est approprié de remettre en question le caractère raisonnable ou non des Palestiniens, en particulier lorsqu'ils s'opposent au « sionisme en tant que forme de nationalisme », réclament la justice, demandent l'égalité totale dans un seul État, comparent Israël à d'autres États coloniaux et d'apartheid, ou lorsqu'ils promeuvent et encouragent le BDS, mais cela ne signifie pas qu'ils sont antisémites. Alors, supportez et tolérez leurs débordements émotionnels, malgré leur caractère déraisonnable.

La deuxième caractéristique qui illustre l'orientalisme du texte est de désigner comme essentiellement antisémite une caractéristique centrale de la critique palestinienne du sionisme et d'Israël.

La DJA fournit deux séries de lignes directrices pour déterminer ce qui constitue l'antisémitisme. La section B énumère cinq lignes directrices sur Israël et la Palestine où nous trouvons « des exemples qui, à première vue, sont antisémites » et la section C énumère cinq lignes directrices où les exemples ne sont pas, à première vue, antisémites. Dans la ligne directrice numéro 10 de la section B, la DJA déclare ce qui suit comme antisémite : « Nier le droit des Juifs de l'État d'Israël à exister et à s'épanouir, collectivement et individuellement, en tant que juifs, dans le respect du principe d'égalité. »

Quelles sont les frontières de l'État d'Israël quand cet État est engagé dans un projet d'annexion permanent qui n'a pas de fin en vue ? Aux dépens de qui cet « épanouissement » a-t-il lieu ? Le projet sioniste avance une vision du monde à somme nulle : soit les juifs, soit les non-juifs seront souverains sur la terre de la Palestine historique, il n'y a pas de compromis. Comment donc garantir ce « principe d'égalité » dans un contexte où l'État israélien doit maintenir à tout prix la souveraineté juive pour une majorité juive ? Les Palestiniens sont-ils censés accepter que le droit des juifs dans l'État d'Israël prime sur leurs propres droits souverains ? Selon la DJA, les Palestiniens ne sont pas autorisés à répondre à ces questions ou à toute autre question concernant le droit des juifs à un État juif en disant « pas à mes dépens ».

Toute sophistication rhétorique mise à part, il y a très peu de différence de fond entre cette ligne directrice et l'affirmation de la définition de l'IHRA selon laquelle le fait de soutenir qu'Israël est une entreprise raciste constitue une forme d’antisémitisme. Cela explique probablement pourquoi la DJA est si timide dans son opposition déclarée à la définition de l'IHRA. Au lieu de s'opposer sans équivoque à son adoption, elle déclare : « Les institutions qui ont déjà adopté la définition de l'IHRA peuvent utiliser notre texte comme un outil pour l'interpréter. » Sur la base de la ligne directrice numéro 10, j'ai toute confiance dans le fait qu'une telle interprétation est non seulement possible mais aussi acceptable pour les auteurs et les promoteurs de la définition de l'IHRA.

Le contrat colonial est simplement reconditionné dans la DJA : si un Palestinien remet en question la validité de l'idée d'un État juif pour une majorité juive [sur la terre de la Palestine historique et aux dépens des Palestiniens], il est au mieux déraisonnable et au pire antisémite. Et l'omission de la section entre parenthèses scelle et sécurise le contrat, le tout sous la rubrique de la tolérance libérale.

L'orientalisme à son sommet.

Les questions juives et palestiniennes entremêlées

Le préambule de la DJA déclare : « (…) Il existe un besoin largement ressenti de clarifier les limites du discours et de l'action politiques légitimes concernant le sionisme, Israël et la Palestine ».

Le problème ici n'est pas qu'il n'y ait pas de cas d'antisémitisme apparaissant sous le vernis de l'antisionisme. Ces incidents existent assurément. Mais non seulement des incidents déplorables et racistes similaires existent contre les Palestiniens, mais les Palestiniens doivent également faire face à un racisme anti-arabe et anti-palestinien systémique dans les discours et processus diplomatiques – prétendument orientés vers la paix –, qui les déshumanisent et leur refusent leur droit à la souveraineté.

La déshumanisation, la dépossession et l'effacement de la Palestine et des Palestiniens ne sont jamais correctement situés dans les lignes directrices de la DJA sur la question de la Palestine, d'Israël et du sionisme. Tout comme l'annexion unilatérale de Jérusalem par Israël, la Déclaration de Jérusalem détermine unilatéralement ce qui constitue un discours et une action politiques légitimes sans la moindre considération de l'expérience palestinienne du sionisme comme partie intégrante du cadre de la discussion. Telle est la violence épistémique des textes orientalistes tels que la DJA.

Dans l'entretien que j'ai cité au début, Saïd a souligné les liens entre les expériences palestiniennes et juives de l’exil, de la dépossession et de la condition d’apatride. Lorsque le sionisme a lancé et engagé un projet politique de colonisation de la Palestine, il a détruit la société et la vie palestiniennes et il a créé un État juif à la place. La destruction de la vie juive en Europe a été résolue par la destruction de la vie palestinienne en Palestine, et par la suite, la question juive a cessé d'être une question juive interne pour s’imbriquer à la question palestinienne. Pour nommer et traiter correctement l'antisémitisme, il faut nommer et traiter correctement la modernité coloniale et le colonialisme de peuplement en Palestine. Tout ce qui ne va pas dans ce sens ne peut que reproduire le discours orientaliste colonial et perpétuer la modernité coloniale.


[1]L’auteur utilise l’acception du terme libéralisme («liberalism ») qui est faite dans le monde anglo-saxon actuel, notamment aux États-Unis. Le libéralisme désigne donc dans ce texte un courant intellectuel ou politique qui serait appelé en France le « progressisme » ou la « gauche sociale et politique » de manière large et non les partisans de la dérégulation des marchés et de l’accumulation illimitée du capital.


Source : AlJazeera

Traduction : MR pour ISM - Merci à Youssef Girard pour sa relecture experte.

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